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Grandir en étant exposé·e aux violences conjugales Roseaux, magazine féministe



Je vous fais part d’une expérience qui m’a marquée et a eu des conséquences tout au long de ma vie : les violences conjugales. J’ai grandi en entendant ma mère se faire rabaisser, humilier, frapper, étrangler, menacer de mort, pendant de longues années. 

Les violences conjugales restent un sujet qui intéresse peu et/ou tabou. Pourtant en 2019, en France, (au moins) 122 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, la conséquence directe de ces violences. Ces femmes violentées physiquement, psychologiquement, financièrement, ne sont souvent pas comprises et sont jugées par leur entourage, mais aussi par l’opinion publique et les services qui les accompagnent. 

Ce dont on parle encore moins, ce sont les hommes battus et les enfants qui ont grandi dans ce type de milieu. Grandir dans un environnement empreint de violences conjugales est traumatisant et entraîne également des conséquences au niveau de la santé mentale et physique, affecte son estime de soi et celle des autres, change la perspective que l’on a des relations humaines. 

Lorsque j’ai entendu la première fois, j’avais 6 ans. J’entendais mon père qui engueulait ma mère. Je me suis levée, j’ai vu dans le couloir ma mère, agenouillée, en pleurs, et mon père tenant une ceinture dans la main. Je suis retournée dans ma chambre, dans mon lit et j’ai commencéà mon tour à pleurer, car je ne comprenais pas cette violence. Puis mon père est venu dans ma chambre et m’a ordonné, sur un ton froid et sec, de dormir. 

Ma mère était battue régulièrement, mon père faisait tout pour trouver une raison. En grandissant, j’ai commencé à m’interposer mais cela ne l’empêchait pas de la frapper et l’invectiver. 

Je n’aimais pas spécialement l’école mais au moins j’étais loin de la maison. En rentrant à la maison, j’avais souvent la boule au ventre. Je me demandais ce qui pouvait arriver à ma mère. Est-ce que j’allais la retrouver allongée par terre, est-ce que j’allais la retrouver morte ?

Effets de l’exposition des violences conjugales sur les enfants 

Les enfants traumatisé·e·s par des violences conjugales présentent davantage de problèmes de santé :

 La santé physique 

  • Retard de croissance, allergies, maux de têtes, troubles de l’alimentation 
  •  Les troubles du comportement et de la concentration 

La santé mentale :

  •  Le développement cognitif : langage, performances scolaires
  •  Le développement comportemental : comportements à risque, délinquance
  • Les syndromes post-traumatiques : des cauchemars, une anxiété accrue, peurs, rumination, hypervigilance
  • Difficulté à la construction identitaire : repli sur soi, manque d’estime de soi et de confiance en soi
  • Difficultés dans les relations intimes et risque de vivre également de la violence dans la vie de couple

Les effets de l’exposition aux violences conjugales sur le plan physique

Personnellement, je suis très anxieuse, je souffre de stress post-traumatique qui se traduit par de l’hypertension et j’ai eu aussi quelques crises d’angoisses. J’ai également du cholestérol dû à mon alimentation et au stress chronique. Il faut savoir que les enfants exposé-e-s aux violences conjugales donc « soumis-e-s à un stress chronique ont un taux de cortisol sanguin nettement supérieur à celui des enfants élevés dans un environnement calme”. Un niveau élevé de cortisol peut être à l’origine de l’augmentation du cholestérol. 

Le stress post-traumatique et l’anxiété sont tellement internalisés en moi que les rares fois où je ne suis pas anxieuse ou que je n’ai pas un des symptômes du stress post-traumatique, je ne me sens pas normale, il me manque quelque chose. Le seul moyen que j’aie trouvé pour ne pas être anxieuse est de fumer la fameuse plante verte, mais ce n’est pas une solution qui me convient vraiment. Ces symptômes se sont plus ou moins atténués car de mes 9 ans à mes 17 ans, j’avais pratiqué du sport. Puis, ils sont revenus plus intensément ces trois dernières années, dans ma phase finale dépressive. 

Les effets de l’exposition aux violences conjugales sur le plan physique

Au niveau de la construction de soi, j’ai eu beaucoup de mal à avoir confiance en moi et une estime de moi. Je me dévalorisais souvent par rapport aux autres, une sous-estime de soi cachée sous de la fausse modestie. Je me comparais constamment aux autres et je me trouvais aucune qualité. Ce n’est que depuis quelques mois que ma confiance et mon estime de moi se sont nettement améliorées. 

D’autres problèmes de santés peuvent être causés parl’exposition aux violences conjugale à travers deux distincts troubles. Les troubles de l’adaptation (phobies scolaires, angoisse de séparation, hyperactivité, irritabilité, difficultés d’apprentissage), et les troubles de la concentration. 

J’ai énormément du mal à me concentrer, je peux au maximum me concentrer 30 minutes, puis je dois soit faire une pause ou autre chose car je me lasse vite. Ce trouble de la concentration n’est pas aidé avec les objets technologiques qui nous entourent et qui favorisent la distraction. 

