Culture Societé
Jetons l'artiste avec l'eau du bain Roseaux, magazine féministe



Attaquons-nous à la fameuse question  : «  faut-il séparer l’homme de l’artiste  ?  » Mais décalons le regard et exerçons notre esprit critique. Je ne suis pas là pour te dire ce que tu dois penser, mais pour t’inviter à réfléchir autrement à la question.

Il y a une chose qui n’a pas encore été faite, et qui me semble nécessaire pour mieux appréhender le «  débat  » (qui n’en est pas un, on y reviendra)  : il s’agit de l’analyse du discours. De quoi celleux qui crient sur les toits et les plateaux de télévision «  censure  » et «  sorcières  » parlent-iels vraiment  ? Oui, c’est ironique, de clamer partout et sans cesse que nous vivons désormais dans un régime de censure. Quelle est leur argumentation  ? Et quand il n’y en a pas, comment camouflent-iels son absence  ?

Censure et tribunal médiatique, vraiment  ?

Il faut commencer par un rappel de définitions. On trouve dans le Larousse les deux définitions suivantes de «  censure  »  :

«  Examen préalable fait par l’autorité compétente sur les publications, émissions et spectacles destinés au public et qui aboutit à autoriser ou interdire leur diffusion totale ou partielle. (En France, les films doivent comporter un visa de censure, le visa d’exploitation, délivré par le ministre de la Culture après avis d’une commission.)  »

«  Commission de personnes chargées de cet examen.  »

Le verbe « censurer » est défini ainsi : « interdire tout ou partie d’une communication destinée au public : censurer un article de journal »

Peut-on dès lors véritablement de censure lorsque les collectifs et militant∙e∙s féministes donnent leur avis sur un film, un auteur, un réalisateur  ? Nous vivons en démocratie (quoique l’on puisse parfois en douter, mais c’est un autre débat), ce qui suppose la liberté d’expression, tant que celle-ci ne nuit pas à autrui. Dénoncer les agissements et les propos, passés ou présents, d’un individu lorsqu’ils tombent sous le coup de la loi et/ou lorsqu’ils sont discriminants, ce n’est pas de la censure. C’est de la liberté d’expression. C’est également l’expression d’une responsabilité citoyenne  : dénoncer de tels propos et agissements – sexistes et pédocriminels dans le cas de Matzneff et Polanski – c’est faire son travail de militant∙e.

Les militant∙e∙s et collectifs préfèrent appeler au boycott. Ici encore, une définition du Larousse s’impose  : «  Action de boycotter, de refuser d’acheter un produit, de participer à un examen, etc., en particulier, cessation volontaire de toute relation avec un individu, un groupe, un État, en signe de représailles.  »

Il s’agit ici de refuser de consommer un bien culturel (les films de Polanski, les livres de Matzneff) et d’encourager le plus de personnes possible à faire de même. Le but  ? Faire du bruit, alerter l’opinion publique et les médias, enclencher une réflexion individuelle et collective sur les questions de discriminations.

Quant au fameux «  tribunal médiatique  », il mélange un certain nombre de concepts et de sphères. Il y a d’abord bien sûr la dimension de la justice, et l’idée que cette justice serait usurpée et qu’il n’y aurait plus présomption d’innocence mais présomption de culpabilité. Il y a ensuite le fait de mettre médias et réseaux sociaux dans un même sac.

Si l’on concentre sur les médias, une chose est claire  : ce sont surtout les éditorialistes qui donnent leur opinion sur des sujets brûlants (ce qui est leur travail). La plupart des journalistes sont dans le factuel, dans la narration des faits, dans l’information donc. Les sources sont vérifiées, croisées. Bref, journaliste est un métier consistant à fournir des informations en respectant un certain cadre, qui n’est pas celui d’un∙e juge au tribunal – cellui-ci prenant d’ailleurs des décisions en fonction de la loi, et non en fonction de son opinion personnelle.

Cette accusation de «  tribunal médiatique  » ne tient donc pas. Le seul lien qui peut exister entre journalisme et justice est lorsqu’une enquête journalistique conduit à l’ouverture d’une enquête judiciaire, comme c’est le cas pour Christophe Ruggia ou Gabriel Matzneff.

Petit guide pour repérer les esprits
mal intentionnés sur la question

Disclaimer  : le groupe «  les féministes  » n’existent pas. Il existe divers mouvements (universaliste, intersectionnel, etc.), et des divergences d’opinion sont présentes au sein de chaque mouvement.

Pratiquement chaque fois qu’une féministe (souvent membre d’une association) est invitée dans les médias afin de s’exprimer sur le sujet de la «  morale  », de la «  censure  », etc., dans la culture, c’est invariablement le même scénario qui se reproduit  :

  1. On place directement la discussion sur le terrain de l’interdiction («  on ne peut plus rien dire  », «  dictature de la pensée  », «  tendance fascisante  »), ce qui empêche l’intervenante d’exprimer par exemple un point de vue où il ne serait pas question de censure  ;
  2. Mansplaining et manterrupting  : après tout, moins elle parle mieux c’est, elle est forcément hystérique  ;
  3. Lorsqu’elle peut enfin placer deux mots  : on lui rétorque retour à l’Ordre moral (référence historique à la Troisième République pour faire peur aux réactionnaires cultivé∙e∙s), point Godwin (les nazis et leurs autodafés), comparaison avec «  l’Amérique puritaine  »  ;
  4. Exagération à tous les niveaux  : on va par exemple parler de la censure de la fin de l’opéra Carmen, alors qu’UN metteur en scène a changé UN élément d’UNE mise en scène de l’opéra, où le féminicide est remplacé par… un homicide (il s’agit donc d’une question d’interprétation et non de censure)  ;
  5. Alignement d’informations et de chiffres globalement très exagérés, voire faux, afin de décrédibiliser les discours féministes. Contrer un discours pareil impose de tout reprendre depuis le début, ce qui n’est pas possible dans un laps de temps souvent réduit, l’intervenante tente donc de sauver les meubles (et on admire son calme)  ;
  6. Oups on n’a plus de temps, merci d’être venue et d’avoir apporté votre éclairage à cette question essentielle.

