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« La Tresse » : quand sexisme, racisme et capitalisme s'entremêlent
Roseaux, magazine féministe





Cet article fait partie du dossier "Roseaux lit".

NB : Ce n’est pas par pure réjouissance que nous avons choisi le ton de la critique acerbe et véhémente, ni par irrespect pour le travail de l’autrice, que nous publions cette chronique négative. C’est davantage pour s’éloigner d’un certain « féminisme washing » qui prolifère désormais dans de nombreuses œuvres de fiction et qui, nous semble-t-il, dévalorise la fonction première du féminisme, celle de dénoncer les inégalités, de lutter contre les stéréotypes trop souvent ancrés dans les récits, et de donner corps et voix à des expressions dissonantes, en rupture avec le discours dominant. Nous faisons ce choix pour avancer dans le débat, pointer ces romans qui donnent une visibilité à des personnages féminins pour en faire un filon exploitable, bien loin des réalités et des revendications de notre militantisme.

Dès la sortie du premier roman de Laetitia Colombani, les recommandations ont fleuri dans chaque émission culturelle et blog littéraire, les coups de cœur en librairies se sont accumulés, et même des proches m’en ont conseillé la lecture. Les avis étant dithyrambiques, j’ai ouvert ce « best-seller incontournable » de l’été 2017. Depuis, La Tresse s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires (toutes éditions confondues) et est traduit en 34 langues. Ce qui ressort, c’est que La Tresse serait un roman « de femmes » car il peint le destin croisé de trois femmes, sur trois continents différents.

Hormis le style assez fade et les fins de chapitres loin des cliffhangers qui pourraient nous tenir en haleine, ce qui m’a frappée à la première lecture, ce sont les clichés dans lesquels sont enfermées les protagonistes. Notamment, les caractères, métiers et niveaux de vie qui leurs sont rattachés : Smita, l’Indienne, est une Intouchable vivant dans une misère extrême, Giulia, l’Italienne, est une ouvrière chargée de reprendre l’entreprise de son cher padre, et Sarah, la Canadienne, est une avocate brillante et fortunée qui se consacre exclusivement à son travail et doit lutter contre le cancer. La dichotomie pays riche/pays pauvre est bien présente, leurs parcours de vie vont de pair avec les clichés ambiants liés à leurs origines, et l’on ne trouve aucune dissonance avec les stéréotypes habituels qui peuvent être véhiculés.

Un sexisme très bien intériorisé

Tout d’abord, ce livre, présenté comme féministe (même si l’usage est galvaudé, ce n’est pas parce qu’un roman a des protagonistes féminins qu’il est féministe), raconte les combats quotidiens de trois femmes. Pour autant, il fait preuve d’un sexisme intériorisé et caractérisé notamment par un éloge de la beauté, validée par le regard des hommes. Les deux protagonistes occidentales sont souvent décrites par le prisme de leur beauté physique – réelle ou déjà consommée. « Giulia est belle, on le lui a souvent dit. Malgré ses allures de garçonne, elle dégage un mélange d’innocence et de sensualité qui ne laisse pas les représentants de la gent masculine indifférents.  » Quant à Sarah, sa beauté s’est évanouie depuis qu’elle est malade d’un cancer. Alors « [qu’]avant, ses jambes étaient galbées, ses fesses moulées dans des tailleurs élégamment coupés, son décolleté était une arme de séduction avérée. C’était un fait : Sarah plaisait. Peu d’hommes lui résistaient. » La validation des corps de Giulia et Sarah passent par le regard extérieur des hommes, qui ne sont pas indifférents ou qui ne résistent pas au mythe de la jeune fille innocente et sensuelle ou à celui de la vamp tentatrice et hypersexualisée.

À ces descriptions caricaturales s’ajoute le cliché de Sarah, working-girl qui refuse de vieillir, et qui s’enferme dans le carcan de la haine de soi, puisqu’elle est une femme et dépasse la quarantaine. «  Elle déteste qu’on lui donne du Madame, le mot claque sur elle comme une gifle. Au cabinet, tous le savent : on l’appelle Maître ou Mademoiselle, jamais Madame. Deux fois mariée, deux fois divorcée, les effets s’annulent. Et puis Sarah l’exècre, ce mot qui signifie : vous n’êtes plus une jeune femme, une demoiselle, vous êtes passée dans la catégorie d’après. » Sarah n’aurait plus un physique attractif, et l’autrice l’enferme dans un dégoût d’elle-même, sans jamais élaborer une critique politique constructive de ce système qui perpétue la haine du corps des femmes à partir d’un certain âge…

Aussi, si ce roman se veut relayer les destins de femmes fortes, celles-ci sont pourtant construites et grandies par des hommes. « [Giulia] songe à Kamal, et comprend soudain que cet homme, elle ne l’a pas rencontré par hasard, le jour de Santa Rosala [jour où il se fait arrêter par pur racisme de la part des autorités locales, NDLR]. Il lui a été envoyé. Le ciel a entendu sa prière, et l’a exaucée. Il est là le signe, le miracle qu’elle attendait. […] Elle se sent femme aujourd’hui, auprès de cet homme qui l’a révélée.  » Son père, patron de la société capillaire qu’elle reprend, puis son amant Kamal, l’ont finalement modelée. Ils ne sont pas seulement des soutiens, ils la constituent et ont forgé ce qu’elle est.

