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«Vénus s'épilait-elle la chatte ?» Un podcast pour un autre regard sur l'art et les génies Roseaux, magazine féministe



Cet article fait partie du dossier "Nos conseils de podcasts".
Pourquoi les femmes sont à poil dans les tableaux quand les hommes y sont habillés  ? Quelle image nous renvoie l’art occidental des femmes, des questions de genre, des minorités  ? Que cachent les «  grands génies  » de la peinture  ? Pourquoi voit-on si peu de peintresses dans les musées  ?
Toutes ces questions, et bien d’autre encore, sont au cœur de Vénus s’épilait-elle la chatte, un podcast érudit et rafraîchissant qui dégomme les clichés et déconstruit l’histoire de l’art occidental en nous proposant de regarder les œuvres d’un autre œil. Ce podcast, c’est notre gros coup de cœur de l’hiver – et pas seulement le nôtre, puisque le premier épisode, qui portait sur les autoportraits féminins, a passionné plus de 25 000 auditeur·ice·s. On vous le recommande chaudement, et avec lui le compte Instagram de Vénus, qui regorge d’anecdotes, d’informations et d’éclairages sur des sujets assez variés. Coline a rencontré pour nous Julie, la créatrice du podcast.

Combien de temps as-tu mis pour réaliser ton podcast ?

Honnêtement j’ai arrêté de compter assez vite  ! Entre la lecture, la préparation des interviews, les interviews elles-mêmes, le dérushage (réécouter l’interview et en sortir les passages clés), la traduction, l’écriture et l’enregistrement du doublage si l’interview n’est pas en français, l’écriture du script, l’enregistrement, le montage, on doit être à plusieurs centaines d’heures par épisode. Le premier a été particulièrement long parce que j’ai quasiment tout appris en le faisant, j’espère que je vais m’améliorer petit à petit, prendre les bons réflexes et que je pourrai faire les prochains un peu plus rapidement. C’est sûr que j’ai choisi un format assez exigeant parce qu’il nécessite tout un travail d’écriture, mais je crois que c’est indispensable pour faire de la bonne vulgarisation.

 

Qu’est ce qui a été le plus dur ?

Pour le premier épisode, l’écriture du script et l’enregistrement de la narration ont été particulièrement difficiles. J’ai fait des études relativement académiques, je suis très à l’aise à l’écrit, et la première version du script était très imprégnée par ma formation. Je n’en avais aucune idée mais écrire pour un format oral est très différent de l’écriture académique, et j’ai passé pas mal de temps à me demander comment faire, à rectifier et à tâtonner. L’enregistrement lui-même est assez compliqué aussi quand on débute. J’ai enregistré une toute première version du premier épisode en 2h en me disant que ça allait fonctionner, mais en fait il ressemblait à un audiobook ! Je me suis sentie assez perdue à cette étape parce que je savais que ça ne me plaisait pas mais je n’avais aucune idée de ce qu’il fallait faire concrètement pour que ce soit mieux. Je suis entourée d’amies géniales qui me soutiennent énormément depuis le début et qui ont eu le courage de me dire que c’était un peu nul, et j’en avais vraiment besoin parce que je redoutais par-dessus tout de sortir un truc nul. J’ai aussi été bien conseillée par plusieurs personnes qui font du podcast que j’ai rencontré·e·s sur les réseaux sociaux – j’ai pris tous ces conseils et j’ai bricolé un moment jusqu’à ce que je sois contente du résultat.


D’où te vient ta passion pour l’art ?

Je n’y avais pas pensé depuis très longtemps mais crois que mon intérêt pour l’art remonte à un cours de philo en terminale où mon prof, qui était assez génial, nous a montré des œuvres de Magritte et de Dali. Je connaissais pas du tout et ça a été comme une révélation, c’est là que j’ai décidé de commencer des études d’art au lieu de faire de l’anglais comme je l’imaginais.

