Racisme, Societé
« Pourquoi vous êtes venu·e·s en France ? »

N.B. : Le terme réfugié·e est défini par une des conventions de Genève (« relative au statut des réfugiés »), signée en 1951 et ratifiée par 145 États membres des Nations unies :

« Le terme “réfugié” s’appliquera à toute personne […] qui, craignant d’être persécutée du fait de sa race [son origine], de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ; ou qui, si elle n’a pas de nationalité et se trouve hors du pays dans lequel elle avait sa résidence habituelle à la suite de tels événements, ne peut ou, en raison de ladite crainte, ne veut y retourner. ».

Tu peux en apprendre plus sur la différence entre migrant·e·s et réfugié·e·s ici. C’est là que se situe la différence entre réfugié·e et migrant·e, ou immigré·e. Les migrant·e·s peuvent être des migrant·e·s économiques, ou encore des « expats ». Étant donné que tu ne sais jamais à qui tu t’adresses, évite cette question comme la peste !

Aujourd’hui après avoir abordé le célèbre « d’où tu viens ? », nous allons traiter d’une question non moins problématique, j’ai nommé « Pourquoi vous êtes venu·e·s en France/Allemagne (autre pays dans lequel tu t’es établi·e) ». C’est une question qu’un·e réfugié·e a entendue au moins une fois dans sa vie dans des contextes pour le moins inappropriés. On m’a demandé ça lors de mes entretiens d’embauche, lors d’une soirée alcoolisée, lors de rencards, lorsque j’ai rencontré l’amie de cet ami pour la première fois…
C’est cette question qu’un·e parfait·e inconnu·e te pose en toute bienveillance. Elle suit le moment où taon interlocuteur·ice, se rendant compte de ton accent / de ton lieu de naissance sur tes papiers d’identité, te demande d’où tu viens. En moyenne, nous nous connaissons depuis moins de dix minutes.

Ma famille et moi avons immigré quand j’avais douze ans, et depuis mes douze ans, on m’invite en toute légèreté à « raconter » cette histoire.

« Pourquoi vous êtes venu·e·s en France ? » Il y a une telle innocence dans ces quelques mots que ça en est déroutant. C’est sans arrière-pensée, la moue presque enfantine, un sourire aux lèvres. Le choc me bloque toujours la respiration quelques secondes. Je suis figée par tant d’indécence, j’ai envie de crier « Mais comment oses-tu ! » Je me colle un sourire crispé sur le visage, et puis j’inspire, et réponds poliment que c’est personnel. Eh merde ! C’est le truc le plus personnel de ma vie, le plus intime, et tu voudrais que je te le déballe comme ça, en deux minutes chrono, pour assouvir ta curiosité ? Parfois je réponds à côté de la plaque : mes parents ne savaient pas quel pays choisir entre l’Allemagne et la France, et comme iels aimaient Paris… Parfois, de guerre lasse je raconte, il y a toujours un long silence après, et tout le monde est mal à l’aise. Mais tu t’attendais à quoi ?

Je te le demande à toi, qui as peut-être déjà posé cette question à un·e réfugié·e. Tu t’attendais à quel genre de réponse ? Les histoires de réfugié·e·s sont très différentes, mais elles ont toutes pour point commun d’être (extrêmement) douloureuses.

Je sais bien que celleux qui la posent ne pensent pas à mal. Je pense même qu’iels ne pensent pas tout court. Mais mets-toi deux secondes à notre place, tu ne fuis pas à l’autre bout du globe parce que tout se passait bien dans ton pays natal. Tu fuis la guerre, le régime politique, la pauvreté. Et ça, je n’ai pas envie d’en parler à un·e illustre inconnu·e. Je ne veux pas, au bord des larmes, raconter ce traumatisme au monde entier. Et surtout, je ne veux pas me replonger là-dedans, comme ça, parce que ta curiosité malsaine a besoin d’être assouvie. A chaque fois que tu poses cette question, tu ravives de mauvais souvenirs chez taon interlocuteur·ice. Et ça, alors même que nous tentons tou·te·s d’oublier, de nous reconstruire un présent, de garder ça dans un coin bien enfoui de notre esprit.

Non, les histoires de réfugié·e·s ne font pas rêver. En général c’est un parcours traumatisant, bien loin du « c’est trop bien tu parles plusieurs langues / t’as vu du pays » que tu t’imagines.

Ne pas poser cette question est l’humanité dont tu dois faire preuve face à chaque être humain.

De plus, cette question est une question de Blanc·he·s. D’aussi loin que je m’en souvienne, aucun·e réfugié·e ne me l’a posée. AUCUN·E. Comme si parce que nous sommes sur « leur » territoire, iels ont droit de mettre le nez dans notre intimité, dans nos blessures. Comme si, quand même, on leur devait bien ça, pour avoir bien voulu nous accueillir chez elleux.

Mais non, vous n’en avez pas le droit.

C’est aussi cette attente tacite qui nous invite à dénigrer notre pays d’origine. Ça me rappelle les cours d’intégration en Allemagne, un cursus obligatoire pour tout·e réfugié·e qui souhaite s’installer sur le territoire. Suintant de racisme ordinaire, chaque phrase commence par « en Allemagne nous » et sous-entend « pas comme dans ces contrées sauvages dont tu viens ». En Allemagne les femmes sont libres, en Allemagne la polygamie est interdite, en Allemagne on a l’assistance sociale, le Hartz IV, en Allemagne personne ne meurt de faim. Et pourtant… Il n’y a qu’à parcourir les rues berlinoises pour voir la misère vous sauter au visage. Il n’y a qu’à se rendre dans n’importe quelle administration allemande pour réaliser à quel point les employé·e·s sont réticent·e·s à vous aider (pas tou·te·s heureusement, mais une grande partie). Je ne cracherai jamais sur mes pays d’accueil, mais cessons de nous voiler la face, rien n’est parfait. Arrêtez un peu de vous révolter automatiquement contre ce qui se passe « ailleurs », en oubliant les injustices qui ont lieu sur votre propre territoire. Votre territoire civilisé de Blanc·he·s.

Mais oui, rassurez-vous, c’est pire ailleurs. C’est pour ça que nous sommes là. Vous n’avez pas besoin de me le demander pour le savoir. Et c’est un sujet trop grave pour servir de faire valoir à vos égos.

Alors à toi qui as peut-être déjà posé cette question. Ne le refais plus. C’est notre placard à monstres, et tant que nous ne t’en parlons pas de nous-même, ne force pas la porte.

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