L’exposition aux violences conjugales n’affectent pas seulement soi-même, elle nous affecte aussi au niveau relationnel.

Comment l’exposition aux violences conjugales a changé ma perspective des relations humaines 

Ma perspective sur les relations humaines a changé. Je suis devenue une personne très méfiante, ayant une image négative des personnes de mon entourage. C’est plus fort que moi, j’ai cette peur que la personne me fasse du mal. Ça été très dur et ça l’est toujours pour moi de faire confiance à quelqu’un, je reste très vigilante et sur mes gardes. C’est une manière pour moi de me protéger mais petit à petit, j’y travaille. En étant hyper vigilante et méfiante, on ne peut pas construire de relation profonde, on ne peut pas être proche de quelqu’un. Cette méfiance et hypervigilance met une barrière. Puis, concernant les relations amoureuses, ayant été habituée à une relation violente et conflictuelle, je deviens agressive facilement. Par l’agressivité, je vois un moyen d’imposer mon point de vue et de régler le problème. Les relations amoureuses provoquent en moi une grande angoisse et anxiété. J’ai constamment peur de répéter le cercle vicieux, soit en étant l’auteure ou en étant victime. C’est possible (et important) de se faire aider. 

Souffrir de dépression et d’anxiété

 J’ai mis du temps à réaliser et accepter à l’idée que j’avais besoin d’aide. La santé mentale dans la culture sénégalaise reste un sujet tabou ou qui est totalement déconsidéré. Cela reste considéré comme “des maladies de blanc·he·s” par beaucoup d’Afro-descendant·e·s. Ma dépression a duré 10 ans, de mes 16 ans à mes 26 ans. Elle était rythmée par des envies suicidaires, des troubles alimentaires, de l’irritabilité, de l’agressivité, de l’anxiété, de la fatigue et de la tristesse récurrentes. Je savais que j’avais des comportements et des attitudes qui ne faisaient pas partie de ma personnalité. Pourtant, je n’arrivais pas à mettre les mots sur ce que j’avais. Puis, j’ai eu ma période de déni, prenant de l’alcool et fumant pour pouvoir oublier, ou encore en mangeant peu ou trop pour me punir de ne pas aller mieux. En arrivant à Berlin en 2017, ma dépression s’est empirée. Je n’avais aucune motivation pour rien, j’évitais d’aller au travail, j’avais fréquemment des envies suicidaires. J’étais allée chez des psychologues mais sans succès, iels ne me correspondaient pas. Le premier était un homme, et je ne suis clairement pas à l’aise avec les hommes en général. La deuxième était tout simplement une psychologue incompétente. Toutefois, il ne faut pas abandonner ses recherches, c’est un travail difficile mais nécessaire de trouver la manière dont vous allez surmonter ces traumatismes. 

Ca va de mieux en mieux 

Le déclic a eu lieu en juin dernier. Au travail, j’ai eu petite voix dans ma tête me disant “Suicide-toi, tu ne sers à rien”. En rentrant chez moi, j’ai pleuré et je me suis dit soit tu le fais, soit tu décides d’aller mieux. Un ultimatum s’était posé. J’ai décidé donc de rester sur terre et d’aller mieux. 

J’ai décidé de travailler sur moi en prenant les bons conseils du livre “Surmonter les traumatismes d’enfance”. Le livre nous apprend à analyser les conséquences de nos traumatismes dans la vie quotidienne, comment travailler sur son image de soi et la protection de soi, comment acquérir une perspective équilibrée des choses, comment ressentir et gérer la colère et bien d’autres choses encore. C’est un livre qui nous apprend à être mieux avec nous-mêmes et les autres. 

Aujourd’hui je vais beaucoup mieux. C’est la première fois en dix ans, que je me sens vraiment bien et que je me retrouve connectée à moi-même. J’ai encore beaucoup de chemin à faire, notamment sur la relation que j’entretiens avec mes parents. Je garde espoir et reste positive. Il est très important de travailler sur ses traumatismes, ce n’est pas fatalité. Tout le monde mérite d’aller de l’avant sans être enchaîné·e à ses traumatismes, qui nous rendent la vie si difficile. 

Pour aller plus loin 

Les conséquences de la violence conjugale sur l'enfant - Interview de Maurice BERGER. Professeur et Chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint-Etienne, France. - 01.11.2019
Does Stress Affect Your Cholesterol ? - Healthline 
L'enfant exposé à la violence conjugale : quelles difficultés et quels besoins d'aide ? - Andrée Fortin - Cairn.info
Effets de la violence conjugale sur l’enfant – Nathalie Savard - UNAF
L'enfant exposé à la violence conjugale  : quelles difficultés et quels besoins d'aide  ? - Andrée Fortin – Cairn.info 

À propos de l’autrice : Aissa Sica, storyteller et fondatrice du blog Womxn of Color, un blog mettant en avant divers portraits de femmes racisées, pour mettre en avant une représentation plurielle et aborder différentes thématiques. Vous pouvez retrouver également le projet sur Instagram sous le nom de @aissasica.



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