J’ai commencé des études d’art appliqués en fresque et mosaïque, c’était génial et j’adore vraiment le côté artisanat/fait main/vieux métiers, mais après avoir obtenu mon obtenu mon diplôme je me suis rendu compte qu’en vivre allait être compliqué, et comme j’étais un peu perdue je me suis tournée vers l’histoire de l’art. J’ai fait une licence à la fac puis un M2 à l’école du Louvre. Après j’ai eu le job de mes rêves dans une galerie à Paris, et assez rapidement je me suis rendu compte que c’était infernal, j’étais (mal) payée pour faire la potiche et me faire humilier par des patrons et des clients qui étaient des caricatures d’eux-mêmes  : des hommes blancs, vieux, riches et puissants, qui semblaient beaucoup s’amuser à me montrer qu’ils étaient supérieurs à moi parce que j’étais une femme jeune qui venait de la banlieue et de la classe moyenne. Je me suis sauvée juste avant le burn-out, je suis allée m’installer à Berlin et j’ai décidé que, quitte à être mal payée, autant faire des boulots alimentaires qui au moins ne prétendaient pas être autre chose et qui me laissaient du temps libre. Je n’ai pas mis les pieds dans un musée pendant plusieurs années et puis un jour l’envie est revenue, je ne sais pas trop pourquoi ni comment, mais j’ai recommencé à aller voir des expos.

Qu’est ce qui t’as donné envie de réaliser ce podcast ?

J’ai eu une sorte de révélation en août 2018 à la Pinacothèque des Modernes de Munich, en tombant sur un tableau de Kirchner, un artiste expressionniste que j’adore. C’est une œuvre qui représente une leçon de danse, avec un homme habillé, et deux femmes, que j’imagine être les élèves et qui sont nues. Je ne comprenais vraiment pas pourquoi ces femmes étaient à poil, et en continuant ma visite dans ce musée, qui par ailleurs est plein de chefs-d’œuvre, je me suis rendu compte que c’était assez courant et que je ne l’avais jamais vu avant, même en ayant étudié l’histoire de l’art pendant des années. Ça m’a fait prendre conscience de l’ampleur des dégâts – on a tellement intégré l’idée que voir des femmes nues sans raison est normal qu’on y fait même plus attention, qu’il s’agisse d’une pub pour une voiture ou d’un tableau du 18e siècle. Pour la publicité on en parle beaucoup depuis quelques années, mais dans le cas de l’histoire de l’art il y a quelque chose d’un peu sacré qui ralentit considérablement la remise en question.  

 

 

Je me suis rendu compte qu’on avait déjà beaucoup écrit sur le sujet, mais principalement dans un cadre universitaire pas toujours accessible, et que l’histoire de l’art était un des rares domaines pour lequel on n’avait pas entrepris un travail profond qui soit à la fois de la déconstruction et de la vulgarisation, comme on le fait depuis plusieurs années pour la littérature et le cinéma par exemple. Ma première idée était d’écrire un livre, mais une amie m’a fait remarquer très justement que sans contacts et sans éditeurs j’allais sûrement travailler dans le vent. C’est elle qui m’a suggéré de faire un podcast, j’ai trouvé que c’était une idée de génie alors je m’y suis mise. C’est drôle parce que j’écoute frénétiquement des podcasts depuis plusieurs années, mais jamais je n’aurais imaginé en faire un moi-même, sûrement parce que je ne me sentais pas légitime. Le fait que ça vienne de cette amie m’a en quelque sorte donné une légitimité pour me lancer.

 

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Combien d’épisodes as-tu prévu de faire pour l’instant et quels autres thèmes souhaites-tu aborder ?

J’avais prévu de faire un épisode long par mois, mais j’ai été un peu trop optimiste  : entre mon vrai boulot qui me permet de payer le loyer et toutes les étapes de production ce n’est pas tenable – il faudrait que je sois dessus à temps plein, et encore. Je suis en train de réfléchir à des solutions pour maintenir la qualité et un rythme de publication relativement constant sur le long terme. Mis à part ces questions qui doivent encore être définies, c’est clairement le projet le plus excitant que j’ai fait jusqu’à présent, c’est crevant mais aussi très galvanisant, et tout l’enthousiasme qu’il suscite me confirme qu’il y a une demande et un intérêt réel.

Il y a plein de sujets que je souhaiterais aborder mais c’est parfois difficile de trouver des intervenant·e·s car c’est un champ relativement nouveau et il reste plein de choses à faire. Il y a deux sujets, très larges, qui me tiennent particulièrement à cœur et que j’aimerais traiter un jour  : la culture du viol dans l’art, et la construction des génies, qui sont tous des hommes et qui ont pu le devenir grâce à un ensemble de conditions socio-historiques (par exemple des femmes qui effectuaient pour eux un travail invisible). Je ne trouve pas d’invité·e potentiel·le car il n’y a pas encore eu d’ouvrage de référence abordant ces sujets en profondeur, en tous cas pas à ma connaissance. Donc avis aux lecteur·ice·s  : si vous travaillez sur ces sujets et/ou connaissez des personnes vivantes qui écrivent sur ces sujets n’hésitez pas à m’écrire.

