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Mon séjour en psychiatrie (partie 5)

Ce que j'ai appris sur la dépression


Roseaux, magazine féministe





Cet article fait partie du dossier "Mon séjour en psychiatrie".

N.B. : Cet article est le cinquième d’une série consacrée au récit d’un séjour en psychiatrie à Berlin (retrouvez les précédents ici, ici, ici et ici). Elle n’a pas l’ambition de donner une vue d’ensemble ni une analyse du système (allemand) actuel, mais se veut le témoignage d’un séjour riche en apprentissages et en expériences diverses et variées.

 

J’ai beaucoup appris sur la dépression, sur moi, sur les mécanismes de pensée et sur les stratégies de survie lors de mon séjour en psychiatrie. Et je me suis dit que ça vaudrait le coup de donner ici quelques informations qui sont susceptibles de servir à de nombreuses personnes.

 

La dépression n’est pas une fatalité

Un des symptômes de la dépression étant le développement d’un sentiment de culpabilité exacerbé, il est important de rappeler que la dépression n’est pas une fatalité, et que ce n’est pas grave d’être malade. Ce n’est pas de ta faute si tu es ou as été dépressif·ve, qu’il s’agisse ou non du premier épisode. Ça arrive, et l’essentiel est de s’en occuper – si possible à temps – afin d’ensuite aller mieux.

Ce n’est pas une fatalité dans la mesure où la dépression peut aujourd’hui être (très) bien soignée : il faut pour cela être bien suivi·e, que ce soit à l’hôpital ou non, mais aussi être bien entouré·e par ses proches. Il faut également que l’élan vienne de toi. Tu es le·a seul·e à pouvoir décider de t’en sortir, et ce premier pas, où tu te dis « Allez, maintenant ça suffit, je m’en occupe », s’il est extrêmement difficile, peut également être salvateur.

Mais ne culpabilise pas si tu n’y arrives pas, ou si tu n’y arrives pas tout de suite. Chacun·e a besoin de plus ou moins de temps pour réussir à faire ce premier pas, si difficile mais si décisif. Ne te mets pas la pression. Et rappelle-toi : ce n’est pas définitif, ça va aller mieux, ça ne peut qu’aller en s’améliorant.

 

Anticiper et prévenir la rechute : les symptômes

(TW : mention de pensées suicidaires dans le dernier point de la liste des symptômes)

La dépression est une maladie. Ce n’est que dans quelques cas, assez rares, où elle nous accompagne toute notre vie. Plus de la moitié des gens ayant eu un épisode dépressif n’en auront pas de deuxième. Cependant, il faut savoir que chaque épisode augmente les risques de rechute dans un nouvel épisode dépressif. Voilà pourquoi il est important d’apprendre à (re)connaître les signes annonciateurs.

Parmi les symptômes de la dépression – qu’on ne doit pas entièrement cumuler pour obtenir un diagnostic – on compte notamment :

  • un manque d’énergie ***
  • une difficulté à se mettre en mouvement / en activité (qui se manifeste notamment par ce fameux premier pas, si difficile à faire dans ces cas-là. Par exemple : difficultés à se lever, à se mettre au travail, à sortir de chez soi, etc.) ***
  • une tristesse, plus ou moins importante mais (quasi) permanente
  • permanente, qui n’a pas (toujours) de raison précise que l’on pourrait énoncer ***
  • un changement dans le sommeil (insomnies et/ou difficultés à s’endormir et/ou réveil à des heures très matinales et/ou un nombre d’heures de sommeil plus élevé que d’habitude)
  • un changement dans l’alimentation (pas ou peu d’appétit et/ou manger moins ou plus que d’habitude)
  • un changement de poids (prise ou perte de poids plus ou moins importante)
  • des difficultés de concentration, et globalement des difficultés à réfléchir, et entre autres à prendre des décisions
  • des pensées qui tournent dans ta tête, sans s’arrêter ni mener à un résultat concluant, que tu ressasses en permanence (par exemple se prendre la tête sur un problème pendant des heures, mais sans au final trouver de solution)
  • un repli, plus ou moins progressif, sur soi-même (par exemple cesser peu à peu de voir ses ami·e·s, sortir de moins en moins de chez soi, ne pas répondre au téléphone ou à ses messages ni à ses mails, etc.)
  • une diminution globale de l’intérêt, qui va jusqu’à toucher ce qu’on adorait faire jusque là (par exemple, si on est fan de films ou de livres, arrêter d’aller au cinéma ou de lire, arrêter de faire du sport alors qu’on en faisait pas mal, etc.)
  • un ralentissement psychomoteur (besoin de plus de temps que d’habitude pour parler, expliquer quelque chose, faire quelque chose) ; à l’inverse il peut parfois s’agir d’une agitation plus ou moins incessante
  • un sentiment de dévalorisation (« Je ne suis bon·ne à rien, de toute façon je ne vaux rien, les autres ne m’apprécient pas, j’ai raté ma vie, etc. »)
  • un sentiment de culpabilisation (« Tout est de ma faute, j’aurais du agir autrement à ce moment-là, là j’aurais du dire autre chose, si seulement j’avais dit ça, etc. »)
  • des idées noires, concernant la mort de manière générale, voire qui peuvent aller jusqu’à des pensées suicidaires plus ou moins abstraites, avec parfois une projection précise de la façon dont on pourrait passer à l’acte

