Féminisme, Racisme
Kimberlé Crenshaw, l'intersectionnalité
et le féminisme français

CW : mention de racisme et de sexisme, avec des exemples ; mention de sexualité, sans détails ; mention dans la dernière partie de lesbophobie (argument de la « fausse sexualité » + mention de viols correctifs). Le concept d’intersectionnalité ayant d’abord été pensé dans le cadre de la binarité de genre, cet article reflète cette vision, bien qu’aujourd’hui le concept prenne en compte la non binarité.

N.B. : les informations contenues dans cet article proviennent autant de la journée au CIJ que des conférences TED Talk de K. Crenshaw et de ses écrits. Il s’agit ici de donner des clés pour comprendre l’intersectionnalité. Vous trouverez en fin d’article des liens (articles, vidéos) pour aller plus loin.

Le 16 septembre dernier j’ai eu la chance d’assister avec l’ensemble de la Team Roseaux aux conférences d’ouverture du Center for Intersectional Justice (CIJ), un centre de recherche berlinois aux projets aussi enthousiasmants que prometteurs. Introduite et clôturée par Kimberlé Williams Crenshaw, cette journée placée sous le signe d’un féminisme résolument inclusif – environ 90 % des personnes présentes étaient des femmes racisées – a été l’occasion pour nous d’observer et de prendre part à un bouillonnement d’idées et de réflexions en tout genre.

Cela m’a également permis de mieux appréhender et de mieux définir le concept d’intersectionnalité tel qu’il a été conçu par K. Crenshaw il y a presque trente ans. Aujourd’hui je vais donc vous parler de ce concept, de son histoire, et de sa réception et de son utilisation problématique notamment en France.

« Le féminisme n’a aucune valeur sans intersectionnalité ni inclusion. »

 

Une juriste afro-américaine face à un vide juridique

Kimberlé Crenshaw, née en 1959 à Canton, Ohio (États-Unis) est une juriste américaine. Elle a une licence en études africaines et en gouvernance, et un diplôme de droit de l’université d’Harvard. Elle est professeuse depuis 1995 à la prestigieuse Columbia Law School de New York, où elle est directrice du Center for Intersectionality & Social Policy Studies qu’elle a créé en 2011. Elle a également créé en 1996 le African American Policy Forum, qui permet de faire le lien entre recherches universitaires et discours public concernant les problématiques de genre et de race.

À la fin des années 1980, elle se penche sur le cas dit d’Emma DeGraffenreid. Accompagnée par d’autres Afro-américaines, Emma DeGraffenreid porte plainte en 1976 contre General Motors pour discrimination sexiste et raciste, argumentant que l’entreprise séparait les employé·e·s en fonction de leur race et de leur genre. En effet, une partie des emplois était ouverte aux hommes noirs, tandis que l’autre l’était aux femmes blanches.

« Une femme pouvait être employée comme secrétaire si elle était blanche, mais n'avait aucune chance si elle était noire. Ni les emplois pour Noirs ni les emplois pour femmes n'étaient accessibles aux femmes noires, puisqu'elles n'étaient ni hommes ni blanches. N'était-ce pas clairement de la discrimination, même si quelques Noirs et quelques femmes étaient embauché·e·s ? » (Kimberlé Crenshaw, Wahsington Post)

Évidemment cela posait déjà un problème de racisme et de sexisme avant le cas DeGraffenreid. Mais ce que ces Afro-américaines ont mis en lumière, c’est l’absence de places prévues pour les femmes racisées, qui ne pouvaient de facto postuler à aucun des emplois proposés. La plainte fut classée sans suite, au motif que ces femmes noires ne pouvaient pas plaider en même temps la discrimination raciale et la discrimination sexiste. Leur situation se situant à l’intersection de ces deux types de discrimination, elles n’étaient pas capables de prouver ce qu’on attendait d’elles : qu’elles montrent en quoi ce qu’elles subissaient était semblable à ce que subissaient les hommes noirs et les femmes blanches au sein de l’entreprise – et pour cause ! Ce n’était à la fois ni l’un ni l’autre tout comme c’était aussi l’un et l’autre.

L’intersectionnalité : un cadre pour penser autrement
la société, les individus discriminés et les institutions

C’est alors que Kimberlé Crenshaw, jeune professeuse de droit, intervient. En 1989 elle publie un article, « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur » (« Mapping the Margins : Intersectionality, Identity Politics and Violence against Women of Color » en langue originale). Se basant sur le cas DeGraffenreid, elle expose ensuite la nécessité d’une approche intersectionnelle pour comprendre pourquoi la plainte n’avait pas abouti. Elle montre la spécificité de la situation des femmes noires – et plus généralement des femmes racisées – dans la société américaine. Et c’est ainsi qu’elle théorise un des concepts les plus populaires d’une partie du féminisme actuel.