Un capitalisme exacerbé

Ce roman est soi-disant « mondial » car composé de trois nationalités, issues de trois continents différents. Il donne une vision du monde, et plus particulièrement du monde du travail, capitalistique et ancrée dans le principe du succès financier, de la self made woman à l’américaine. Cette vision débute par un déni des réalités des classes sociales et économiques, quand Giulia, « ainsi, vêtue et coiffée, n’est plus la fille du patron : elle est une ouvrière comme une autre, une employée de la maison Lanfredi. Elle y tient. Elle a toujours refusé d’être privilégiée. » Pourtant, comme c’est écrit, elle reste la fille du patron et participe donc à l’aliénation des ouvrières, toujours présentées comme des travailleuses assidues, presque acharnées. Et elle finit par reprendre l’entreprise pour la développer, la faire tourner et surtout s’enrichir.

Sarah, quant à elle, est le stéréotype même de l’avocate qui passe sa vie au travail. Quand elle doit faire face à sa maladie, elle réagit en sainte patronne du libéralisme :

« Elle ne va rien dire. À personne. Au cabinet, nul ne doit savoir. La nouvelle ferait l’effet d’une bombe dans l’équipe et, pire encore, chez les clients. […] Certes, elle est malade, mais ce n’est pas une raison pour que sa vie change. Il faudra être très organisée pour ne pas éveiller les soupçons, inventer des codes secrets dans son agenda pour ses séances à l’hôpital, trouver des raisons pour justifier son absence. Il faudra se montrer inventive, méthodique, rusée. Telle l’héroïne d’un roman d’espionnage, Sarah va mener une guerre souterraine. […] Après tout, elle a bien réussi à dissimuler ses grossesses, elle parviendra bien à cacher son cancer. »

Elle participe au système en mettant sa vie et sa santé en danger pour répondre au principe de productivisme, d’efficacité sans faille : « Un burn-out ? Le terme la fait sourire. Une expression à la mode, galvaudée, un bien grand mot pour un petit coup de fatigue.  »

Les héroïnes de ce roman doivent être des guerrières, avoir la force et la combativité qui sont habituellement des traits de caractères assignés aux hommes. À l’inverse, elles doivent effacer toute qualité souvent pensée comme « féminine » – l’empathie, la bienveillance et l’indulgence – car l’ascension professionnelle est un combat. Ces émotions sont écartées afin de mieux répondre au monde néolibéral. Ce roman est l’histoire de trois individus, ce n’est jamais un combat collectif avec une réflexion sociale aboutie. Smita, par exemple, refuse que sa fille nettoie les latrines des autres comme elle, et se bat pour retrouver sa dignité. Elle organise alors sa fuite mais son histoire reste une trame individuelle, celle d’une maman qui tente de se débattre dans un monde toujours plus difficile, tandis que pour Giulia, la réussite passera par le sauvetage de l’entreprise de son père. Et pour ce faire, la matière première des cheveux italiens venant à manquer, il faut aller la chercher en Inde : « Importer. C’est la seule façon de sauver l’atelier. »

Un final entre extractivisme et racisme

Avant d’évoquer le final grotesque du roman (désolée pour le spoil), je voudrais revenir sur le personnage de Kamal, homme racisé amoureux de Giulia. Il est caractérisé par des appellations d’un racisme prégnant : « l’homme à la peau sombre » ou plus loin « Il est là. Le turban. Le turban de la dernière fois, celui de la rue, le jour de Santa Rosalia. » Ce qui est extrêmement crispant dans ce passage – hormis la métonymie monstrueuse du « turban » qui chosifie Kamal –, c’est que je crois que l’autrice se voulait presque bienveillante, elle pensait poser un regard affectueux sur ce personnage. Kamal est exotisé et le texte empreint d’un imaginaire raciste : «  Giulia s’amusait de la façon dont on suspendait les mèches aux fenêtres pour les faire sécher – on aurait dit le butin d’une tribu d’Indiens, une série de scalps étrangement exhibée. »

Par ailleurs, les trois héroïnes se retrouvent liées car Smita se rend dans le temple de Vishnou pour faire offrande de ses cheveux. « Si les Italiens ne gardent plus leurs cheveux, les Indiens, eux, les donnent ! Ils sont des milliers à se rendre dans les temples, chaque année. Leurs cheveux sont vendus par tonnes. C’est une manne presque inépuisable.  » «  Il s’agit pour la plupart de pauvres et d’Intouchables, dont la chevelure constitue la seule richesse. » Et pourtant, iels n’en gagnent aucune rémunération, Smita va même payer 15 roupies pour se faire tondre la chevelure.