Il y a deux types de symptômes. Les trois premiers, marqués par des étoiles, constituent une première catégorie : il faut en avoir au moins deux sur les trois pour être diagnostiqué·e dépressif·ve. Il faut ensuite avoir au moins trois symptômes appartenant à la deuxième catégorie – donc cinq symptômes en tout – pour compléter le diagnostic.
Afin d’être diagnostiqué·e dépressif·ve, il faut donc avoir au moins cinq symptômes, et que ces derniers soient présents depuis au moins quinze jours, sans interruption ou presque.

Si tu te reconnais dans cette liste de symptômes, prends soin de toi, renseigne-toi, et prends peut-être rendez-vous chez ton médecin traitant, ou parles-en à ta·on psy si tu en as un·e, surtout si cela dure depuis plus de deux semaines.

Si tu reconnais une personne de ton entourage à cette lecture, essaie peut-être, sans pression, de lui en parler, si tu sens qu’elle est ouverte sur le sujet. Sinon, tu peux aussi simplement lui dire que tu penses à elle et que tu es là en cas de problème et/ou si elle a besoin de parler. Cela peut suffire pour qu’elle s’ouvre à toi et se confie.

 

Les périodes de fragilité pouvant entraîner une dépression

Dans un des modules que j’ai suivi, « changement de rôle », j’ai appris (et compris) qu’un changement plus ou moins brutal d’une situation dans la vie créait un terrain favorable à l’apparition d’un épisode dépressif.

Derrière l’expression de changement de rôle, les psychologues du service entendaient tout ce qui constitue un changement important dans nos vies : déménagement dans une autre ville ou un autre pays, perte d’un·e proche, changement de travail ou période de chômage, coming out, une relation qui se termine, le passage de la fin des études au monde du travail ou du monde du travail à la retraite, etc. etc. Le terme de « rôle » désignant le rôle que chacun·e occupe au sein de la société, sa place, avec les normes, les codes et les responsabilités qui vont avec.

Pourquoi ce changement de rôle est-il propice à l’apparition d’un épisode dépressif ? Tout d’abord parce qu’il est susceptible de nous déstabiliser, de nous faire perdre nos repères. Et aussi parce que chacun·e réagit à sa manière au changement.

Et la plupart du temps, nous réagissons de la façon suivante à un changement de rôle : nous sommes perdu·e·s dans ce nouveau rôle qui doit devenir le nôtre, et nous sommes nostalgiques de l’ancien rôle, qui d’un seul coup nous paraît si positif, contrairement au nouveau rôle.

Les psychologues nous ont montré un tableau intéressant, qui m’a permis de comprendre la manière dont je fonctionnais (voir ci-dessous).

 

Ancien rôle Nouveau rôle
Aspects positifs           1           2
Aspects négatifs           2           1

 

Les cases marquées d’un « 1 » indiquent la première étape, ce qui nous vient spontanément, c’est-à-dire ici les aspects positifs de l’ancien rôle, et les aspects négatifs du nouveau rôle.

Par exemple, si l’on déménage dans un autre pays. Aspects positifs de l’ancien rôle : là-bas j’avais tou·te·s mes ami·e·s, j’avais ma vie, je connaissais la langue, le fonctionnement des institutions, etc. Aspects négatifs du nouveau rôle : je suis tout·e seul·e dans ce nouveau pays, je ne connais personne, je ne parle pas ou mal la langue, je ne vais jamais réussir à m’intégrer, c’est trop difficile, ça demande trop d’efforts.

Ce schéma de pensée se met en place sans qu’on le veuille vraiment, c’est un processus humain en somme. Et, afin de ne pas rester bloqué·e dedans, il faut s’intéresser aux deux autres cases du tableau, marquées d’un « 2 » : les aspects positifs du nouveau rôle, et les aspects négatifs de l’ancien rôle.

Toujours avec le même exemple. Aspects positifs du nouveau rôle : j’ai toute une ville / tout un pays / toute une culture à découvrir, je vais pouvoir améliorer ma maîtrise de la langue parlée ici, je vais pouvoir rencontrer plein de nouvelles personnes passionnantes, je vais devoir faire face au challenge de sortir de ma zone de confort. Aspects négatifs de l’ancien rôle : je voyais toujours les mêmes personnes, j’étais dans ma zone de confort, je faisais toujours les mêmes choses, j’étais dans ma routine.

Cette comparaison entre l’ancien et le nouveau rôle permet de voir tant l’ancien que le nouveau rôle sous un jour nouveau. Rien ne t’empêche, d’ailleurs, de faire toi-même un tableau afin de faire le point. Ce tableau a le mérite de poser des mots sur ce que tu ressens, tout en te permettant d’avoir une vue d’ensemble plus nuancée de la situation. Certes, ton nouveau rôle comporte des aspects négatifs, mais tout comme ton ancien rôle !

