Corps, Féminisme, LGBTQ+, Societé
"Girl, you'll
be

a

woman

soon

"
Relire la première partie ici

 

Il y a quelques mois, Aline, jeune femme trans, nous racontait son parcours, son long et pénible chemin vers le jour où elle a fait la paix avec elle-même. Et depuis ? Quel chemin a-t-elle emprunté, quelles étapes a-t-elle parcourues ?
La suite, la voilà !

Voilà, c’est fait. Je suis une femme. Je l’accepte. Nous sommes le 16 décembre 2016, et après dix ans de lutte interne, je me considère enfin comme une femme. J’ai la tête qui tourne. C’est mon dernier jour de cours avant les vacances de Noël. Je suis sur un nuage. À tel point que je ne relève pas les choses négatives de la journée. Le soir, je rentre chez moi, apaisée. Oui, apaisée. Avec un E à la fin. Me genrer au féminin me fait une impression étrange, même dans ma tête.

Je suis tellement heureuse que je ne peux pas tout contenir. Je contacte une autre amie pour lui parler de ça. Elle est ravie.

Le lendemain, je prends le train. Je rentre chez mes parents pour deux semaines, le temps des vacances de Noël. Je suis un peu triste, parce que je voulais profiter de ma féminité toute neuve, mais au lieu de ça, je vais devoir continuer à porter mon masque de garçon.

Je passe les deux semaines sur mon téléphone, à parler à des ami·e·s. Je raconte ma révélation à beaucoup de personnes. Je ne reçois que des réactions positives. Je me sens bien. Une amie passe me voir et me donne quelques vêtements qu’elle ne porte plus, augmentant la taille de ma garde-robe féminine. Un autre jour, je me trouve un prénom. Je serai Aline. J’aime énormément ce prénom. Je passe le réveillon avec la tête ailleurs. Je parle peu, je ne regarde personne. Je suis trop occupée à contempler la fille en moi.

Et puis, une idée germe. La première amie à qui j’ai parlé de ma transidentité. Je lui propose de se voir dès que je reviens, le 30 décembre. Elle accepte. En faisant du shopping avec ma mère et mes sœurs, je tombe amoureuse d’une robe de soirée. En rentrant, je la retrouve sur le site du magasin. À ce moment-là, j’apprends la mort de Carrie Fisher, et je suis dévastée. J’achète la robe pour me consoler.

Je rentre le 30 décembre, et mon amie vient chez moi. Après quelques minutes, je prétends aller aux toilettes, et je me change. Je m’habille en fille. Pour la première fois devant quelqu’un. Je suis extrêmement stressée. Je retourne dans la pièce. L’émotion nous gagne, on se prend dans les bras. J’existe officiellement. J’ai pris corps.

À partir de là, tout s’enchaîne. Je m’assume auprès de tous·te·s mes ami·e·s. J’écris un blog pour parler de mon expérience, et la rendre compréhensible pour des personnes non concernées. Jusque là, je ne voulais absolument pas faire de transition, à cause de mon corps très masculin. Mais une amie me montre le travail de Julia Kaye, une dessinatrice américaine de bandes dessinées, qui raconte sa transition. Je suis émue aux larmes. Je me reconnais tellement dans certaines choses. J’en suis convaincue, je PEUX faire une transition. Moi qui portais une épaisse barbe, je commence à me raser régulièrement. Après un mois, je réalise que j’ai arrêté de pisser debout sans même m’en rendre compte. Je me renseigne peu à peu sur les effets du traitement hormonal, ainsi que sur les diverses opérations possibles. Je sais que certaines personnes transgenres n’ont pas besoin de ces modifications corporelles. En ce qui me concerne, c’est une nécessité. J’ai appris à haïr mon corps. Il a pris la mauvaise direction, et je veux revenir sur le chemin où je sens qu’est ma place. Je veux voir mes seins pousser, mes hanches s’élargir, ma peau s’adoucir. Je veux qu’on retouche mon visage, pour avoir des traits plus doux, moins anguleux. Et je veux par-dessus tout qu’on me débarrasse de cet appendice encombrant qui me pourrit la vie depuis des années.

