Féminisme, LGBTQ+, Societé
« L'égalité dans la différence »

le féminisme essentialiste, une pensée périmée et excluante

CW : transphobie, intersexophobie, cissexisme, hétérosexisme

N.B. : Le féminisme auquel ce magazine adhère est un féminisme inclusif : il ne concerne ainsi pas seulement les femmes cisgenres, blanches, hétérosexuelles, neurotypiques et valides (liste non exhaustive). Contrairement à la forme de féminisme dont je vais vous parler aujourd’hui.

Pour faire simple, le féminisme essentialiste – au sens sociologique du terme – part du principe que les femmes et les hommes sont différent·e·s, et ce, dès la naissance. Le sexe assigné à la naissance constitue le point de départ d’une longue liste de critères définissant d’une part les femmes, et de l’autre les hommes. S’il est admis que la société exerce par la suite une certaine influence sur les individus (la socialisation de genre), ce n’est néanmoins pas considéré comme étant la seule – ni même la première – source de différences entre les femmes et les hommes. Il y aurait énormément de choses à dire sur ce courant de pensée – dit aussi féminisme différentialiste –, mais il s’agit ici de donner, pour commencer, un aperçu du mouvement.

Vous trouverez à la fin de cet article une liste de sites féministes essentialistes, sur lesquels vous retrouverez l’argumentation que je dénonce ici.

Une transphobie et une intersexophobie assumées

Les essentialistes s’élèvent contre le patriarcat quand cela les arrange : en l’occurrence, elles se gardent bien de remettre en question le modèle binaire femmes-hommes imposé et perpétué par la société dans laquelle nous vivons. Sur Terre, il existe donc des hommes – qui naissent avec un pénis – et des femmes – qui naissent avec un vagin. Tu as un vagin, mais tu ne te reconnais pas dans l’image de la femme véhiculée par la société ? Tu as un pénis, mais tu ne te reconnais pas dans l’image de l’homme véhiculée par la société ? Tu as du te laisser corrompre par la « théorie du genre » et ses adeptes fantasques (nous).

La conséquence la plus immédiate de ce positionnement est une transphobie tout à fait assumée (un exemple assez représentatif ici). C’est comme cela qu’un jour est apparue, sur mon fil d’actualité Facebook, relayée par une page qui se disait féministe (et à laquelle je m’étais abonnée sans trop réfléchir), une capture d’écran pour le moins étonnante. La capture d’écran montrait un tweet sur lequel on voyait la photo d’une femme, accompagnée d’une légende qui disait à peu près ceci : « Une femme trans expulsée d’un restaurant parce qu’elle voulait utiliser les toilettes pour femmes ». La femme en question, portant robe, maquillage et talons, avait également une barbe de trois jours. Il n’en fallait pas plus : des commentaires, tous plus violents et transphobes les uns que les autres, se sont succédés pendant des heures : « il faut vraiment que les hommes arrêtent de s’habiller en femme », « les vraies femmes ont du avoir peur aux toilettes », et autres horreurs du même acabit.

Les démonstrations de violence et de dégoût à l’égard de cette femme sont l’expression d’une transphobie qui m’a profondément choquée. Naïve que je suis, je pensais que, dans le milieu militant, personne ne pensait ni ne proférait ce genre d’horreurs. Eh bien manifestement, si. Et c’est ainsi que je suis partie à la découverte d’un féminisme que je ne connaissais pas : celui dont ne peuvent faire partie que les « vraies femmes ». Pas les hommes qui font semblant d’être des femmes.

Par ailleurs, le refus de penser en dehors de la binarité de genre conduit également à l’intersexophobie : en effet, les personnes intersexes ne rentrent pas dans la binarité artificielle que j’évoquais plus haut. Ou alors contre leur gré, lorsqu’elles subissent des mutilations afin que les médecins puissent cocher la case F ou M. N’étant pas concernée, je vous invite à aller consulter ce site, fait par des concerné·e·s, pour en savoir plus.