Giulia, grâce à son entreprise, va donc récupérer ces mèches de cheveux afin de fabriquer une perruque. Et, Sarah, après son traitement contre le cancer, n’a plus de cheveux. Il est ainsi frappant de remarquer que les cheveux sont véritablement l’apanage de la beauté et de la féminité : «  L’alopécie, c’est l’incarnation de la maladie. Une femme chauve, c’est une femme malade, peu importe qu’elle ait un pull magnifique, des talons hauts, un sac dernier cri, personne ne les remarquera, il n’y aura rien d’autre que ça, ce crâne nu qui est un aveu, une confession, une souffrance. Un homme rasé peut être sexy, une femme chauve sera toujours malade, pense Sarah. Le cancer lui aura donc tout pris : son métier, son apparence, sa féminité. » Ainsi, l’autrice compare même sa situation au statut social de Smita en Inde : « Intouchable, voilà ce que Sarah est devenue. Reléguée au ban de la société.  » Et le parcours spirituel de Smita qui se rend dans le temple de Vishnou est comparé à celui de Sarah qui achète sa perruque. «  C’est comme un pèlerinage, un trajet qu’elle doit faire à pied, tel un rite de passage. » Et surtout, elle n’était plus rien sans cheveux. « Ce qu’elle avait perdu, il lui semble alors que cette chevelure le lui rend. Sa force, sa dignité, sa volonté, tout ce qui fait qu’elle est elle, Sarah, forte et fière. Et belle. Soudain, elle se sent prête.  »

Il y a un véritable problème de comparaison, de proportions. Les parcours des trois femmes et leurs soucis sont évoqués de manière similaire, comme si les mêmes difficultés s’imposaient à une Italienne dont l’entreprise est en difficulté, à une Canadienne dont le cancer est simplement un motif pour la voir sans cheveux (et donc conclure l’intrigue sans aucune once de suspense) et l’Indienne dont le parcours est résolument un calvaire. La quête des cheveux de la Canadienne est placée au même degré que la fuite de l’Indienne qui risque viol, tabassage et mort. La beauté « féminine » passerait par les cheveux et ceux-ci sont extraits ailleurs. Et le livre se conclut sur un anthropocentrisme exacerbé :

« En s’éloignant du salon, Sarah pense à cette femme à bout du monde, en Inde, qui a donné ses cheveux, à ces ouvrières siciliennes qui les ont patiemment démêlés et traités. À celle qui les a assemblés. Elle se dit alors que l’univers travaille de concert à sa guérison. »

En conclusion, hormis quelques pâles critiques du monde patriarcal, ce roman ne fomente pas une pensée féministe aboutie, mais est simplement le reflet d’un sexisme intériorisé, sans remise en question des injonctions à la féminité, des affres du regard masculin et des poids qui pèsent sur les épaules de ces femmes. Je crois que Laetitia Colombani a essayé de faire un portrait de cette société mais en a oublié les multiples formes de domination qui s’entremêlent, les injonctions que les femmes perpétuent elles-mêmes et surtout, la domination des femmes blanches, des pays occidentaux, de leurs richesses et de leurs privilèges. Toute cette domination qui n’est jamais attaquée ni même conscientisée, toutes ces tensions effleurées du bout des doigts mais jamais pensées en termes de domination systémique et de critique globale. Et surtout, la réussite personnelle de ces femmes passe par leur prise en main, leur dépassement d’elle-même et le final se caractérise par une vision blanche ethnocentrée du monde.

La tresse, Laetitia Colombani, Grasset

Trois femmes, trois vies, trois continents. Une même soif de liberté.
Inde. Smita est une Intouchable. Elle rêve de voir sa fille échapper à sa condition misérable et entrer à l’école.
Sicile. Giulia travaille dans l’atelier de son père. Lorsqu’il est victime d’un accident, elle découvre que l’entreprise familiale est ruinée.
Canada. Sarah, avocate réputée, va être promue à la tête de son cabinet quand elle apprend qu’elle est gravement malade.
Liées sans le savoir par ce qu’elles ont de plus intime et de plus singulier, Smita, Giulia et Sarah refusent le sort qui leur est destiné et décident de se battre. Vibrantes d’humanité, leurs histoires tissent une tresse d’espoir et de solidarité.

224 pages, 18 €
9782246813880

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2 commentaires

Mathilde B

Merci Juliette pour cette critique J’avais vraiment l’impression d’être la seule à avoir trouvé ce livre assez mauvais littérairement parlant et extrêmement discriminant et cliché. Je trouve ça dommage qu’un livre soit qualifié de féministe dès lorsque les personnages principaux sont des femmes. Comme si on ne pouvait pas prétendre à mieux que d’avoir des personnages féminins (qui en plus présentent certaines femmes et toujours les mêmes types de femmes).

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