« Affirmation quotidienne : le fait que je doive me raser ne me rend pas illégitime »
Illustration © Julia Kaye / UP and OUT (son site  et son compte Instagram )

 

Et puis commencent les expériences négatives. En me renseignant sur internet, je commence à faire l’expérience de la transphobie. Je lis et entends des choses terribles. Je découvre que quelques personnes de mon entourage ne sont pas à l’aise du tout avec l’idée. Elles sont trop attachées à mon ancien nom. À mon ancien genre. À ce que j’étais, et que je refuse d’être aujourd’hui. Je n’arrive pas à les rassurer, et je suis prise d’un profond sentiment d’échec.

J’en profite pour faire le point sur quelque chose. J’entends souvent « On ne devient pas homo/trans, on naît comme ça. » Je ne suis pas d’accord. Du moins, je ne pense pas que ce soit une vérité générale. À titre personnel, je suis devenue trans. Quand je parle de mon enfance, ou de moi avant les questionnements de mon adolescence, je parle au masculin. Ou j’utilise des termes neutres au moins. Je ne peux tout simplement pas me considérer comme une femme avant une certaine période. J’ai été sociabilisée comme un garçon, et, ignorant jusqu’à l’existence même de la transidentité, je n’ai simplement pas vu ma gêne comme un problème. J’ai cru que tous les enfants ressentaient ça. Je ne me posais même pas la question, et du coup, personne autour de moi ne se la posait non plus. Je vivais assez confortablement dans ma peau de garçon jusqu’à ma puberté.

Illustration : Louve souci

Aujourd’hui, beaucoup de personnes sont au courant de ma transidentité. J’ai une petite garde-robe assez sympa et un nécessaire à maquillage. Je suis sortie plusieurs fois en fille, parfois seule, je me suis présentée en tant que fille à des personnes que je ne connaissais pas avant, et je suis globalement acceptée telle que je suis. Tout ça en neuf mois.

En vérité, les choses sont allées très vite. Comme si j’avais rattrapé d’un coup ces dix années de doute. Toute la construction psychologique que j’aurais dû faire pendant cette période, je la fais de manière intensive depuis décembre. Du coup, vu que je progresse vite, je suis assez fière de moi.

Je ne m’étais pas sentie aussi bien depuis avant ma dépression. J’avais oublié comment être heureuse. Mais c’est revenu. J’arrive à nouveau à être optimiste. Je vois la beauté du monde. Je suis rassurée.

La route est néanmoins encore très longue. Il reste le coming out à la famille, puis public, le suivi psychologique, le traitement, les opérations… Et puis la vie. La transphobie. La misogynie. L’homophobie. Les difficultés administratives.

Mais je fais des progrès chaque jour. Ce week-end, je suis allée, maquillée, coiffée et habillée « en fille » boire un verre avec des amies.J’ai pu marcher dans la rue et passer la soirée dans le bar en étant moi-même. Et croyez-moi, marcher dans la rue en portant une jupe, des collants et du maquillage est une des expériences les plus fortes de ma vie. Très stressante, mais très intense. La sensation du vent qui s’engouffrait sous ma jupe était si agréable…

Mais imaginez un instant. Imaginez que sortir dans la rue « au naturel » vous fasse cet effet. Imaginez que porter votre tenue préférée en public soit à la fois source d’une joie immense, le même type de joie que si une personne importante pour vous venait de vous dire que vous êtes quelqu’un·e de formidable, et vous procurait en même temps une peur panique, comme si vous étiez en train de faire quelque chose d’illégal et que chaque individu autour de vous était un représentant de la loi. Voilà ce que j’ai ressenti en marchant dans la rue. Voilà ce que je ressens à chaque fois que je suis moi-même en réalité. Mon prénom féminin sonne comme un gros mot quand je le prononce en public. Je baisse la voix quand je m’en sers. Sincèrement, je hais être trans. Si je pouvais choisir, je serais bien dans ma peau. Si je pouvais choisir, je serais une femme cisgenre. Ce serait mon désir le plus cher. Mais c’est impossible. Et je dois me contenter du traitement que me réserve une société hostile à ma communauté. Hostile envers ce que je n’ai pas choisi d’être.

 

Et là se trouve tout le paradoxe. Toute cette histoire est à la fois très satisfaisante, et en même temps source d’une terreur généralisée. Alors la prochaine fois que vous voyez une personne transgenre, ou une personne qui semble travestie dans la rue, si vous souhaitez être agréable, ne la fixez pas. Et si vos regards se croisent, souriez-lui. Vous pourriez donner beaucoup d’espoir à une personne qui en a grand besoin.

 

Le blog d'Aline : https://alineandout.wordpress.com/

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