Corps Grossophobie Témoignages
Rentrer dans les cases, à quel prix ? Roseaux, magazine féministe



TW  : grossophobie, TCA.

Observer des passant·e·s qui déambulent dans la rue est une de mes passions. Ce texte a été rédigé dans un café, quand je vaquais à cette occupation et que j’étais confrontée à mes propres pensées et jugements concernant les corps de ces inconnu·e·s. Pour préfacer mes propos, je tiens à préciser que mon corps a connu de nombreux états : gros jusqu’à ses 18 ans, il est ensuite devenu maigre, trop maigre et il cherche aujourd’hui encore son équilibre.

Plus ma déconstruction féministe prend de l’ampleur, plus j’en ressens la violence. Plus j’avance dans ma réflexion, plus mes contradictions se font pesantes. Je me pense inclusive, je me pense plus ou moins libérée des injonctions sociétales, des stéréotypes, je me crois loin des discriminations infondées. Et pourtant, parfois, je prends conscience avec brutalité des préjugés que je perpétue et qui polluent souvent involontairement ma pensée.

Cette impression d’être une boule de contradictions ambulante, présente depuis longtemps chez moi, s’accentue parfois concernant certains sujets. Quand je pense à mon rapport au corps, ce dernier me fait hurler. Je suis consciente que les normes de beauté découlent du capitalisme patriarcal qui nous aliène, nous vole nos corps et notre liberté. Partout on nous découpe, on nous vend des corps par morceaux perfectionnés : des courbes, des seins pulpeux, des culs bombés, des jambes plus longues que des autoroutes, des mains parfaitement manucurées, des pieds tout lisses. Pourvu que rien ne dépasse, que rien ne soit de trop, que rien ne dérange.

Je suis la première à m’indigner quand je vais dans la rue et que j’ai l’impression que mon corps représente de la simple viande fraîche pour les hommes qui me dévisagent et me déshabillent du regard. En effet, nos corps sont constamment comparés à la nourriture et au monde animal : « fraîcheur », « bonne », « chienne », « sauvage », « cochonne ». Le capitalisme patriarcal nous exploite et nous violente. Ces regards me dégoûtent, me donnent envie de crier, de vomir, de frapper. Et pourtant je mets moi-même un poids – on notera l’ironie de ce mot – incroyable sur mon apparence. Mon poids, mon enveloppe corporelle, que je considère comme une carapace, est quelque chose qui me travaille depuis des années. Cela occupe une place bien trop importante dans ma tête.

Alors que j’aime tant l’efficacité, la productivité, alors que je déteste perdre mon temps, je le passe pourtant trop souvent à m’autocritiquer. Pourquoi passer autant de temps à réfléchir à ce que je vais manger ? Pourquoi violenter mon corps ? Pourquoi lui imposer tout cela ? Pourquoi l’idéal de beauté auquel j’aspire, celui pour lequel je fournis ces efforts, est aussi celui qui m’aliène ? Ce ventre plat que l’on me vend, je le veux. Ces fesses bombées m’obsèdent. Pourquoi est-ce aussi difficile, alors même que je suis consciente du fait que la société bénéficie et capitalise sur mes complexes, de m’en défaire totalement ?

Et parfois, ce qui m’effraye le plus, ce ne sont pas mes pensées concernant mon propre corps mais les pensées que je m’entends avoir sur autrui. Je me surprends moi-même à avoir des pensées grossophobes, que je critique pourtant si vivement chez les autres. D’où me viennent ces réflexions ? Pourquoi osent-elles se manifester ?

Avec du recul, j’ai compris qu’il s’agissait chez moi d’une peur inconsciente et violente qui m’accompagne depuis quatre ans. Une peur de redevenir grosse. Cette peur est présente car je sais à quel point les diktats de beauté qui nous sont imposés rendent difficile la vie des grosses dans notre société actuelle. Je sais d’expérience à quel point il est difficile d’être le seul corps gros sur la plage, de se cacher dans sa serviette, d’éviter les maillots deux pièces, de ne pas se faire bronzer par peur d’exposer son corps. Oui, c’est dur d’aller faire du shopping entre potes et de ne rien trouver à sa taille. Dur de manger devant d’autres par peur d’être jugée : « ah… c’est donc pour ça qu’elle est grosse ». Dur de faire du sport en public, d’assumer le fait d’être essoufflée, de suer, d’avoir du mal, d’être choisie en dernière dans les équipes. Dur de prendre plus de place dans les transports. Dur d’avoir un rhume et d’avoir peur que le médecin commente le poids plutôt que le mal en question. Dur de se demander avant chaque activité si le poids sera demandé. Dur de vivre, tout simplement. Les pensées grossophobes qui peuvent aujourd’hui me traverser l’esprit sont le résultat de cette peur de me retrouver à nouveau dans cette situation.

