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Maternité : refuser le fantasme patriarcal et se réinventer Roseaux, magazine féministe



Crise climatique, patriarcat, capitalisme : Iris veut être mère, mais en ce début de 21e siècle, la tâche s’avère plus ardue qu’elle n’y paraît. Entre déconstruction du système et construction de soi, elle nous partage ses doutes et ses espoirs.

Je veux des enfants. Enfin un ou deux, je ne sais pas. L’idée de transmettre la vie me fascine et m’enchante à la fois. Je me suis longtemps imaginée mère par conformisme, par habitude sociale. Parce que ma propre mère l’avait été avant moi. En grandissant, je me suis davantage questionnée sur mes réelles envies. Au fil des réflexions, j’en suis arrivée à la conclusion qu’une vie sans enfant avait aussi lieu d’être, même, et surtout, pour une femme. Que cette existence n’était pas nécessairement moins belle, dénuée de sens ou ratée. Et surtout, qu’elle ne cachait aucune anomalie. Cela m’a conduit à une réponse simple : « On s’en fout que tu donnes la vie ou non, suis juste ton instinct, ton désir profond, et on verra bien. »

Aujourd’hui, je sais que je veux être mère. Peu importe les raisons qui stimulent cette envie, elle est là.

Élever un enfant me semble encore lointain. Pourtant, mon fantasme maternel m’envahit parfois. Il débarque soudainement dans mes pensées, pour m’embrasser d’images tendres et puissantes.

Alors, j’y pense. J’y songe d’abord en rêvassant. J’y vois des petites têtes sans visages mais rieuses. Des bambins déguisés en Fantômette ou en dragon. Des jeux en bois. Des histoires lues dans un lit aux housses de couette pleines d’ours polaires. Des bains de mousse aux éclaboussures et aux éclats de rire fréquents. Des balades en forêt, à découvrir la faune et la flore. Des cueillettes de champignons. Des vacances à la mer, à jouer dans les vagues et à pécher les écrevisses. Des visites au musée, des films partagés, des parties de cache-cache jusqu’à trop tard dans la nuit. J’y vois aussi des discussions, des apprentissages mutuels, ce désir de transmettre mon enthousiasme et mon expérience. J’y vois des adolescents mécontents, rebelles, qui abordent la vie avec un prisme naturellement plus ouvert d’esprit que le mien. J’y vois ce que la jeunesse pourra m’apprendre. J’y vois une famille heureuse, avec l’homme que j’aime actuellement. Une image très conservatrice, que j’aimerais étoffer avec une vie en communauté. J’v vois à la fois unité et pluralité. J’y vois mon idéal familial, celui que je souhaite offrir à mes enfants.

Et puis ensuite, je réfléchis à ce que pourrait être ma parentalité, en réalité.

Et je me demande, peut-on être une mère heureuse, de nos jours ?

Je fais partie de cette population questionnant la semaine de 35 heures. Pas au sens macroniste, bien sûr. Je ne souhaite ni bosser davantage pour engrosser les 1 %, ni vivre dans l’angoisse de me faire virer en un claquement de doigt. Nous pourrions aujourd’hui travailler 20 à 25 heures par semaine. Je crois même qu’il s’agit d’une nécessité, à la fois dans une logique de bien-être individuel, mais aussi dans un but de sauvegarde planétaire.

Moins travailler, ça veut dire moins produire, produire plus intelligemment, consommer moins, consommer consciencieusement. C’est dans l’ordre des choses. Mais travailler moins, ça veut aussi dire octroyer plus de temps à son entourage : ami·e·s et famille. Il y encore moins d’un siècle, les femmes ne travaillaient pas étaient nombreuses et la plupart des foyers pouvaient subsister. Aujourd’hui, si l’un des membres d’une famille se dédie à une vie non-lucrative, l’autre doit gagner un salaire colossal pour subsister sereinement. Dans cette logique, le travail des femmes a été une arnaque planétaire, pour les femmes comme pour les hommes. Nous avons perdu cette bataille, elle nous a lâchement poignardées durant notre repos du guerrier. Le travail de mère ou de père au foyer devrait aujourd’hui être rémunéré, et les salaires faibles et moyens revus à la hausse.

Je travaille trop. J’ai sans cesse l’impression de courir après le temps et je n’ai pourtant pas de quoi économiser. Alors comment envisager d’ajouter à cette situation une, voire deux, petites existences dont j’aurai la responsabilité à la fois économique et éducative ? Je ne veux pas me retrouver angoissée à l’idée de ne pas réussir à finir le mois, ressentir ce sentiment si particulier, qui reste en toile de fond de toutes nos pensées, et qui lacère doucement notre esprit. Je ne veux pas non plus avoir des enfants sans avoir de temps à leur accorder. Rentrer du travail à 19 ou 20 heures, remercier la nounou, faire trois câlins à mes marmots et leur ordonner d’aller au lit. Je ne veux pas être fatiguée au point que mon esprit soit indisponible aux rires ou aux larmes de mes enfants. Je souhaite prendre le temps, leur apprendre les bienfaits de l’ennui, de la tendresse, de l’échange et de la paresse. Je veux leur apprendre le respect des règles, et ensuite la remise en question de ces dernières, la rébellion. Je veux leur apprendre le respect et l’amour de l’autre, celui de la nature. Et tant d’autres choses.

Mais le manque de temps, le manque d’argent, parfois les deux, rendent ce projet impossible.

Doit-on seulement arrêter de penser, pour faire un enfant ?