Justement, l’intersectionnalité est mise à toutes les sauces depuis plusieurs années, aux États-Unis, en France et ailleurs. Mais de quoi s’agit-il chez Crenshaw ?

Crenshaw a voulu définir avec cet article et ce concept l’absence effarante dans la législation américaine de prise en compte de multiples facteurs de discrimination.

« Les discriminations racistes et sexistes se chevauchent non seulement dans la sphère professionnelle, mais aussi dans les autres domaines de la vie ; de même ampleur, ces deux fardeaux étaient presque entièrement absents du discours féministe d'une part, et du discours antiraciste de l'autre. L'intersectionnalité était alors ma tentative de faire en sorte que le féminisme, la lutte antiraciste et la législation contre les discriminations fassent ce dont je les pensais responsables : mettre en lumière les différents biais par lesquels les individus souffrent des oppressions racistes et sexistes, afin de faciliter la discussion et la compréhension de ces problèmes. » (Kimberlé Crenshaw, Wahsington Post)

Il faut bien comprendre qu’il s’agissait pour elle avant tout de mettre en évidence les lacunes de la législation américaine concernant les femmes noires. Il s’agissait également de montrer à quel point racisme et sexisme s’imbriquaient l’un dans l’autre au niveau institutionnel – ce qui explique l’absence de législation adéquate. Avec son article, elle démontrait par A+B que les femmes noires étaient non seulement doublement discriminées au quotidien et au niveau institutionnel, mais également que leur situation n’était pas tout à fait comparable à celle des hommes noirs et des femmes blanches. En effet, il ne s’agit pas juste de mettre en avant le fait que les femmes noires subissent le sexisme et le racisme. Crenshaw va plus loin, en montrant qu’en se trouvant à l’intersection de ces deux oppressions, les femmes noires se trouvent dans une position bien particulière.

De façon un peu plus concrète, une femme noire va subir selon les jours et les situations parfois du racisme, parfois du sexisme. Et souvent les deux en même temps. Prenons l’exemple de la sexualité, qui est toujours très révélateur des discriminations à l’œuvre dans une société. Là où un homme noir va être, dans une dynamique raciste, animalisé – on va vanter ses muscles, son corps puissant, son endurance, autant qu’on va le catégoriser comme agresseur potentiel de toutes les femmes qui se trouveraient sur son chemin – une femme noire sera considérée dans l’imaginaire collectif un peu autrement. Elle aussi sera animalisée, par exemple avec des comparaisons : « tigresse », « lionne » etc. Mais elle sera également ramenée à son genre et par là victime de sexisme : étourdie, irresponsable, pas très intelligente, superficielle, etc. On peut également penser au cliché des femmes africaines à la progéniture innombrable et donc incapable de conceptualiser la contraception (coucou Macron !) : on retrouve dans ce cliché une dimension raciste – les Noir·e·s, ces personnes sous-évoluées – et une dimension sexiste – les femmes, ces êtres faibles et étourdis incapables de contrôler leur fertilité.

Avec ces deux exemples, on comprend ce que Crenshaw a voulu mettre en lumière : la situation particulière des femmes noires dans les sociétés occidentales. Il ne s’agit évidemment pas d’établir une hiérarchie entre les oppressions et les individus, mais bien de montrer comment différentes oppressions peuvent se croiser et agir sur un individu. Mais aujourd’hui ce n’est pas vraiment ce qu’on a retenu de l’intersectionnalité, ni l’usage qu’on en fait.

Étendre le concept à d’autres oppressions systémiques

« Intersectionality is a framework » (« l’intersectionnalité est un cadre ») : je crois que c’est la phrase prononcée par K. Crenshaw qui m’a le plus marquée lors de l’ouverture de la journée au CIJ. Elle a rappelé la nécessité de revenir à la définition initiale de l’intersectionnalité, bien éloignée de celle plus répandue et utilisée aujourd’hui, en ligne comme dans la vraie vie.

Concentrons-nous sur la France / l’espace féministe francophone. Depuis quelques années émerge un nouveau courant féministe, aujourd’hui connu sous le nom de féminisme intersectionnel. Dans ce courant s’inscrivent par exemple ce magazine ainsi que d’autres, et une quantité de groupes Facebook et d’associations. On pourrait définir le féminisme intersectionnel comme un mouvement inclusif, qui accueille en son sein toutes les personnes qui souhaitent lutter contre les différentes oppressions systémiques : racisme (dont l’islamophobie et l’antisémitisme font partie), sexisme, LGBT+-phobies, validisme, classisme, etc. Contrairement aux premières vagues du féminisme, il ne s’agit pas de combattre le sexisme avant tout. Contrairement aux premiers mouvements antiracistes, il ne s’agit pas de combattre le racisme avant tout. Contrairement aux premiers mouvements communistes, il ne s’agit pas de combattre la bourgeoisie avant tout. Évidemment je simplifie et je généralise, mais vous voyez l’idée. Ce qui est intéressant dans ce mouvement, c’est que dans cette optique de convergence des luttes, il n’y a – théoriquement – pas de hiérarchisation. La lutte contre les LGBT+-phobies sera par exemple autant prise en compte que la lutte contre le sexisme.

