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Sexisme, racisme, la pédagogie j'en ai marre ! Roseaux, magazine féministe



Au moment de mettre un point final à cet article, je réalise que les doutes qui m’ont traversée au moment de le commencer s’estompent mais restent néanmoins présents. Je m’explique. Il y a quelques jours lorsque j’ai voulu traiter le sujet de la pédagogie antiraciste et de ses difficultés à la mettre en place dans certains contextes, j’ai eu peur des critiques auxquelles j’allais m’exposer. Après en avoir parlé avec mes sœurs, elles m’ont fait remarquer que cette frilosité révélait tout simplement cette peur de prise de position face au système, au racisme structurel. C’est pour cette raison qu’elles m’ont encouragée afin de tenter de dépasser cette angoisse et de ne pas me laisser engloutir par cette reproduction des rapports de domination.

Voilà maintenant deux ans que j’étudie les rapports sociaux de sexe, de classe et de race. En parler me semblait maintenant aisé mais il s’est avéré que ça ne l’est toujours pas dans certains milieux. En effet, il n’est pas rare que je me trouve en dissonance cognitive entre la nécessité de recourir à la pédagogie antiraciste et la fatigue de le faire qui amène mon refus d’être pédagogue. Cet article ne veut pas dénoncer cette nécessité et demander son abandon mais vient simplement souligner cette fatigue et l’effort permanent qu’engendre la pédagogie antiraciste. Effort qui est fourni en général (il y a des exceptions) majoritairement par les racisé·e·s.

Suite à la lecture du livre Why I’m No Longer Talking to White People About Race, (« Pourquoi je ne parle plus de racisme avec les Blancs ») de Reni Eddo-Lodge, je m’étais promis de faire la même chose. Mais voilà, parfois, ça te revient comme une envie de pisser, c’est comme replonger après un temps de sobriété.

C’est lors de réunions intimes, entre potes, que cela se passe en général. Je me suis rendu compte que lorsque tu es à l’aise avec les personnes, iels se disent « allez c’est bon, on peut dire ce qu’on veut elle n’interviendra pas ». À croire que la charge raciale ouvre la porte et permet à certain·e·s l’énonciation de propos décomplexés. La charge raciale, c’est le fait de toujours devoir penser à la conduite à adopter afin d’éviter les jugements ou les stéréotypes liés à la race. Et c’est bien de cela dont il s’agit. Je suis métisse ayant pratiquement toujours vécu en France. Je me comporte comme une blanche, et parfois je me demande si les gens oublient que je ne le suis pas !

Quand la fragilité blanche est mise à rude épreuve

C’est donc lorsque je rappelle ma position de femme racisée et donc les expériences de discriminations auxquelles je fais face que cela pose problème. Bien sûr, les gens voient que je suis racisée, difficile de passer à côté. Cependant, certaines personnes sont tellement persuadées que nous sommes à égalité qu’iels tendent soit à minimiser mes expériences, soit à carrément les nier. Ça, c’est la fragilité blanche. Même si les personnes tentent de se persuader et te persuader qu’elles sont de bonne foi, elles n’y échappent pas. La fragilité blanche (white fragility) est un concept développé par la sociologue Robin DiAngelo. Elle explique que les blanc·he·s n’étant pas habitué·e·s à être ramené·e·s à leur couleur de peau, iels ne remettent donc pas en question la position qu’iels occupent, leurs privilèges. Convaincues qu’iels ne sont pas racistes, il est difficile pour elleux de remettre en question leurs identités de « bonnes personnes blanches » si bien que lorsque cela leur est rappelé, iels se trouvent dans un inconfort, voire vexé·e·s.

J’ai fréquemment été confrontée à ce genre de réactions mais lorsque cela se passe dans un environnement perçu comme safe, là ça pose problème. C’est à ce moment que la pédagogie est utile, mais voilà, c’est également à ce moment que je ne perçois plus cet espace comme safe. C’est frustrant et injuste. La charge raciale revient au galop et je dois prendre des précautions afin d’éviter de heurter la sensibilité blanche de quelques-un·e·s alors que les racisé·e·s se heurtent en permanence aux oppressions liées à la couleur de peau et au processus de différenciation.

Quand on me dit : « Sois pédagogue ! »

Peut-on seulement comprendre que cet effort de pédagogie reproduit la charge raciale ? Il arrive effectivement que parfois je n’aie pas envie de faire appel à la pédagogie face à certains propos. Et on ne devrait pas me blâmer pour cela.

Non, je n’arrive pas à rester calme lorsque l’on ne reconnaît pas mes discriminations.
Non, je n’arrive pas à rester calme et pédagogue lorsque l’on nie ces dernières.
Non, je n’arrive pas à rester calme et pédagogue lors que l’on me demande de comprendre des actes d’oppression.

J’ai autant droit à l’imperfection que n’importe quelle autre personne. Pourquoi devrais-je réfléchir à la formulation de mes phrases afin de ne pas heurter la sensibilité blanche de certain·e·s alors que ces personnes s’exonèrent de tout filtre face à moi ? Je me suis rendu compte que, dans certains milieux, je dois systématiquement comparer mes expériences de discriminations raciales aux expériences de discriminations sexistes pour tenter de les faire reconnaître. Alors quoi, on peut reconnaître ses privilèges dans la hiérarchie genrée mais pas raciale ?

Nous, femmes racisées, faisons face à plusieurs discriminations et ce serait la moindre des choses de toutes les reconnaître. C’est pour cela qu’il est urgent d’étendre cette lutte et de l’étendre à travers les allié·e·s, notamment parce que c’est avec elleux aussi qu’on pourra avancer. Les allié·e·s sont important·e·s car iels sont dans la possibilité d’accompagner les raisonnements sans être heurté·e·s par des micro-agressions mais iels doivent aussi faire preuve d’humilité.





2 commentaires

Laurol

Le calme viendra plus tard. Et tes remarques pertinentes s ancreront plus profondement dans l esprit de tes interlocuteurs. C ce quej ai appris en vieillissant. J ai perdu l énervement, l agacement,l’envie d’être pédagogue qui n est franchement pas un must. Et me voici, à l aube de les 50 ans, super zen avec le sujet😀😀 Pas tout à fait, mais oui, cette urgence s apaise et tu exprimes tes argulents plus calmement. Du coup, ca calme le débat et tu rentres dans le fond des choses. Et là c est intéressant car tu peux, pour peu que le gars en face ait quelques neurones en stock, pousser le raisonnement ou évoquer l histoire. Bref, tout ce que tu dis est vrai. Je l ao vécu mais je pense que c plus dur pour les femmes. Si tu peux jetee un œil sur Trevor Noah aux US. Il fait un bel homlage aux femmzs noires en expliquant que si tu veux savoir pour qui voter, regarde qui les intéresse car c la communauté la plus opprimée du pays. Il en est de même chez nous. Continue, tu as une jolie plume, j en connais deux qui doivent être bien fiers d’où ils sont

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