L’homme et la femme, ces âmes si complémentaires

Les féministes essentialistes prônent « l’égalité dans la différence ». L’argument sur lequel sont basées leurs revendications égalitaristes consiste à dire que, bien que les femmes et les hommes soient différent·e·s, iels doivent avoir les mêmes droits. Mais femmes et hommes ne sont pas seulement différent·e·s : iels sont également complémentaires, d’après la règle pénis + vagin = bébé. Plus sérieusement, ce mouvement prône une différence des femmes face aux hommes qui, ne se contentant pas de faire appel à la biologie, en appelle également aux comportements : c’est bien connu, les femmes sont naturellement plus douces et plus empathiques que les hommes. Voilà pourquoi nous avons besoin d’elles en politique : elles humaniseraient le débat, y mettraient un peu de douceur. Je n’invente rien : tels sont les arguments qui ont été avancés pendant les discussions sur la loi sur la parité en politique. Parce que c’est bien connu, toutes les femmes sont douces et fines négociatrices ; et tous les hommes sont durs et intransigeants.

Au-delà de cette essentialisation, ce mouvement est également hétérosexiste : c’est-à-dire que l’hétérosexualité est considérée comme la norme. L’hétérosexisme consiste à penser (plus ou moins consciemment) que l’hétérosexualité est normale et nécessaire pour le bon fonctionnement de la société. Si l’on conduit le raisonnement jusqu’au bout, l’homosexualité (ainsi que toutes les autres orientations sortant du cadre hétérosexuel) n’est ni normale ni nécessaire. De cette assomption à la discrimination active, il n’y a qu’un pas. Bien que certains mouvements essentialistes se réclament ouvertement LGBT+ friendly, il n’empêche que leur manière de voir la société prouve le contraire. Essentialisme et hétérosexisme vont donc de pair : dans la mesure où, si femme et homme sont complémentaires, femme et femme, ou homme et homme, ne le sont pas. Les orientations autres que l’hétérosexualité sont donc dès lors invalidées et délégitimées.

Ce qui nous amène à un autre point problématique de ce courant : le cissexisme. Le cissexisme consiste d’une part à penser qu’une personne correspondant plus ou moins à l’idée qu’on se fait des hommes et des femmes est automatiquement et respectivement un homme ou une femme. D’autre part, le cissexisme véhicule l’idée selon laquelle les femmes ont toutes un appareil reproducteur dit « féminin » (ovaires, utérus, vagin), idem pour les hommes. Le cissexisme rejoint ainsi inévitablement la pensée essentialiste. Pas question, donc, de penser que le sexe assigné à la naissance soit susceptible de ne pas correspondre au(x) genre(s) de certaines personnes.

Une telle façon de penser est bien évidemment discriminante à l’égard des personnes qui ne sont pas cisgenres. Pour revenir à ce que j’écrivais au début de l’article, le cissexisme engendre – entre autres – la transphobie, c’est-à-dire la discrimination à l’encontre des personnes transgenres. Plus généralement, le cissexisme engendre la négation d’une partie de la population, dans la mesure où il nie les identités de genre autres que cisgenre. Dans leur façon de voir le monde, il n’y a donc pas de personnes trans*, donc ; et pas non plus de personnes non-binaires, fluides dans le genre, agenres, etc. En ce sens, les féministes essentialistes participent, pour moi, du patriarcat : en refusant délibérément de reconnaître certains genres (ou l’absence de genre), on refuse de reconnaître l’existence des personnes se réclamant de ces genres-là. En résulte l’oppression, encore et toujours, et les discriminations systémiques et ordinaires qui en découlent. Comment peuvent-elles par la suite clamer haut et fort être les seules à se battre vraiment contre le patriarcat ?

Effacer ce qui différencie les femmes entres elles

Les essentialistes correspondent exactement à ce que décrit Judith Butler au début de Trouble dans le genre (1990), lorsqu’elle évoque ce qui lui apparaît être le problème principal des mouvements féministes de l’époque (fin des années 1980, début des années 1990) : « Vu l’insistance précipitée avec laquelle on table sur un sujet stable du féminisme où « les femmes » sont prises pour une catégorie cohérente et homogène, on ne s’étonnera pas que l’adhésion à la catégorie suscite de nombreuses résistances. […] On ne résout gère [le] problème en recourant à la catégorie « femme » à des fins purement « stratégiques », puisque les stratégies charrient toujours des significations qui excèdent les objectifs prévus. […] En cédant à cette contrainte de la politique de représentation qui veut que le féminisme pose un sujet stable, le féminisme encourt ainsi l’accusation d’abus dans l’exercice de la représentation. […] Les pratiques d’exclusion qui fondent la théorie féministe sur une notion de « femmes » en tant que sujet ne sabotent-elles pas paradoxalement l’ambition du féminisme d’élargir sa prétention à la « représentation » ? » (éditions La Découverte, 2006, p.64-65).