Je fais partie de cette population qui remet en question son désir de parentalité pour des raisons écologiques. Non seulement, faire éclore une vie est un choix à double tranchant pour la planète. D’une part car cette dernière a déjà du mal à nous supporter tant nous sommes nombreux·ses, d’autre part car l’individu mis au monde devra vivre hors des villes, ou redoubler d’efforts pour ne pas être un poids supplémentaire en termes de consommation d’énergie et de déchets produits. Mais c’est aussi un fardeau que l’on pourrait, par la suite, faire porter à l’individu mis au monde. Comment expliquer à son enfant qu’on l’aime et qu’on lui souhaite le meilleur, lorsqu’on l’a sciemment fait naître dans une société gouvernée par Trump, Bolsonaro, Poutine, Macron, Erdogan ? Lorsque ce monde est scindé en deux, entre les riches asservi·e·s par leur consommation et les pauvres asservi·e·s par la consommation des riches ? Lorsqu’on ne peut prédire combien de temps nous pourrons respirer l’air, vivre sans être brûlé·e·s vif·ve·s par les rayons du soleil, observer des espèces animales et des plantes grimpantes ? Comment peut-on donner la vie à un être que nous aimerions certainement plus que tout, avec la conscience que le monde où il habitera sera certainement chaotique, et surtout, qu’il est très difficile de savoir à quoi il ressemblera ? Doit-on penser aux millions de réfugié·e·s climatiques, dont l’imminente arrivée est loin d’être tolérée dans l’esprit de nos contemporains ? Doit-on penser aux milliers de kilomètres terrestres qui seront engloutis aux fils des prochaines années, laissant périr de multiples espèces, dont d’innombrables vies humaines ? Doit-on penser à l’épuisement de toutes les énergies utilisées actuellement, et qui entraînera des pénuries sans précédent ? Doit-on seulement arrêter de penser, pour faire un enfant ?

Aujourd’hui, imaginer regarder ma progéniture et lui dire : « Oui, je te souhaite le meilleur » est foutrement difficile.

Je vous invite à arrêter d’accepter

Je fais partie de cette population qui remet en question les rôles normatifs de genre. Il m’est inconcevable d’imaginer mon conjoint reprendre le travail onze jours après la naissance de notre enfant, puis d’entendre que ce n’est pas bien grave car forcément, il est moins lié au nouveau-né, lui. Parce que c’est ainsi, c’est naturel, on n’y peut rien. Il m’est inconcevable de reprendre le travail deux mois après avoir accouché. Il m’est inconcevable de rentrer du travail, harassée, puis de devoir m’occuper seule de nos enfants. Il m’est inconcevable de mettre ma carrière de côté, car l’un des deux doit le faire, et qu’en toute logique, ce sera moi. Il m’est inconcevable d’être regardée de travers en quittant le travail plus tôt pour aller chercher mes enfants, comme il m’est impossible d’envisager me voir reprocher le fait de beaucoup travailler, et donc d’être une mère indigne. Il m’est tout aussi inconcevable de voir le père de mes enfants rentrer quotidiennement du boulot alors que ces derniers sont déjà couchés. Il m’est inconcevable de devoir hériter de toute la charge mentale de mes aînées, d’être la seule à constater que les vêtements sont trop petits, qu’il faut racheter des cahiers, du jus d’orange, ou faire évoluer l’alimentation de nos enfants. Il m’est inconcevable de faire systématiquement la vaisselle lorsque mon conjoint lit ou se prélasse devant un écran. Il m’est inconcevable de devoir comptabiliser tout ce que je fais « naturellement », afin de lui mettre sous les yeux que non, nous ne prenons pas également part à l’éducation et au bien-être de nos bambins.

Et le problème n’est ici aucunement personnel : le père de mes enfants sera évidemment féministe, bien sûr qu’il prendra en compte la surcharge de mon quotidien, et qu’il m’en délestera d’une grande partie. Seulement, rien ne sera fait dans son existence d’homme pour que les tâches soient réparties équitablement. Si cela doit être techniquement possible, les attentes sociales vis-à-vis de la gente masculine rendent cette organisation égalitaire chimérique. Il s’agit de repenser en profondeur nos représentations et nos attentes. Et les hommes en ressortiront indéniablement perdants : ils ne verront aucun bénéfice à leurs efforts. Simplement celui de comprendre, une fois pour toute, que nos privilèges et nos labeurs doivent être équitablement distribués.

À ce jour, il y a encore du chemin à faire pour que l’élu de mon cœur partage totalement ma parentalité.

Alors avec tout ça, que faire ?

On m’a demandé il y a peu ce que voulait dire « être une femme aujourd’hui ». Vaste question… Entre autre, ma réponse comportait le fait de se rebeller. Mais les femmes ne sont pas les seules à devoir le faire. À mes yeux, si vous vous reconnaissez, ne serait-ce que dans un des trois points énoncés, je vous invite à arrêter d’accepter. Non pas pour vos propres, ou futurs enfants, mais pour vous-mêmes, et tous les suivants. Je vais vous faire une confidence : j’ai pour l’instant été chanceuse au cours de mon existence. J’ai vécu des périodes compliquées et je doute souvent. Mais ça m’aide à y voir plus clair. Désormais, je sais que je me relève toujours. Récemment, on m’a proposé de faire partie intégrante du système actuel. J’aurais pu « avoir la chance » de gagner plutôt bien ma vie et d’avoir, au moins, une ou deux années de répits. J’ai refusé, pour la simple et bonne raison qu’entrer dans cette boucle infernale aurait engendré mon asservissement, et la reproduction d’une parentalité qui ne me satisfait pas. J’ai fait le choix de me réaliser personnellement plutôt que de réaliser un fantasme familial que notre société tente de nous faire adopter. Car on vaut mieux que ça. Et on sera, j’en suis certaine, des parents plus heureux, capables d’offrir un monde meilleur aux futures générations.





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