Fidèle à l’intersectionnalité telle que théorisée par K. Crenshaw, ce mouvement tâche également de procéder à des analyses qui prennent en compte différentes discriminations. Prenons l’exemple des femmes lesbiennes (analyse qui est aussi valable en partie pour les femmes bi/pan), dont la situation est souvent à la croisée du sexisme et la lesbophobie. Quand les lesbiennes se voient dire – dans une perspective binaire et ciscentrée – que leur sexualité n’est pas une « vraie » sexualité, parce qu’une « vraie » sexualité c’est 43 secondes et demi de préliminaires dont 30 de fellation + pénétration pénis dans vagin + orgasme et/ou éjaculation de l’homme cisgenre + dodo. Quand les lesbiennes sont victimes de ce qu’on appelle les viols correctifs – des viols commis dans le but de remettre les lesbiennes dans le droit chemin de l’hétérosexualité. En tant que femme cisgenre le patriarcat, par le biais des hommes cisgenres, te remet à ta place de femme cisgenre : on va te rappeler que tu dois être soumise. En tant que lesbienne, on te remet à ta place d’hétérosexuelle (parce que qui dit « vraie » sexualité dit sexe lesbien = fausse sexualité, dit hétérosexualité = seul modèle valable et légitime) : on va te rappeler que tu dois coucher et relationner avec un homme cisgenre et hétéro. L’hétéropatriarcat dans toute sa splendeur.

Ce mouvement féministe aborde ce genre de problématiques dans une perspective intersectionnelle afin de fournir une analyse plus poussée et plus pertinente que s’il se contentait d’envisager sexisme et lesbophobie séparément. Et c’est exactement à cause de ce type de situations que l’intersectionnalité est nécessaire.

La réception tronquée de l’intersectionnalité en France (et ailleurs)

Le problème que l’on rencontre aujourd’hui dans le milieu féministe francophone qui se revendique intersectionnel est autant un problème de définition qu’un problème de mise en œuvre du concept d’intersectionnalité. Je vais vous parler ici seulement du militantisme en ligne, puisque c’est celui que je connais le mieux.

Au départ, ce terme était un moyen de se reconnaître, un peu comme un badge. Se dire intersectionnel·le c’était dire implicitement à l’autre de quel féminisme on était, et surtout de quel féminisme on n’était pas : pas de celui des Femen ni d’Osez le féminisme par exemple. Il était brandi partout et était perçu comme une approche quasiment révolutionnaire de la question féministe.

Et puis petit à petit a émergé une critique de l’usage de ce terme. Les afroféministes ont rappelé qui était sa créatrice et quel était son utilité initiale. Elles ont expliqué qu’il ne pouvait être utilisé que par les femmes noires. Pour les autres personnes et les autres oppressions, il fallait parler d’inclusivité, de convergence des luttes. Il faut savoir que dans ces espaces-là, la phrase « la parole aux concerné·e·s » est primordiale. Voilà pourquoi je n’ai pas bronché ni protesté, et j’ai accepté ce qu’on me disait, puisque cela venait de membres concernées que je voyais sans cesse à l’œuvre dans la lutte afroféministe.

« L’intersectionnalité consiste à combattre la discrimination dans la discrimination, à s’attaquer
aux inégalités dans les inégalités, à protéger les minorités dans les minorités »

 

Et puis par hasard des lectures m’ont menée jusqu’à K. Crenshaw : j’y voyais l’intersectionnalité utilisée comme grille d’analyse de diverses oppressions systémiques, telles que la transphobie ou le classisme, comme par exemple dans cette vidéo.

