Antisémitisme, Racisme, Societé

Le

white passing,

la

lutte
antiraciste

et

moi

Chroniques d'une relation compliquée à la race

CW : racisme, antisémitisme, mention de l’Holocauste

Avant de vous raconter ma vie, précisons une chose : quand je parle de race, j’en parle comme on en parle dans le milieu militant, c’est-à-dire en m’appuyant sur la définition sociologique qui parle de « race sociale » (des explications ici). Loin de la conception biologique de la race (conception idéologique qui ne s’appuie sur aucun argument scientifique, est-il besoin de le rappeler ?), la race sociale caractérise la manière dont les Blanc·he·s considèrent toutes les personnes qui ne sont pas blanches. De cette conception de l’Autre découle le racisme tel qu’il existe encore aujourd’hui. Non, les races n’existent pas. Oui, le racisme existe (vous aussi, vous trouvez ce monde absurde ? Bienvenue au club).

Recettes de choc pour être bronzé·e toute l’année sans effort

Je suis née et j’ai grandi en France, d’abord en banlieue parisienne puis à Grenoble. J’ai toujours connu ma mère très pâle, et mon père plutôt bronzé. Du moins c’est comme ça que je le formulais, à l’époque. Cela me semblait logique : ma mère passait son temps dans les livres ou à enseigner, tandis que mon père se déplaçait beaucoup à vélo et tondait le gazon plusieurs fois par an (comment ça, ça ne suffit pas pour être bronzé toute l’année ?).

Je n’ai quasiment pas connu mes grands-parents maternels, mais je savais à peu près dans quel coin de la France ils avaient grandi et vécu, même si j’étais incapable de situer la Vendée et le Tarn sur une carte.

Ma grand-mère paternelle habite depuis longtemps sur la Côte d’Azur. Pendant des années, j’ai cru que si elle était très bronzée elle aussi, c’était parce qu’elle allait presque tous les jours à la mer.

Parfois, au téléphone, mon père et sa mère échangeaient quelques mots en arabe ou en hébreu. Mais je n’y voyais rien de particulier. Après tout, il arrivait que ma mère nous gronde en grec, à l’école je faisais de l’allemand tous les jours, et au collège et au lycée j’entendais tous les jours six ou sept langues différentes.

Je ne sais pas à quel moment j’ai compris que la famille du côté de mon père venait de la communauté juive d’Algérie. Je ne sais pas à quel moment j’ai fait le lien entre leur « bronzage » et leurs (nos) origines. Je pense qu’il y a eu plusieurs éléments déclencheurs mais baignant, par l’école et mes parents, dans un univers multiculturel et multilingue – univers malgré tout très éloigné de la communauté juive algérienne –, il m’a été plus difficile d’assembler les pièces du puzzle.

Différences de traitement

Je me souviens d’un jour, en 6ème, à la cantine du collège. Ce jour-là, me hissant sur la pointe des pieds pour attraper une assiette, un·e des employés·e·s se saisit de l’assiette mais, avant de me la tendre, me regarda et me dit : « Attention ma petite, il y a du porc là-dedans ! » Et alors ? répondis-je. J’adorais le porc. « Tes parents t’ont dit que tu pouvais manger du porc ? ». Ce soir-là, en rentrant chez moi, j’ai demandé à mes parents, interloquée, pourquoi tout le monde ne pouvait pas manger de porc.

Je me souviens de toutes ces fois où on m’a attrapé, touché, trituré les cheveux sans mon consentement, particulièrement pendant mon adolescence. Je les aimais, mes cheveux bouclés, et je les portais assez longs à l’époque. C’était ma petite fierté, ma particularité. Mais à force qu’on les touche en permanence parce j’avais de « magnifiques anglaises » et que mes cheveux étaient « vraiment originaux », j’en suis venue à les aimer de moins en moins et à les attacher en chignon, pour qu’on arrête de m’en parler et, surtout, qu’on arrête de les toucher. Des années plus tard, je suis tombée sur des militantes afroféministes qui parlaient du cheveu d’un point de vue politique : c’est le genre de ressource qui m’a manqué pendant mon adolescence. Aujourd’hui encore, j’ai droit à des remarques, de temps à autre, et il arrive que d’autres adultes les touchent sans me l’avoir demandé. Mais entre-temps, ils sont devenus moins bouclés.