Cette technique a pour but de t’aider à faire le deuil de ton ancien rôle, et de t’aider à entrer progressivement dans ton nouveau rôle, en douceur et sans (trop) de regrets et de nostalgie pour ton ancien rôle.

Ce tableau peut sembler simpliste, mais il a quelque part été pour moi une révélation. J’ai compris comment je fonctionnais à ce niveau-là, et comment beaucoup de gens fonctionnent.

 

Le rôle de l’entourage : comment accompagner une personne en dépression ?

L’entourage, proche ou moins proche, joue un rôle essentiel dans le processus de guérison. Alors, si tu es proche d’une personne en dépression, qu’elle soit hospitalisée ou non, sous médicaments ou non, voilà ce que tu peux faire : lui envoyer des messages (décrocher et parler au téléphone peut être très compliqué, surtout dans un premier temps), lui dire que tu penses à elle, passer la voir, lui apporter des choses qu’elle apprécie, lui raconter ce qu’il se passe dans ta vie, lui dire que tu es là pour parler (de ses problèmes ou de tout autre chose) si elle en a envie.

Bref, dis-lui que tu es là pour elle. Ne t’attends pas à obtenir une réponse enthousiaste et/ou reconnaissante : les personnes en dépression ont souvent des difficultés à gérer leurs émotions et leur relation aux autres. Mais, même si elle ne te répond pas, ou pas tout de suite, ou pas comme tu le souhaiterais, sache que ta démarche sera généralement très appréciée, et que ta présence est donc très précieuse.

Si tu es proche d’une personne hospitalisée, trouve du temps pour aller lui rendre visite. C’est très important, surtout au début, lorsqu’elle ne connaît personne dans le service où elle se trouve. Par la suite ce n’est pas grave si tes visites s’espacent (c’est souvent le cas lors d’une hospitalisation un peu longue), mais assure-toi qu’elle se sente bien entourée quoiqu’il arrive.

N’hésite pas à lui demander de quoi elle a besoin à l’hôpital. Ça peut être matériel (vêtements, affaires de toilettes, livres, magazines, ordinateur) ou concerner des choses qui lui feront plaisir. Une tablette de son chocolat préféré, un film qu’elle a toujours voulu voir, etc. sont autant de petites attentions qui lui feront plaisir, même si elle ne te le dit pas.

Accompagner une personne en dépression demande beaucoup de patience. Dans le service où j’étais, j’ai vu de nombreux·ses patient·e·s aller aux rendez-vous hebdomadaires avec le·a psy accompagné·e de leurs conjoint·e·s. Cela permet de poser les choses avec un·e médiateur·trice.

Souvent aussi certain·e·s proches ne prennent pas la maladie au sérieux. C’est alors qu’on entend ces petites phrases assassines : « Tu exagères quand même », « Ressaisis-toi », « Ce n’est qu’une question de volonté », « Arrêtes ton cirques, tu n’es pas malade », « C’est juste que tu es fatigué·e », etc. Ces phrases sont loin d’être anodines : elles témoignent d’un véritable manque de connaissances de beaucoup de personnes sur le sujet, et sont très blessantes pour les personnes concernées par la maladie.

Alors, si tu es proche d’une personne dépressive, s’il-te-plaît, ne sors pas ce genre de phrases. On culpabilise déjà suffisamment tout·e seul·e quand on est dépressif·ve, on n’a pas besoin que les gens autour de nous en rajoutent. On culpabilise déjà de ne pas pouvoir « fonctionner » comme on le souhaiterait, de ne pas pouvoir en faire autant qu’avant, de devoir dépendre des autres pour un temps plus ou moins long.

Oui, guérir d’une dépression prend du temps. Oui, si l’on prend des médicaments, on en a pour au moins six mois de traitement, au moins un an s’il ne s’agit pas du premier épisode.

À propos des médicaments : l’alcool est systématiquement déconseillé lorsqu’on est sous anti-dépresseurs. Alors fais en sorte que la personne dépressive que tu accompagnes ne se sente pas obligée de boire quand vous êtes ensemble ou si vous sortez. Il peut être (très) difficile, pour certaines personnes, de résister à la tentation de boire quand on est avec du monde : si elle décide de boire quand même, ne la ressers pas de façon automatique comme on a par exemple tendance à le faire au restaurant. Laisse-la se resservir toute seule, elle sait ce qu’elle peut supporter comme quantité avec son traitement.

 

Et enfin, sois patient·e : une personne dépressive peut connaître une (très) longue phase sans amélioration : c’est très frustrant, surtout si tu fais des efforts pour l’accompagner du mieux que tu peux. Mais dis-toi que pour elle c’est encore plus frustrant, de voir que la guérison n’est que très lente. Mais cette personne a besoin de toi, alors sois patient·e, ça ne peut que l’aider dans sa guérison.



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