Ces pensées s’accompagnent sûrement aussi d’une certaine fierté. Fierté injustifiée. Je me dis que comme moi j’ai maigri, comme moi j’ai perdu ce poids qu’on me reprochait d’avoir en trop, c’est quelque chose que tout autre personne peut et devrait faire. Ma propre expérience me fait croire qu’il est légitime d’estimer que perdre du poids n’est qu’une question de volonté. Comment puis-je avoir des pensées grossophobes alors que j’en ai moi-même subi les conséquences  ?

L’argument préféré des grossophobes est de prétendre qu’une perte de poids serait quelque chose de facile à mettre en place : « ça va, il faut juste manger un peu de tout et faire du sport et le problème est vite réglé ». Je me surprends aussi à penser qu’il s’agit surtout d’une question de volonté et de rigueur, car c’est ce qui a marché pour moi. Or je sais que c’est fondamentalement faux. Que cela n’est pas qu’une simple question de volonté. Cela nie toute condition physique ou mentale pouvant être à l’origine d’un surpoids et cela perpétue aussi le stéréotype selon lequel surpoids rimerait obligatoirement avec mauvaise santé. Mais surtout cela nie tous les facteurs externes (financiers, géographiques, génétiques, culturels, temporels) pouvant expliquer un surpoids. Mais d’ailleurs, qui suis-je pour questionner les facteurs qui peuvent être à l’origine du surpoids d’autrui ? Ils sont multiples mais faire appel à eux entretient aussi l’idée que ce surpoids devrait être analysé et compris. La maigreur d’un corps est rarement analysée mais la grosseur est constamment questionnée. Car cette dernière dérange et elle est toujours perçue comme subie et non désirée. C’était le cas pour moi, je vivais mal dans ce corps, je ne m’y sentais pas bien, pas en accord avec moi-même. Mais en quoi cela me donne le droit de considérer qu’il en va de même pour les autres ?

Nous vivons dans une société qui félicite la perte de poids et qui l’encourage, faisant abstraction du fait que celle-ci s’accompagne souvent d’une extrême violence. Elle ne devrait pas être encouragée et félicitée mais plutôt questionnée pour s’assurer que les conditions sont saines. Car oui, j’ai perdu du poids mais je m’interroge : à quel prix ? Il est vrai que le poids physique, je l’ai perdu. Mais quel poids mental ai-je gagné parallèlement ? Un TCA, une obsession du sport, une dysmorphophobie et de l’orthorexie. Quelle victoire ! Félicitations pour ta perte de poids, tu as bonne mine, tu ne déranges plus dans l’espace public.

La véritable victoire, je la connaîtrais le jour où j’arrêterai de dévisager mon corps, de le palper avec haine, de vouloir le segmenter. Jour après jour, je m’émerveille devant la beauté des corps qui m’entourent. J’ai conscience du fait que les pensées grossophobes qui me traversent parfois l’esprit ne sont que le miroir de mes propres peurs et de mes insécurités, qui elles-mêmes découlent d’un système aliénant. Plus que la body-positivy irréaliste qu’on nous prône, j’aimerais en arriver à une body-neutrality, une acceptation de cette carapace qui m’accompagne au quotidien et ne mérite pas ma haine.

Pour finir j’aimerais juste te dire cher corps que,

Je souhaite m’excuser auprès de toi,
Je sais que ce n’est pas de ta faute,
Je sais que je te fais des reproches infondés.
Parfois je te regarde et je te renie,
Je t’ai vu passer par tellement d’états,
Je t’ai vu gros, avec des bourrelets et des vergetures,
Je t’ai vu maigre, pâle et avec des os qui ressortent.

Aujourd’hui, je te regarde sans pour autant te voir,
Parfois je ne me reconnais pas,
Je ne sais pas à qui appartiennent ces jambes,
Ce ventre, ces bras, ces seins, ces fesses.
Ce corps que je vois, est-ce vraiment moi ?
Sur des photos je n’en reviens pas.
Dans ma tête, images déformées de toi.
Je t’enlaidis, tu mérites mieux que cela.

On me dit que je devrais te chérir,
Que tu es beau, que tes courbes sont belles,
Et parfois je le conçois,
Parfois moi-même je n’en reviens pas.
Tu as tellement évolué.

Mais souvent je me bute,
En arrière j’aimerais revenir.
Le moindre gras me déstabilise,
Je m’excuse, cher corps, de t’agripper ainsi,
De te regarder avec tristesse,
De te parler avec colère.

Pourquoi m’est-il si difficile de te remercier ?
Pourquoi je n’arrive pas à voir tes progrès ?

J’aimerais te considérer comme ce que tu es,
La carapace qui me permet d’arpenter la vie.

Il y a beaucoup de choses que j’aime chez toi, cher corps.
Je sais que je ne te rends pas la vie facile.
Je te maltraite parfois.
Mais un jour, j’y crois, toi et moi on s’entendra mieux, tu verras.





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