Je me souviens d’une remarque sur ma « beauté exotique », alors que j’étais adolescente, toujours. Aujourd’hui je cherche encore à savoir ce que cela peut bien vouloir dire.

Je me souviens de toutes ces années où je redoutais la rentrée scolaire, parce que je savais que j’allais avoir droit aux éternelles hésitations et fautes de prononciation concernant mon nom de famille qui, issu de l’arabe, sonne tout sauf français « de souche ».

Il y a quelques mois, une étudiante de ma fac allemande, qui savait pourtant que j’étais française, a regardé ma carte de bibliothèque d’un œil intrigué et m’a demandé, de but en blanc (tu l’as ?) : « Mais tu viens du Maroc ? » Malheureusement, à ce moment-là, il me manquait les arguments pour lui faire remarquer le racisme ordinaire qui suintait de cette remarque en apparence insignifiante.

To be racisé·e or not to be racisé·e

Un jour, au fil de mes lectures, je tombe sur un terme que je n’avais encore jamais croisé : le white passing. Ce terme, hérité de l’anglais – comme une bonne partie du vocabulaire militant –, désigne les personnes qui tout en étant racisées sont la plupart du temps perçues comme blanches. Autrement dit, des non-Blanc·he·s que l’on prend plus ou moins souvent pour des Blanc·he·s. Les personnes ayant un white passing peuvent par exemple être celles dont l’un·e des deux parent·e·s est racisé·e et l’autre blanc·he ; ou celles dont le hasard génétique a fait qu’elles ont, malgré leurs origines, des traits considérés comme blancs (yeux clairs, lèvres fines, peau claire, etc).

En ce qui me concerne, ma mère est blanche et mon père a deux parents qui sont nés et ont grandi dans une communauté juive en Algérie. De ce que m’en a raconté ma grand-mère, il y aurait aussi probablement dans notre famille des origines arabes et/ou berbères dans le lot : les Juif·ve·s, obligé·e·s de désavouer leur religion, ont souvent intégré d’autres communautés et s’y sont fait une place (par exemple par le biais du mariage). Une fois la religion juive de nouveau tolérée, iels ont pour certain·e·s reformé des communautés.

Après la découverte de ce terme, je me suis demandée pendant longtemps « ce que j’étais » : blanche ? Racisée ? Entre les deux ? Était-ce important de mettre un terme dessus ? Et mon expérience du racisme dans tout ça ?

J’ai commencé à relire l’histoire de ma famille au prisme de cette nouvelle information. J’ai repensé à mon père qui m’avait raconté qu’un jour, gamin, il s’était fait traiter de « sale Juif » à l’école.

Peu à peu, les pièces du puzzle se sont organisées. J’ai repensé aux mémoires de ma grand-mère que j’avais lues au début de mon adolescence, et qui m’avaient laissé une vive impression. L’impression que ma grand-mère avait grandi dans un monde radicalement différent du mien, rythmé par les prières à la synagogue, les fêtes religieuses et les gâteaux traditionnels qui allaient avec, et les cours dispensés à la synagogue par des enseignantes juives – exclues de l’Éducation nationale parce que juives – lorsqu’elle avait été, vers 7 ans, en pleine Seconde Guerre mondiale, interdite d’aller à l’école parce qu’elle n’avait pas la bonne religion.

Kit et Bette dans la série The L Word, deux sœurs afro-américaines

Des origines algériennes et juives,
mais une éducation française et athée

Enfant, je faisais vaguement le lien entre l’étoile jaune cousue sur les vêtements dans les films, les cours d’histoire, et l’enfance de ma grand-mère. Heureusement pour elle, habitant en Algérie elle avait « seulement » été interdite d’aller à l’école pendant la guerre.

