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Pourquoi les safe spaces sont salvateurs
Roseaux, magazine féministe





Je ne vais pas parler ici de la nécessité de se regrouper en non-mixité afin de planifier des luttes militantes ou d’élaborer et de discuter des théories. Si tu n’es pas familier·e du concept de non-mixité, vas faire un tour par ici, tu y trouveras toutes les explications.
Aujourd’hui, j’ai envie de parler de self care, de santé mentale, et d’empowerment.

N.B. : je sais que le concept de safe space pose parfois question au sein des mouvements féministes. J’en donne une définition qui n’est pas la seule à circuler. Je sais également qu’il est difficile de trouver un véritable safe space, notamment lorsque l’on se trouve à la croisée de plusieurs intersections, mais ça n’est pas impossible.

Un safe space est un espace dans lequel tu te retrouves avec des gens qui sont « comme toi », et où tu sais que tu seras en sécurité, tant mentale que physique. Il naît de la non-mixité, c’est-à-dire du regroupement de personnes selon un critère précis : le genre, la racialisation, l’orientation romantique et/ou sexuelle, etc. Il y a eu et il y a toujours de nombreux moments dans ma vie militante où me retrouver dans ces safe spaces me fait un bien incroyable, me rebooste, me rappelle toutes les personnes formidables qu’il y a autour de moi, et me redonne de la force pour affronter le monde extérieur.

 

Libération de la parole

J’ai eu l’occasion de faire partie de différentes sortes de safe spaces. Chacun m’a fait du bien à sa manière. Le point commun est toujours le même : d’un seul coup, tout le monde se met à parler, beaucoup, très vite, déballe des anecdotes, des réflexions, exprime ses émotions. Pas de peur d’être jugé·e, de passer, par exemple, pour la angry black woman (la femme noire en colère), pour la bisexuelle volage et hésitante parce que tu couches plus ou moins régulièrement avec des personnes de genre différents, pour l’hystérique de service parce que tu dénonces une certaine forme de sexisme, etc.

On a beaucoup parlé depuis un an de la libération de la parole chez les femmes, par le biais de #metoo, et de nombreuses féministes ont rectifié le tir en affirmant que la parole était déjà libérée, et ce depuis un certain temps, mais qu’à présent les femmes étaient écoutées, nuance : eh bien c’est justement d’abord dans les safe spaces que la parole se libère.

Quand on est entre nous, on sait qu’on peut tout se dire, d’une part parce qu’on ne sera pas jugé·e, mais aussi parce qu’on est certain·e que les autres personnes témoigneront d’expériences semblables. Et ça, ça fait sacrément du bien.

Quel soulagement que de pouvoir aborder sans tabou la question des pensées suicidaires avec d’autres personnes dépressives ; de parler des agressions sexuelles qu’on a subies avec d’autres victimes ; de parler de racisme ordinaire avec d’autres personnes racisées ; de parler de la dernière femme avec qui on a flirté avec d’autres femmes lesbiennes ou bies.

Tu peux enfin baisser ta garde, et c’est pour cela que la parole se libère. Les femmes et les personnes appartenant à une minorité le savent bien : dans le monde extérieur, tu dois surveiller tes paroles, tes actes, voire aussi ta manière de t’habiller et de te comporter. Dans un safe space, tout cela disparaît, et tu peux enfin être toi-même. Tu n’as plus à être dans le contrôle en permanence, ce qui est d’une part très fatiguant, mais également stressant voire angoissant.

 

Empowerment

C’est alors que se produit cette chose fantastique : tant que tu es dans ce safe space, mais aussi après quand tu en sors, tu te sens plus fort·e, plus courageux·se, motivé·e, (re)gonflé·e à bloc. Je ne connais pas de meilleure source d’empowerment que de se retrouver dans un safe space.

Cela réside d’abord dans la force qui vient du collectif : tu es avec des gens qui ont des expériences similaires aux tiennes, c’est donc que tu n’es pas seul·e, c’est donc que tu n’as pas imaginé tout ce qui t’arrive, c’est donc bien qu’il y a quelque chose qui cloche. Et même si ce n’est pas – nécessairement – comme ça que l’on trouve des solutions pour renverser le système, ces phrases qui commencent par « Mais oui, moi aussi, l’autre jour… », te font du bien. Parce que tu peux enfin échanger sur tes expériences.

