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Au cinéma, le​ ​tokenisme s’attaque à la transidentité Roseaux, magazine féministe



Si vous êtes un·e fidèle de ​South Park​, vous connaissez certainement le personnage de Token Williams, jeune garçon noir perdu dans une école primaire du Colorado dominée par les Blanc·he·s. Dans cette série satirique mettant en scène un groupe d’enfants américains, ce personnage incarne et donne un nom à un phénomène bien connu des minorités : le tokenisme.

Cette pratique vise à intégrer des membres d’une minorité dans un groupe, une œuvre, une entreprise, de manière symbolique et en nombre dérisoire pour donner une impression d’égalité. En France, on parle de « quota éthique ». Le ​token​, ou « jeton » en français, est une sorte de carte à jouer pour ne pas être taxé·e de raciste, sexiste, validiste ou LGBTphobe. Il est largement employé par les productions audiovisuelles qui souhaitent s’accorder les grâces de tous les publics. En incluant un personnage noir, féminin, handicapé, homosexuel ou trans*, le tour est joué : telle la main droite d’un magicien, le token distrait notre regard pour nous faire oublier la prédominance des personnages masculins, blancs, valides, hétéros et cisgenres dans le paysage audiovisuel occidental. Ainsi, on a pu voir, entre autres, Billy Dee Williams jouer le premier personnage noir de la saga Star Wars (Lando Calrissian), Daniel Franzese incarner le traditionnel ami gay (Damian) dans ​Mean Girls​, ou encore Zoe Saldana prendre la seule place de femme dans le clan des ​Gardiens de la Galaxie​.

Cette grande famille de personnages insignifiants a accueilli récemment un nouveau chef de file : le ​token trans*. Dans la dernière dizaine d’années, les productions se sont empressées d’ajouter des personnages trans* à leurs catalogues : Sheldon Beiste dans ​Glee​, Sophia Burset dans ​Orange Is The New Black​, Antoine dans ​Plus belle la vie, Morgane dans Demain nous appartient​. La transidentité est devenue le dernier filon de l’hypocrisie audiovisuelle, quitte même à offrir des représentations néfastes.

Comme tous les ​token​, les personnages trans* n’existent que pour leur caractère minoritaire. Leur récit est bâclé, grossièrement focalisé sur leur expérience de personne transidentitaire. Ils n’ont rien d’autre à faire que d’être trans* et ce, évidemment, de façon stéréotypée.

Les récits tournent régulièrement autour de la transition du personnage, comme pour le figer dans un entre-deux qui donne à voir sa transidentité. Il n’est pas vraiment une femme, pas non plus un homme, il ne revendique pas la non-binarité, il est juste coincé entre deux pôles en essayant désespérément d’en rejoindre un. On filme alors volontiers le corps en transition, un corps nu et hybride. On met l’emphase sur les parties génitales pour satisfaire un voyeurisme transphobe qui malheureusement fait vendre. Le dernier film de Lukas Dhont, ​Girl​, salué aux festival de Cannes, en est un parfait exemple : une jeune danseuse trans* passe une dizaine de scènes nue, essayant désespérément de cacher son sexe à une caméra qui ne veut filmer que ça.

La transidentité doit être visible pour être rentable et faire briller la production, le réalisateur·ice ou l’acteur·ice qui osent se lancer dans la « difficile épreuve  » de la représentation trans*. On exagère alors aisément la féminité des femmes trans* et l’androgynie des hommes trans* pour trahir la crédibilité d’un personnage qui pourrait très bien, que Dieu nous en garde, avoir l’air tout à fait normal. Comprenez que, selon les productions actuelles, la transidentité ne doit jamais passer inaperçue puisqu’elle sert à promouvoir l’ouverture et l’inclusion dont fait preuve en surface la belle famille du cinéma.

Il n’y a d’ailleurs pas qu’au sein des œuvres que le tokenisme existe. L’industrie audiovisuelle elle-même sait faire oublier l’entre-soi hétéro/cisnormatif qui sévit dans ses couloirs en mettant tour à tour en lumière des films et séries entièrement consacrés à des personnages trans*. ​Girl et ​Laurence Anyways au festival de Cannes,​ Transparent aux Golden Globes, ​Dallas Buyers Club aux Oscars… On pourrait presque croire que le paysage audiovisuel déborde de personnages trans*. En saluant un film LGBTQI+ de temps en temps, le milieu du cinéma s’autorise à fermer davantage les yeux sur les milliers de films produits chaque année sans aucune considération pour une quelconque minorité. Ces films nous font miroiter à tort que les conditions des personnes trans* s’améliorent, que le mouvement progresse et que le combat est gagné.

Malheureusement, la réalité est plus triste que la fiction. Peu de ces films finissent dans des cinémas grand public, beaucoup restent dans les salles intello des cinémas d’art et d’essai. Les séries qui comptent un personnage LGBTQI+ sont proposées à la demande et ne passent pas sur les canaux traditionnels de la télévision. Il est triste de constater que sans Plus belle la vie​, un grand nombre de Français·es n’aurait certainement jamais eu accès à des récits LGBTQI+ alors qu’il voit chaque jour un nombre incalculable de représentations cisgenres, hétéros, blanches et valides.

La morale dans tout ça n’est pas qu’il faut arrêter d’écrire des personnages trans* mais qu’il faut leur accorder une plus grande richesse de récits. Le vrai challenge de l’industrie audiovisuelle devient donc d’offrir aux personnages trans* un spectre plus large de possibilités. Certains bons élèves réussissent tout de même l’exercice : ​Pose met en scène l’acteur·ice non-binaire Indya Moore, ​Les Chroniques de San Francisco réussit l’exploit de réunir à l’écran un grand nombre de minorités visibles, sexuelles et générationnelles, dont un personnage trans* et latino-américain, suivi par ​The L Word qui, grâce à un reboot en 2019, intègre le récit d’un jeune homme trans* sans aborder sa transition. Espérons que ces récentes productions américaines inspirent enfin les studios français.

Pour aller plus loin
À (re)voir : une passionnante vidéo de la chaîne "Transément vôtre" sur les personnages trans au cinéma (on vous recommande le reste de la chaîne)
À (re)lire : Girl, you'll be a woman soon par Aline, l'autrice de la vidéo citée ci-dessus, sur Roseaux




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