Quelques années plus tard, j’ai compris que ma grand-mère aurait sûrement été déportée, si elle avait grandi en France métropolitaine et pas en Algérie française. Au lycée, on nous a beaucoup parlé du nazisme et de la Shoah. J’ai creusé, j’ai lu, j’ai piqué des livres dans la bibliothèque de mes parents. J’ai étudié le glissement de l’antijudaïsme vers l’antisémitisme, le déplacement vers une essentialisation de la religion juive. Je buvais les paroles de ma professeure d’histoire lorsqu’elle nous expliquait les théories de Gobineau développées dans son Essai sur l’inégalité des races humaines, et autres charmants personnages. Je voulais comprendre : pourquoi les Juif·ve·s ? Pourquoi est-ce que les Nazis en voulaient autant aux Juif·ve·s, au point d’organiser la « solution finale » ? Pourquoi est-ce que Sam, un ami de mon père, avait été déporté alors qu’il n’avait que 16 ans et qu’il n’avait jamais fait de mal à une mouche ? Pourquoi y a-t-il des têtes ou des noms qui « font juif » ? Le nez crochu, sérieusement ? Dumbledore est juif, du coup, ça se passe comment ? Je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait désigner, en se basant sur des critères qui me semblaient être aussi arbitraires qu’absurdes, toute une population à exterminer.

Mais d’un autre côté, on ne parlait chez moi de la religion juive et de l’Algérie que si je posais des questions. Il fallait insister, à chaque fois. Ma grand-mère avait envoyé valser la religion et les traditions qui y étaient attachées à 15 ans. Lorsque j’aborde le sujet, ou que j’évoque plus généralement l’Algérie, j’ai l’impression aujourd’hui encore de raviver une blessure qui n’aurait pas complètement cicatrisé.

Pendant des années, je n’ai pas fait le lien entre mes origines et les remarques qu’on me faisait au sujet de mon nom de famille, de mes cheveux, du physique de mon père. Parce que, au final, je n’étais presque jamais victime directement de racisme et/ou d’antisémitisme.

White passing et privilège blanc ?

Alors, que faire de cette partie-là de mon identité ? Sachant que 1) je suis athée 2) je ne suis jamais allée en Algérie 3) je profite 90 % du temps d’un white passing plutôt efficace.

Avant de prendre conscience de mon white passing, j’avais commencé à me renseigner sur ce qu’on appelle dans le milieu militant le privilège blanc : si tu es blanc·he, tu profites automatiquement d’un privilège (N.B. : « privilège » n’est pas un gros mot, c’est un fait). Le privilège blanc, c’est (liste pas du tout exhaustive) :

– ne pas être discriminé·e à l’embauche ou pour un logement
– ne pas avoir de clichés qui te collent à la peau toute ta vie (manque d’hygiène, de « civilisation » et de valeurs, sexualité débridée liée à l’animalisation, un comportement de « racaille », etc.)
– se voir représenté·e partout dans les médias, en politique, dans la (pop) culture et pouvoir s’identifier à ces représentations
– avoir 20 fois moins de risques de subir un contrôle d’identité (voir ici et ici)
– ne pas être suivi·e quand on entre dans un magasin (cliché du/de la voleur·se)
– ne pas être considéré·e comme une bête curieuse à cause de ses cheveux et/ou sa couleur de peau et/ou de ses « origines » – fantasmées par l’autre ou réelles – et/ou de son accent
– ne pas être accusé·e d’avoir un mode de vie communautaire (fréquentations, nourriture, culture consommée)

Après avoir checké mes privilèges, je me suis rendue compte de plusieurs choses. D’abord, le white passing, s’il n’est pas un privilège à proprement parler, me donne un avantage conséquent sur les racisé·e·s qui n’ont pas de white passing, et limite considérablement mon expérience du racisme. Il m’arrive donc, ponctuellement, d’être victime d’un racisme qu’on nomme racisme ordinaire : des petites remarques, glissées insidieusement au détour d’une conversation, ou des gestes en apparence innocents. Dans mon cas, le racisme ordinaire se manifeste à travers des gens qui me questionnent sur mes « origines », mon nom de famille, me touchent les cheveux sans me demander mon autorisation, me demandent si je mange du porc, etc. Mais je n’ai jamais été exclue d’un groupe social pour cause de racisme, on ne m’a jamais refusé un job pour cette raison, etc. La liste des discriminations racistes que je n’ai jamais subies – et que je ne subirai très probablement jamais – est longue, et me montre à quel point je suis avantagée par rapport aux racisé·e·s dont la couleur de peau et/ou les traits font directement référence, chez lea Blanc·he, à un imaginaire raciste néocolonialiste. Et me montre à quel point mon expérience est éloignée de la leur ; et à quel point elle peut être éloignée de l’expérience d’autres racisé·e·s en white passing, et notamment celleux qui ont grandi au sein d’une communauté, avec ses codes et ses traditions.