Au final, voilà ce que j’ai compris au fil de mes réflexions et grâce à une conversation passionnante avec K. Crenshaw à Berlin :

  • Si l’intersectionnalité était à la base pensée pour les femmes noires, K. Crenshaw a vu que cet outil fonctionnait également pour l’analyse d’autres oppressions systémiques, et depuis elle n’a eu de cesse de présenter l’intersectionnalité ainsi ;
  • La mise au point des afroféministes francophones était nécessaire, en ce qu’elle a rappelé l’histoire du terme. Il était nécessaire de dire qu’il y a deux Afro-américaines derrière ce concept – Kimberlé Crenshaw et Emma DeGraffenreid ;
« L'intersectionnalité est une sensibilité analytique, une façon de penser l'identité et sa relation au pouvoir. D'abord conceptualisé pour le besoin des femmes noires, ce terme a mis en lumière l'invisibilité de nombreuses personnes au sein de groupes qui les présentent comme leurs membres, mais échouent souvent à les représenter. Les effacements intersectionnels ne sont pas l'apanage des femmes noires. Les racisé·e·s au sein des mouvement LGBTQ+ ; […] les femmes au sein des mouvements d'immigration ; les femmes trans au sein des mouvements féministes ; et les personnes non valides qui combattent les dérives policières – tou·te·s font face à des vulnérabilités qui reflètent les intersections entre le racisme, le sexisme, le classisme, la transphobie, le validisme, etc. » (Kimberlé Crenshaw, Wahsington Post)
  • L’intersectionnalité n’est pas une étiquette qu’on colle fièrement à côté de l’étiquette féministe. Il s’agit avant tout d’un outil méthodologique d’analyse, afin de changer de framework, de cadre, puisque les cadres employés jusqu’alors ignoraient allègrement une partie des oppressions et de la population ;
« Comme le montre le cas DeGraffenreid, l'intersectionnalité ne concerne pas seulement les identités, mais également les institutions qui utilisent l'identité pour exclure et privilégier. Plus nous nous attacherons à comprendre la relation entre identités et pouvoir d'un contexte à l'autre, moins nos mouvements pour le changement seront susceptibles de se fissurer. » (Kimberlé Crenshaw, Wahsington Post)
  • L’intersectionnalité n’est pas non plus une identity politic, une politique de l’identité. Il ne s’agit pas de lister toutes les oppressions que nous subissons et de faire la course aux oppressions afin de hiérarchiser les souffrances. Il s’agit d’analyser le monde avec une autre grille d’analyse que celle proposée habituellement par – ô surprise – les dominant·e·s. Il s’agit de mettre en lumière les aspects du passé qui ont été occultés, et de s’inscrire dans le présent et l’avenir avec une analyse aussi fine que politique, afin de repolitiser la lutte et de combattre au mieux les oppressions systémiques qui nous entourent. Bref, en toute simplicité, l’intersectionnalité est un outil qui doit nous aider à changer le monde. Cela demande beaucoup de courage, K. Crenshaw en est consciente. Mais son parcours et son travail sont inspirants et nous montrent qu’on peut être une femme noire et casser la baraque.

 

 

Je terminerai sur une question concernant la distinction entre identité et perspective d’analyse, que Kimberlé Crenshaw m’a posé au début de notre conversation berlinoise : « Peut-on être marxiste et bourgeois·e ? » Autrement dit : peut-on être un homme cisgenre, blanc et hétéro, et réfléchir sur le monde au prisme de l’intersectionnalité ?

On peut ne pas être une femme noire et revendiquer une analyse intersectionnelle, mais il ne faut pas oublier de checker ses privilèges au passage, et de laisser la parole aux concerné·e·s, étapes indispensables dans ce processus. Revendiquer une approche intersectionnelle tout en restant entre femmes cisgenres, blanches, aisées, hétérosexuelles et valides n’est pas seulement paradoxal, c’est surtout contre-productif et insultant pour le reste des militant·e·s féministes.

 

 

Pour aller plus loin (toutes les vidéos liées sont sous-titrées) :

- L'article universitaire publié par Kimberlé Crenshaw en 1989 en français et en anglais « Cartographies des marges : intersectionnalité, politique de l’identité et violences contre les femmes de couleur » / « Mapping the Margins : Intersectionality, Identity Politics and Violence against Women of Color »
 - Un article de vulgarisation publié en anglais dans le Washington Post (2015) « Why intersectionality can't wait »
 - La plainte en anglais d'Emma DeGraffenreid en 1976
 - Un article en anglais de Layota Peterson qui prône une repolitisation du terme d'intersectionnalité en anglais dans le Washington Post (2015) « Intersectionality is not a label »
 - Un rappel en anglais sur ce qu'est et n'est pas l'intersectionnalité par Christine Emba dans le Washington Post (2015) « Intersectionality »
 - Des conférences TED Talk et vidéos de Kimberlé Crenshaw sur le sujet en anglais : « The urgence of intersectionality » (avec une version sous-titrée en français ici) ; « What is intersectional feminism ? » (sous-titres en anglais) ; « On intersectionality » (sous-titres en anglais) ; « Structural and political intersectionality » (sous-titres en anglais)
 - Des vidéos en anglais où le concept d'intersectionnalité est discuté par des militantes féministes : « Is full 'intersectionality' possible ? » (sous-titres en anglais) ; « On intersectionality in feminism and pizza » (sous-titres en anglais)

Enregistrer