Et puis le personnel est politique, ce n’est pas nouveau : et ce fameux « moi aussi » te montre également que, si tu n’es pas seul·e à avoir vécu tel traumatisme, physique et/ou psychologique, c’est que c’est le système qui a un problème, pas toi. L’expérience du safe space peut parfois être ce qui déclenche une prise de conscience : tu es avec tes copines, et vous vous mettez à parler de harcèlement de rue. Malheureusement, vous serez (pratiquement) toutes concernées par la question. C’est le genre de choses qui peut faire réfléchir et pousser à s’intéresser de plus près à ces questions-là.

Mais le safe space c’est aussi, quand tu es un·e militant·e plus aguerri·e, un endroit pour se ressourcer : tu peux y raconter tes expériences sans jamais qu’elles soient remises en question. Tu peux y trouver le réconfort et le soutien des autres, qui te diront que ce n’est pas grave de ne pas avoir répondu cette fois-ci, qui te diront qu’iels ont vécu la même chose mais qu’on va continuer à se battre pour rendre ce monde meilleur. Ça sonne très bisounours, dit comme ça, et peut-être que ça l’est parfois, mais qu’est-ce que ça fait du bien !

 

Santé mentale et self care

Enfin, un safe space est un endroit où prendre soin de soi et donc aussi de sa santé mentale. On ne parle pas assez des conséquences sur la santé mentale des discriminations subies au quotidien, alors même que des études ont montré à quel point ces dernières avaient un impact sur les individus concernés.

Le fait de savoir qu’on est pris·e au sérieux, que nos expériences ne sont pas considérées avec étonnement voire avec mépris, qu’on est parmi d’autres personnes au vécu semblable, fait d’un seul coup tomber une part importante de honte et/ou de culpabilité et/ou d’angoisse.

Ce n’est pas seulement le fait d’être victime d’une agression, pour prendre cet exemple, qui nous fait angoisser par la suite. Ce qui est également une source d’angoisse, c’est de savoir que ta plainte ne sera probablement pas prise en considération au commissariat, et puis de toute façon rien qu’à l’idée de te rendre là-bas tu angoisses, parce qu’on va te reprocher ta tenue, ou le fait d’avoir tenu ta·on copain·e par la main dans la rue. Et puis tu angoisses à l’idée que les gens à qui tu en parles ne te prennent pas au sérieux, parce que, « tu comprends, c’est juste tombé sur toi mais c’est la faute à pas de chance. Fais attention la prochaine fois, il y a des endroits où il vaut mieux ne pas se promener en jupe / en embrassant ta·on copain·e ».

Alors, lorsque tu te retrouves entouré·e de gens « comme toi », tu respires, tu arrêtes de prendre des pincettes. Oui, dans un safe space racisé on parle des Blanc·he·s sans que cela n’offusque personne ; entre filles lesbiennes et bies on s’énerve contre les filles hétéros qui nous font du rentre-dedans juste pour mieux valider leur hétérosexualité, sans que personne ne se demande de quoi on parle. La liste pourrait être longue.

Ce que je veux dire par là, c’est que ces endroits sont également nécessaires parce qu’ils nous permettent de nous reposer, de prendre soin de nous. Ils permettent même de régler, même si ce n’est que temporaire, la question du conflit entre nos différentes identités. Si toi aussi tu coches plusieurs cases, tu sais qu’il peut être difficile, voire impossible, de parler de racisme dans la communauté queer, de thématiques queer ou sexistes avec d’autres personnes racisées, etc.

Alors parfois tu croises des gens qui, comme toi, cochent plusieurs cases : femme et/ou queer et/ou racisé·e et/ou gros·se et/ou neuroatypique, etc etc. Et là, c’est un peu l’explosion de paillettes dans ton cerveau. Le safe space à l’intérieur du safe space : tu peux parler des intersections entre différentes oppressions, parce qu’être une femme blanche n’est pas la même chose qu’être une femme racisée, ce qui n’est pas la même chose qu’être une femme racisée et queer.

Et alors, oui, la parole se libère, on respire mieux, et on ressort apaisé·e et plus fort·e à la fois.

Alors, qui que tu sois : tu n’es pas seul·e à vivre ce que tu vis, et si tu peux trouver d’autres personnes qui ont des vécus semblables au tien, crois-moi, ça va te faire beaucoup de bien.



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