Mais que veulent les féministes  ?

On aimerait bien pouvoir le dire, haut et fort, ce qu’on veut. Mais on ne nous en laisse ni l’occasion, ni le temps. Dans les rares espaces où la parole féministe a véritablement pu s’exprimer, on arrive à la solution du cas par cas et de la (bonne) conscience individuelle. A toi, dès lors, de décider, pour chaque personnalité, si tu vas aller voir son film au cinéma, aller au concert, acheter son livre. Tu peux trouver des biais pour ne pas payer de place de cinéma. Certes.

Tu peux aussi aller plus loin en te posant les quelques questions suivantes  :

  1. Qu’est-ce que cette production culturelle t’apporte  ? Si c’est pour le vernis social de la culture générale, est-ce que ça en vaut vraiment le coup  ?
  2. Est-ce que tu n’en profiterais pas pour découvrir d’autres productions culturelles, faites par des femmes et/ou des personnes issues de groupes minoritaires  ?
  3. Que faire de celleux dont, parmi tes artistes préféré∙e∙s, tu as découvert une part d’ombre  ? Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre ont été antisémites et ont soutenu Gabriel Matzneff  ; André Gide était pédocriminel et raciste  ; Gloria Steinem a été transphobe, etc., etc. Tu peux continuer à les lire, les écouter, rien ni personne ne t’en empêche. Tu peux aussi garder ces éléments à l’esprit, accessoirement te rappeler que toi aussi tu as pu dire de sacrées conneries. Et surtout aiguiser ton esprit critique en toutes circonstances (ce qui ne t’empêche pas de te déhancher de temps en temps sur du Claude François).
  4. A qui préfères-tu donner ton argent (si/quand tu en as)  ? Parce que nous vivons toujours dans un monde capitaliste (on travaille à la révolution, promis), se poser cette question est important. Est-ce qu’il ne serait pas plus logique, plus militant, plus cohérent, de donner ton argent à des personnes produisant du contenu intelligent, respectueux, pertinent, qui te fait du bien et qui fait du bien à la société, qui nous fait réfléchir  ?

Un dernier point : considérer cela seulement d’un point de vue individuel, comme c’est parfois suggéré, contribue à la dépolitisation de cette question épineuse. Il ne s’agit pas seulement de boycotter un artiste, un auteur, un chanteur. Il s’agit de s’attaquer à la culture dans son ensemble : ses ressorts, les gens qui en sont à la tête, son contenu, la façon dont on en parle, à qui elle s’adresse majoritairement. Détruire les oppressions systémiques nécessite une démarche systémique.

Enfin, pour finir, quelques conseils culturels alternatifs :

Les films de Woody Allen te font rire  ? Fais-toi les séries Dix pour cent, Work in progress et toute la filmographie de Phoebe Walley-Bridge.

Louis-Ferdinand Céline t’impressionne, te bouscule, t’interroge par son style et les thèmes abordés  ? Lis Violette Leduc, Virginie Despentes, Léonora Miano.

Bertrand Cantat te fait chantonner à tous les coups  ? Ecoute Vendredi sur mer et Lizzo.

Les films de Polanski te fascinent  ? Regarde la série Pose, la filmographie de Céline Sciamma, et celle d’Adèle Haenel.

Les livres et les journaux intimes de Gabriel Matzneff t’émoustillent  ? Écoute, je ne peux plus rien pour toi, personne ne le lit plus depuis longtemps. Tu peux toujours (re)lire Proust, il paraît que c’est pas mal.

Pour aller plus loin :  

- L’émission du 23 décembre 2019 de L’Instant M sur France Inter : « Le journalisme : "Tribunal médiatique", vraiment ? », avec notamment comme invitée Marine Turchi, qui est à l’origine de l’enquête dans laquelle Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia d’agression sexuelle et de prédocriminalité.  

- L’épisode 66 du podcast Quoi De Meuf « Faut-il séparer l’artiste de l’œuvre ? »  

- L’interview de Vanessa Springora (victime de Gabriel Matzneff) sur France Culture à l’occasion de la sortie de son livre, « Le Consentement ». 

-  « Ma responsabilité est aussi d’entendre la souffrance des autres » : pourquoi Gallimard arrête la vente du « Journal » de Matzneff » à lire sur Le Monde

-  « Consentement, viol, prescription… : les questions soulevées par l’affaire Matzneff » à lire sur Le Monde

- « "À Florence, Carmen ne meurt pas" : polémique sur l’adaptation du célèbre opéra » à lire sur Franceinfo

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Un Commentaire

Guyonnet

En effet, c’est une question importante. Et en effet, quand je veux « consommer » un bien culturel comme il est convenu d’appeler cela dans notre société capitaliste, je me demande toujours ce que je peux faire de mieux avec mon argent plutôt que de financer des personnes à l’éthique ou aux pratiques douteuses ou criminelles! Pas facile quand on écoute la radio… Ceci dit, moi qui était une fan de Cantat et noir désir, je ne vois pas du tout le rapport avec Lizzo ou vendredi sur mer dont l’univers musical n’a vraiment, rien mais rien du tout à voir 😉 mais merci dem’avoir fait découvrir deux artistes aux univers si particuliers!

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