Et est-ce que on va savoir si Venus s’épile ou pas la chatte ?

En vrai je n’en ai aucune idée  ! Je ne suis pas du tout spécialiste de l’antiquité, mais si des personnes connaissent les pratiques dépilatoires dans la Grèce antique dites-moi, je veux savoir  ! Le titre est volontairement un peu provocateur (même pas tant que ça d’ailleurs, soyons raisonnables). Vénus est, depuis des millénaires, une figure qui sert de prétexte à représenter une femme nue, vue à travers le regard masculin et correspondant toujours aux critères de beauté de l’époque. Si ces critères changent, Vénus est toujours représentée glabre parce que les poils pubiens ont souvent été associés à la vulgarité (encore plus à partir du christianisme qui a beaucoup œuvré pour faire du corps féminin un sujet honteux et dégoutant qu’il faut dissimuler à tout prix). Donc l’idée du titre, c’est d’abord d’être rigolo, parce que rigoler c’est bien, mais aussi d’attirer l’attention sur une constante des représentations des femmes dans l’art occidental qui, pour être acceptées, doivent se conformer à la fois au male gaze, aux critères de beauté du moment et aux injonctions morales.

Qu’est ce qui te fais le plus kiffer dans ton projet ?

Franchement j’aime tout, même si chaque partie comporte son lot d’inconvénients et génère parfois des angoisses existentielles. J’adore les interviews, ça me stresse à chaque fois mais c’est aussi un grand privilège de pouvoir discuter avec toutes ces personnes passionnantes. Je fais un gros travail de préparation en amont, ce qui permet d’aller direct en profondeur avec les invité·e·s, et d’éviter de leur faire répéter des choses qu’iels disent tout le temps ou qu’on peut déjà trouver assez facilement sur d’autres supports. Je ne suis pas journaliste, je n’ai pas encore fait beaucoup d’interviews et j’en maîtrise assez mal les techniques, mais j’ai l’impression que les personnes que j’ai rencontrées jusqu’à présent étaient contentes de discuter sur ce mode-là, de prendre le temps, de creuser les questions et de s’autoriser à faire des digressions qui finalement sont souvent très intéressantes.

J’adore Instagram aussi. Mon amie Suzon m’a accompagnée depuis le début avec le compte, qu’on a lancé pour commencer à rassembler une communauté avant la sortie du podcast – j’étais incapable de quantifier la masse de travail que ça représenterait mais je me doutais déjà que ce serait assez lourd et je ne voulais pas faire tout ça «  pour rien  », sans avoir déjà des personnes qui auraient envie d’écouter. Comme j’avais très peur de lancer le projet c’était aussi une façon de me «  prendre au piège  » et de ne pas reculer. Je n’y connaissais absolument rien, c’est vraiment Suzon qui a mis toute cette partie en place, en définissant une vraie stratégie, le rythme de publication, etc. Depuis le début c’est elle qui trouve toutes les sources pour les stories et corrige tous les posts, c’est vraiment précieux et j’aurais été incapable de faire ça toute seule. Au départ ce compte devait surtout être un tremplin, mais il a pris des proportions inattendues et je me suis vraiment laissé prendre au jeu.

Et quel va être le prochain sujet abordé ?

Le nouvel épisode, en deux parties, porte sur Frida Kahlo. C’est une artiste que tout le monde connait sans vraiment la connaitre, et j’avais envie de présenter dans toute sa complexité et de parler de son œuvre, qu’on connait finalement assez peu. J’étais au Mexique l’année dernière et j’ai eu la chance de rencontrer Hilda Trujillo, la directrice du musée Frida Kahlo de Mexico, qui a accepté de répondre à mes questions. C’était génial et je lui suis infiniment reconnaissante parce qu’elle connait cette artiste mieux que personne, elle est tous les jours dans sa maison, au milieu de ses œuvres et de ses affaires, et elle m’a expliqué plein de choses passionnantes qui contribuent à déconstruire le «  mythe Frida Kahlo  ».

Pour aller plus loin 

Écouter le podcast (toutes les plateformes sont à découvrir ici)
Découvrir Vénus s'épilait-elle la chatte sur Instagram




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