LGBTQ+
On ne naît pas femme,
on le devient
Nous relayons ce témoignage d’une jeune femme transgenre, qui a souhaité raconter une partie de son parcours : comment a-t-elle compris qu’elle était transgenre ? Par quelles difficultés et interrogations est-elle passée ? Vous pouvez aussi aller consulter son blog, sur lequel elle raconte toutes les semaines des tranches de vie.

Avant-propos : Je suis une femme transgenre, néanmoins, pour des raisons pratiques et de réalité factuelle et émotionnelle, je me genrerai au masculin pour parler de la période précédant mon coming out.

Mon nom est Aline. Et ce n’est pas le nom qui est écrit sur ma carte d’identité. Je vous épargnerai les questionnements façon bac de philo du type « Mon identité est-elle réelle ? », vous l’avez bien compris, je suis transgenre. Mais à vrai dire, il m’a fallu énormément de temps pour le réaliser. Dix ans. Dix ans, et des rencontres, des échanges, des expériences. La vie quoi. Flashback.

J’ai quatorze ans. Je suis collégien dans une ville moyenne. Mes parents sont stricts, mais justes, je ne suis pas populaire, et déjà, je me sens plus intelligent que la moyenne. J’apprendrai plus tard que ce n’est pas forcément de l’intelligence, mais un sens de la réflexion et de la remise en question que n’a pas souvent un garçon de mon âge. Ma petite fierté. Et un outil essentiel pour ce qui m’attend.

Je me sens différent. Et pas seulement par rapport à ça. Je sens comme un fossé entre les autres et moi. À l’époque, mes convictions sont simples : les femmes et les hommes sont égaux·les, l’avortement est TOUJOURS une possibilité, la peine de mort c’est de la merde, et on devrait tou·te·s s’aimer les un·e·s les autres. Oui, je suis déjà bobo-islamo-gauchiasse, alors même que je n’ai aucun intérêt pour la politique.

Toujours est-il que je ne pose pas trop de questions sur moi-même, aussi, je me vois comme un garçon hétérosexuel. Je n’ajoute pas cisgenre, car je ne connais même pas le concept de transidentité. Ma vie est simple.

 

Et puis un jour, tout bascule. Je tombe amoureux de Justin, un camarade de classe. Et là, mon monde part en vrille. Que se passe-t-il ? Je suis gay ? Mais pourtant il y a des filles qui me plaisent aussi ! Je ne comprends plus, je suis perdu… Et au milieu de tout ce tourbillon de pensées, par hasard, j’entends parler de bisexualité. Je ne savais pas ce que c’était. Mais je dois être ça alors, moi ! Ça correspond !

Extrêmement fier d’avoir compris ça, sans forcément comprendre ce que ça implique, je réalise que c’est important. Et donc, naïvement, je décide d’en parler autour de moi. Presque pour m’en vanter. Mais que se passe-t-il lorsqu’un garçon de quatorze ans admet être attiré par les garçons ? Oui, vous avez trouvé.

Je crois que je n’ai jamais autant subi de railleries de ma vie. C’est bien simple, je n’ai plus de prénom. J’étais « Le Bisexuel ». Les gens ne veulent plus m’approcher, me toucher, jouer avec moi. Évidemment, je me replie sur moi-même. J’arrête de parler de ça. Je suis dans la même école privée catholique depuis la maternelle, je ne devrais pas m’étonner. Personne d’autre n’est homo ou bi·e, ou du moins personne d’autre ne le dit. Ça m’apprendra à vouloir parler.

 

À la même période, la puberté est arrivée. Comme une épidémie. Tout le monde est touché. Et quelque chose ne va pas. Alors que ma voix devient de plus en plus grave, que mon corps grandit et se durcit, je vois les filles autour de moi commencer à acquérir des formes. Et je commence à être attiré par ces formes. Pas sexuellement. Enfin si, mais il y a autre chose. Une sorte de jalousie. Une envie. Ce qui leur arrive, je veux que ça m’arrive à moi. Je me rends compte que mon corps est en train de m’enfermer dans quelque chose. Je me sens piégé. Et pire que tout, j’ai cette chose entre les jambes qui grandit, et qui me gêne de plus en plus. Mais je ne connais aucun recours, je ne sais pas quoi faire. Je décide d’accepter, de me résigner à avoir ce corps pour le reste de ma vie.

 

Et puis arrive le lycée. Je rejoins un lycée public, et je perds tout contact avec les gens du collège, pour le mieux. Je rencontre tout un tas de nouvelles personnes, beaucoup plus diverses et intéressantes. Je rencontre des gays et des lesbiennes. Des gens de gauches (oui, c’était une denrée rare dans l’école privée catholique), bref, je rencontre la diversité. J’ouvre mon esprit. Et je m’accepte en tant que bisexuel.

Au même moment, je fais la découverte de la transidentité. Et comme beaucoup de gens, c’est une rencontre négative. Je suis confronté aux clichés des trans qui sont des personnes dérangées, qui refoulent leur homosexualité et qui deviennent des sociopathes. Et évidemment, ça me fait peur.

Néanmoins, je sens qu’il y avait un truc familier chez ces personnes. Je n’en ai pas rencontré, donc c’est flou, mais il y a quelque chose… Pour la première fois, je prononce la phrase « J’aurais voulu être une fille ». Je me choque moi-même. Je n’ose le dire à personne.

Je commence à piquer des fringues à ma mère et à mes sœurs. Des collants, des robes, des jupes. Je me travestis quand je suis seul à la maison. Ça m’excite. Je me découvre fétichiste des collants. Encore une fois, je m’effraie. J’essaie de refouler ça, mais impossible. Je me masturbe. Beaucoup. Je pense à tout ça sans cesse. Je me masturbe en pensant au fait d’être une fille. Je me rends compte que quelque chose ne tourne pas rond.

Je refoule tout ça autant que je peux. Je continue de le faire, mais je n’en parle pas, et je m’interdis d’y penser. Je ne l’accepte pas. Je ne peux pas l’accepter. Je suis un garçon, et je dois me faire une raison. Même si ça fait mal. Et là, je réalise qu’effectivement, ça fait mal. Une gêne, au fond de mon ventre. Un petit poids.

J’arrive à l’université. Pas d’événements majeurs, si ce n’est que je continue de m’enfoncer dans ce déni. Et en même temps, ayant un appartement à moi, je commence à commander des choses sur internet. Une paire de collants d’abord. Puis une jupe. Une robe. Plus de collants. Je range tout ça dans un carton secret.

Parallèlement, je tombe amoureux d’une fille. Pendant onze mois, on file le parfait amour, et puis on se sépare. Officiellement, c’est à cause de la distance. On s’aime toujours. Je tombe en dépression. C’est très dur. Elle passe à autre chose. Pas moi. Au bout d’un an, j’envisage le suicide. La vie est trop dure. Je ne peux pas être une fille, et je ne peux pas garder une personne que j’aime auprès de moi. Je ne suis bon à rien. Je ne peux pas avoir les deux choses que je désire le plus au monde. Il est temps d’en finir.

J’habite au cinquième étage. Je vais sur mon balcon. Je monte sur le rebord. Je me demande si je fais un pas en avant. Tout virevolte dans ma tête. Mes ami·e·s, ma famille. Les choses que j’aime. Les choses que je déteste. Les personnes qui m’ont fait du mal. L’idée de punir les gens qui ne m’ont pas assez montré l’amour qu’ils me portent. Au bout d’un quart d’heure, je redescends. J’ai le vertige. Ma trouille m’a sauvé la vie.

Je décide de bouleverser ma vie. De me bouger le cul. De plus me socialiser. De passer du temps avec les gens. Je fais ce que je peux. Je sors beaucoup. Je passe beaucoup de temps avec pleins de gens. Et à chaque fois qu’on se dit au revoir, mon cœur tombe dans ma poitrine. La dépression est bien installée, et elle compte rester.

Et puis, après quatre ans, je quitte l’université, et je vais à Paris, où je rejoins une école supérieure. La première année, malgré quelques belles rencontres, est assez fade. Rien ne me motive.

Et puis, un événement étonnant se produit. Je fais la découverte en 2016 d’un nouveau groupe d’anti-IVG – dont je ne citerai pas le nom pour ne pas leur faire de pub – voulant se donner un air jeune et cool, afin de séduire de adolescent·e·s plus influençables aux convictions plus malléables.

Moi qui ai, comme je l’ai dit, toujours considéré que l’avortement était une option, je suis choqué de voir cela remis en cause. Ces gens font ça, alors que ma mère me racontait avoir manifesté en 1974 devant un tribunal pendant un procès pour avortement, lorsque la loi Veil était en projet. Je monte donc au créneau, et décide de les pourrir sur Facebook. Je suis en vacances, j’ai donc toute la journée pour me défouler. Et puis au fil du trolling, je découvre quelques personnes avec qui je m’entends bien. On commence à discuter en privé. Elles sont féministes. Moi qui me considère volontiers comme tel, je suis très heureux de me joindre à leurs discussions. On se crée un groupe Facebook d’anti-anti-IVG. Et au fil du temps, je me rends compte de la patience de mes nouvelles amies, qui passent volontiers au-dessus de mes propos problématiques, souvent à la limite du masculinisme et du mansplaining, et font preuve de beaucoup de pédagogie avec moi.

Petit à petit, je me déconstruis à propos du féminisme, mais aussi des thématiques LGBTQIA+. Plus le temps passe, et moins je me sens comme un homme au milieu de femmes. Non, je suis comme leur amie. Mais ce n’est pas possible…

Le temps passe, la douleur grandit. Je parle de ce regret de ne pas être une fille à l’une des féministes du groupe. Elle me dit que le genre n’est pas un souci pour elle, qu’elle s’en fout. Elle me dit « Tu peux m’appeler Monsieur, tu peux m’appeler Madame, tu peux m’appeler Cocotier, je m’en fous. » Entendre ça me fait du bien.

Arrive le 15 décembre 2016. Probablement le jour le plus important de ma vie. Le bureau des élèves de mon école a organisé une soirée de Noël dans un bar. Les vacances tombent le lendemain. J’arrive à la soirée avec un ami de l’école, et on découvre qu’il n’y a aucune ambiance. Étant amateur de bière, je décide d’en boire. Plein. En fin de compte, je me retrouve complètement ivre à 23h30. Je me retrouve seul un moment, assis à la table pendant que les autres sont sortis fumer. Et comme un esprit ivre vagabonde, je me retrouve à penser à mon genre. Et je me rends compte d’une chose. Cette petite boule que j’avais ressentie au fond de mon ventre bien des années plus tôt, elle est là, et elle est énorme, comme une boule de bowling. Elle me fait mal, presque physiquement. Je me rends compte que je ne suis vraiment pas à ma place, que ce n’est pas la vie que je veux. Je prends une immense claque.

Quand mes ami·e·s reviennent, je dis au revoir à tout le monde, et me mets en route pour chez moi. J’habite à proximité, en état d’ivresse, j’en aurai pour trente minutes à pied.

En chemin, à force de ressasser tout ça, je décide d’en parler à cette fameuse amie qui s’en fout qu’on la qualifie de Cocotier. Je lui écris une série de messages à rallonge pour lui parler de cette souffrance, qui m’envahit complètement, qui me ronge de plus en plus, qui me fait mal. Je passe tout le trajet à lui écrire ça. Puis, une fois arrivé, je m’assois sur ma table, et je continue. Je conclus en lui disant « J’ai toujours cru que je regrettais de ne pas être une femme, alors qu’en réalité, je SUIS une femme. »

Illustration : Louve Souci

Je lui ai écrit pendant cinquante minutes au total. Et elle ne répondait pas. Je lui envoie donc un dernier message lui expliquant que je suis toujours honnête sous l’emprise de l’alcool, et que j’essaierai de nier le lendemain. Il ne faudra pas me croire. Je pars me coucher.

Le lendemain matin, je reçois une réponse. Elle me dit que ce n’est pas un problème pour elle, qu’elle est là pour moi. Elle me dit que si je veux toujours en parler avec elle, je peux. J’ai hésité dix minutes entre nier en bloc et rester dans mon confort, ou confirmer et apporter un changement radical à ma vie. J’ai choisi la deuxième solution. Elle me propose de me genrer au féminin. J’accepte mais seulement avec elle, et seulement par écrit. Le jour même, mon prénom m’apparaît comme une évidence. Mon prénom féminin préféré, celui que je voulais donner à ma potentielle fille. Désormais, je serai Aline.

 

 

Voilà comment je me suis rendue compte que j’étais une femme transgenre. Je ne l’ai pas choisi. Je ne sais pas si je suis née comme ça, mais en tout cas, c’est ce que je suis aujourd’hui. Le 16 décembre, ma dépression s’est terminée. Je suis toujours seule, mais j’ai réglé un problème tellement plus important que mon célibat est dérisoire en comparaison. Je suis heureuse à ce jour, je me sens épanouie et aimée. Et c’est la meilleure des choses.

 

 

Retrouvez Aline sur son blog, sur lequel elle livre chaque semaine des tranches de vie : https://alineandout.wordpress.com/

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