Quelle place dans la lutte antiraciste ?

Malgré mes prises de conscience successives, certains réflexes sont encore bien ancrés en moi. Quand je parle des Blanc·he·s je dis souvent « nous » sans même m’en rendre compte. Mais l’inverse n’est jamais vrai : je ne dis jamais « nous » en parlant des racisé·e·s, parce que je ne me sens pas (encore ?) légitime.

Tout le problème réside finalement dans ce seul terme de légitimité : je ne me sens pas légitime à me considérer comme racisée, ni à dénoncer haut et fort le racisme institutionnel en Europe, ni à trop crier sur les toits à quel point la lutte antiraciste est importante pour moi – et à quel point elle me semble être une composante essentielle du féminisme inclusif dans lequel je m’inscris.

Pour l’instant – et cette posture est peut-être amenée à évoluer, rendez-vous dans un an – j’adopte plutôt une position d’alliée. Cela se traduit de plusieurs façons : en ligne, je relaie régulièrement des articles abordant le sujet ; hors ligne, je monte désormais au créneau à chaque remarque raciste que j’entends – du moment que je vois qu’il n’y a pas autour de moi de racisé·e pour dénoncer la remarque problématique à ma place.

On pourrait se dire qu’une telle attitude contribue à l’invisibilisation des personnes en white passing dans la lutte antiraciste. C’est peut-être le cas, mais quand je vois toutes les discriminations que les autres racisé·e·s, avec ou sans white passing, subissent au quotidien, je ne me vois pour l’instant pas adopter une autre attitude par respect pour elleux. Néanmoins, mes parents et ma grand-mère m’ont sensibilisée très tôt aux problématiques racistes, et je leur en suis reconnaissante, parce qu’iels m’ont en partie armée pour y faire face à mon tour. Je pense que leurs enseignements ont été à la base de ma pensée antiraciste, que je n’ai finalement eu qu’à approfondir et à intellectualiser ces dernières années.

Je suis de près celleux qui travaillent par le militantisme sur le sujet : Amandine Gay, Rokhaya Diallo (voir aussi ici), Mrs Roots, le collectif Mwasi, Lallab, pour n’en citer que quelques un·e·s. Je lis toujours plus, je m’informe. Mais dans la majorité des discussions sur les groupes Facebook, je me tais, et je lis.

J’ai l’impression qu’il manque une place, dans la lutte antiraciste, pour les personnes ayant un white passing. Attention, je ne veux pas revendiquer une place qui n’est pas et ne peut pas être la mienne. Et il ne me viendrait par exemple pas à l’idée d’aller à des réunions non-mixtes.

Mais je pense – et ce sentiment a été renforcé par des discussions avec d’autres concerné·e·s – qu’il manque non seulement des ressources sur le sujet, mais aussi un espace où les concerné·e·s pourraient discuter, ensemble, de ce que signifie avoir un white passing dans une société toujours très polarisée blanc·he / racisé·e. Un espace qui me semble d’autant plus nécessaire qu’un certain nombre de racisé·e·s ont intériorisé la logique raciale des Blanc·he·s, et jugent les autres en fonction de leur « degré » de racisé·e, invisibilisant par là allègrement et parfois volontairement toutes les personnes en white passing.

Je pense que ce travail de réflexion doit avoir lieu, afin que 1) les racisé·e·s en white passing puissent enfin trouver leur place dans la lutte antiraciste et que 2) les racisé·e·s sans white passing nous prennent, nous et nos expériences du racisme, au sérieux – sans pour autant revendiquer une expérience similaire du racisme, puisque les différences sont, comme on l’a vu, de taille.

Si on en parlait entre concerné·e·s, pour échanger sur nos expériences ? (ceci n’est pas un appel à rejoindre une secte, même si ça y ressemble fortement)

Et d’ici là, je vais vous préparer un autre article sur le sujet, qui abordera les problématiques du white passing au quotidien.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer