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Fils de caissière et confiné Roseaux, magazine féministe



Cet article fait partie du dossier "Témoignages de confinement".
Voici le premier témoignage de notre série « Confinement » qui donne la parole à celleux qu’on n’entend jamais. Aujourd’hui, Luluu nous parle de sa mère, caissière, et de son quotidien à lui.

Je voudrais témoigner de mon expérience en tant que personne avec des problèmes psys et de celle de ma mère, qui est caissière.

Ma mère a 57 ans, elle travaille comme assistante manager chez Picard depuis plus de 15 ans. Elle s’occupe de la caisse, mais aussi de la gestion des stocks et des commandes.

Quand l’épidémie a commencé à émerger, elle a subi pas mal de racisme de la part de certain·e·s client·e·s, parce qu’elle est chinoise. Iels attendaient qu’elle aille en réserve pour entrer dans le magasin ou refusaient d’aller à sa caisse. À ce moment-là, elle en riait parce que « ça me fait moins de travail comme ça  ».

Ce travail a éreinté son corps. Elle a des problèmes de dos, des problèmes musculaires, et des problèmes de peau. Sur ses mains, sa peau se fissure, à cause des fréquents changements de température, vu que tous les produits sont surgelés et qu’elle les manipule toute la journée.

 

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Quand les stades 1 et 2 ont été annoncés, elle a continué à travailler dans les mêmes conditions, sans protection, ni gel, ni masque. Elle utilisait son propre flacon de gel hydroalcoolique. Mais elle a fini par arrêter parce qu’elle l’utilisait trop fréquemment, et que le gel empirait les crevasses sur ses mains. Elle attendait surtout que son employeur lui fournisse des gants et des masques.

Quand le confinement a commencé, il y a eu une forte recrudescence de client·e·s. Des journées ou elle encaissait entre 300 et 400 personnes. À titre indicatif, en moyenne il y a 110 client·e·s par jour en temps normal, 180 les jours de week-end, et en période de Noël ça plafonne autour de 270 par jour. Elle faisait un chiffre d’affaires astronomique, certains rayons étaient même vides, et elle a dû plusieurs fois rester tard pour les remplir et venir plus tôt le matin, puisqu’il est impossible d’ouvrir le magasin avec les rayons vides, et tout aussi impossible de les remplir lorsque le magasin est rempli de monde.

Son manager était alors en congé à l’étranger et sa collègue, mère célibataire d’une fille qui ne pouvait plus aller à l’école, devait la garder. Du coup, elle a enchaîné huit journées de travail à ce rythme et sans protection.

Il y a eu certains aménagements, au lieu d’être ouvert en continu de 10 h à  20 h, le magasin fermait le midi pour que l’équipe puisse manger et faire le réassort des rayons. Mais cela ne changeait pas grand-chose au flux de personnes. C’est la première fois qu’elle voyait autant de monde dans la boutique, et en plus à gérer en équipe réduite.

Pour anticiper le coup, quand le confinement strict a été annoncé, je suis allé m’installer chez mon copain. Parce qu’on savait que ma mère allait finir par tomber malade, et qu’on voulait éviter d’avoir deux malades à la maison. On partage un 31 m2 et j’ai un système immunitaire un peu nul.

Comme prévu, elle est tombée malade au dixième jour du confinement. Au début, c’était une simple sinusite, mais dernièrement, le médecin lui a dit qu’elle avait des symptômes du Covid-19, mais que ce n’était pas sûr. Il ne pouvait pas faire de test tant que ce n’était pas « grave ».

On avait bien anticipé le coup. Niveau nourriture, elle a de quoi tenir, et je l’appelle tous les jours pour qu’elle ne se sente pas trop isolée. Elle est en arrêt maladie pour deux semaines. Son manager est revenu de l’étranger entre-temps, et il a fait la gueule parce qu’il allait devoir la remplacer. Pourtant, quand ma mère a dû enchaîner huit jours de 9 h à 19 h, personne n’a rien dit. Mais quand ça a été au tour du manager, iels ont trouvé un moyen de consolider l’équipe…

Pour le moment, elle est confinée seule à la maison et se repose bien. Elle sort seulement pour aller chez le médecin et chercher ses médicaments.

De mon côté, je suis graphiste motion designer dans une agence. J’étais en vacances quand le confinement a été annoncé, du coup je suis rentré plus tôt que prévu. Ma boîte a mis en place un système pour le télétravail et on continue notre activité «  normalement  ».

Je suis neuroatypique, trans et dépressif. C’est un sacré combo et ce n’est pas évident. Je ne suis pas out au travail ni en famille. Alors c’est compliqué niveau dysphorie. Pour être honnête, la décision d’être confiné avec mon copain était aussi un moyen de m’éloigner de ces sphères qui ne savent pas. J’ai un suivi psy depuis un an et demi, et ma psy a été en congé pendant trois mois, du coup je n’ai pas eu de séances de thérapie depuis janvier.

C’était compliqué de trouver des moyens de gérer tout ça, parce que mon entourage avait déjà beaucoup à faire émotionnellement avec le confinement, et je ne voulais pas être un poids supplémentaire. Du coup j’ai accumulé beaucoup de choses au cours de ces trois derniers mois.

Le rythme au travail n’a pas trop changé. Mon manager a estimé qu’on pouvait continuer à produire « comme d’habitude », sauf que tout le monde n’a pas une bonne connexion Internet ni de bonnes conditions de travail chez soi.

Il m’a reproché de prendre beaucoup de temps et de retard sur certaines tâches. La pression est alors montée et j’ai fini par exploser. Heureusement, j’ai pu avoir un appel en urgence avec ma psy et on a mis en place des séances téléphoniques.

C’est un peu étrange de continuer à travailler alors que la plupart de nos client·e·s sont en pause, et que les délais ne font plus aucun sens en l’état actuel des choses. J’ai réalisé que mon travail était bien moins essentiel et nécessaire que celui de ma mère, alors que je gagne deux fois plus qu’elle. Et pourtant, plein de choses sont mises en place pour accompagner ma boîte (chômage partiel, exemption des loyers et de certaines factures…). Tout le monde va continuer à recevoir son salaire et c’est important.

Mais d’un autre côté, ma mère n’a aucune certitude quant au versement d’une prime de risque. La situation ne risque pas de changer après ces évènements. Elle a fait autant d’heures en quinze jours que ce qu’elle fait normalement en un mois. Et puisqu’elle est en arrêt maladie, peut-être que ça sera considéré comme si elle n’avait « pas vraiment travaillé ». Elle a aussi subi une opération lourde cet été, et avait dû être arrêtée de juin à août. Son salaire du mois d’août était parti en fumée. Elle a peur qu’il se passe la même chose cette fois encore…

 

Tu es en première ligne face à la crise (à l’hôpital, dans un EHPAD, etc.) ? Ton travail t’oblige à sortir (caissier.e, éboueur.se, TDS, etc.) ? Tu es confiné.e avec un conjoint violent ? Tu es à haut risque (personne âgée, maladie chronique / auto-immune, etc.) ? Vous êtes nombreux.ses dans un petit appartement et/ou dans un logement insalubre ? Tu es (encore plus) en précarité financière ? Tu as des troubles psys ? Tu es une personne dépendante ? Tu es parent célibataire ? Tes enfants souffrent de la fracture numérique et sociale ? Tu es enceint.e ? Tu as des addictions ? Tu as subi des violences policières ?

Ecris-nous à contact@roseaux.co ! La forme est libre, et ne te préoccupe pas trop de la grammaire et de l’orthographe, on s’en chargera. Parle-nous de ton quotidien, de tes difficultés, fais-nous part de ta colère. Ta voix mérite d’être entendue.

 





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