Pensant avoir besoin de se définir et de se montrer dans l’espace public avec une identité affirmée et homogène, les féministes prennent alors le plus petit dénominateur commun : le fait qu’elles soient toutes des femmes. Les autres composantes de l’identité de chacune deviennent alors secondaires (orientation sexuelle, origine, classe sociale, etc.). Il s’ensuit que les autres luttes deviennent également secondaires.

Voilà pourquoi les essentialistes ne supportent pas le concept même d’intersectionnalité. L’intersectionnalité ? Un concept établi par Kimberlé Crenshaw, qui théorise les discriminations auxquelles les femmes noires doivent faire face, puisqu’elles cumulent un genre et une origine discirminé·e·s, ce qui rend leur situation et leur place dans la société tout à fait particulières. (N.B. : l’intersectionnalité est souvent employée pour toute superposition de discriminations systémiques – par exemple une femme trans* homosexuelle, ou une femme non valide et pauvre – mais l’emploi de ce terme est à la base pensé pour les femmes* africaines et afrodescendantes. On parlera donc plutôt, dans les autres configurations, de convergence des luttes, de superposition des discriminations, ou de féminisme inclusif. Mais les essentialistes – et ce ne sont pas les seules – utilisent ce terme de manière plus large, pour parler du féminisme inclusif).

La convergence des luttes refuse de hiérarchiser les oppressions systémiques vécues par les individus dans notre société. Et pourtant, dans une note de blog, je trouve une toute autre vision de cette partie du féminisme : « Cette notion d’intersectionnalité est perverse. Elle met à mal le féminisme en divisant les femmes, en les dressant les unes contre les autres ; elle le dévitalise, de par la dissolution qu’elle opère de ce qui faisait notre force ; elle nie la communauté d’oppression que nous vivons et qui fonde notre solidarité. Pire, elle aboutit à vouloir rechercher l’égalité entre les femmes, et non plus entre les hommes et les femmes. Or, l’évidence est là : quelque dominé […] que soit un homme, il y aura toujours un être humain qu’il pourra dominer […] : sa femme. ».

Non, le féminisme inclusif ne divise pas les femmes : il leur fait prendre conscience de leur diversité, et leur montre en quoi cette diversité est une force. Non, il ne les dresse pas les unes contre les autres : il fait prendre conscience à chacun·e de ses privilèges, parce qu’on peut être à la fois victime et bourreau. Oui, il veut l’égalité entre les femmes, mais au même titre que l’égalité entre les femmes et les hommes. Il veut même plus : il veut que chaque personne soit reconnue pour ce qu’elle est, avec ses différences et ses particularités, sans s’arrêter sur le sexe assigné à la naissance, sortant ainsi de la binarité femmes-hommes et incluant dans son combat les personnes qui ne se reconnaissent pas dans ces cases. Il se veut inclusif. Il se veut l’incarnation d’un combat accessible à tout le monde.

Finalement, si les essentialistes nous aiment si peu, nous, la jeune génération de féministes, résolument inclusive et intersectionnelle, c’est parce qu’elles ont peur de checker leurs propres privilèges qui, tout en étant nombreux, ne sont pas pour autant une tare. Mais le féminisme moderne, aujourd’hui, c’est ça : commencer par se prendre une belle claque en se rendant compte à quel point on est privilégié·e, essayer de comprendre – dans la mesure du possible – les oppressions dont on n’est pas soi-même victime, et avancer peu à peu sur le chemin de la déconstruction, vers une inclusion toujours plus grande. Quoique puissent en dire les détractrices de Judith Butler, Kimberlé Crenshaw ou Angela Davis.

 

Quelques sites et mouvements essentialistes francophones :
 N.B. : attention, certains textes peuvent être violents à lire parce que, en plus de ce qui a déjà été cité, les essentialistes sont en règle générale également islamophobes, contre le travail du sexe, contre la PMA et la GPA.
 PDF Québec (Pour les Droits des Femmes au Québec)
 Le Salon d'Andrée (blog de PDF Québec)
 Les Antigones : un mouvement à la base anti-Femen, et que l'on sait associé à certains mouvements d'extrême-droite. Voir aussi une interview sur Madmoizelle

Sur la critique de l'intersectionnalité / du féminisme inclusif :
 "De l'intersectionnalité"
 "Je suis blanche et vous me le reprochez !"
  "La pensée binaire du féminisme intersectionnel ne peut que mener à l’incohérence"