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Violences conjugales : « Les enfants qui y sont exposé·es ressentent un traumatisme plus sévère que s'iels se trouvaient en zone de guerre »
Roseaux, magazine féministe





Les violences conjugales ont été replacées au cœur du débat public avec notamment la mobilisation de Muriel Robin, qui a interprété Jacqueline Sauvage dans le film C’était lui ou moi. Sensibilisation, formation des travailleurs et travailleuses sociales, meilleure prise en charge… Pour Gwenola Sueur, co-fondatrice du Réseau International des Mères en Lutte, outre l’accompagnement des femmes, il reste beaucoup de travail à faire quant à la protection des enfants, témoins impuissant·es et co-victimes. Entretien.

 

En France, les enfants ne sont toujours pas considérés comme victimes des violences conjugales qui se déroulent chez eux. Pourtant, selon l’Observatoire de la Fédération Nationale Solidarité Femmes, 92 % des femmes ayant contacté le 3919 en 2016 ont signalé que leurs enfants étaient exposé·es aux violences conjugales. 22 % d’entre elles ont également assuré qu’iels étaient des victimes directes de maltraitance. La même année, le ministère de l’Intérieur a recensé la mort de 25 enfants, tué·es dans le cadre de violences conjugales.

 

À l’origine enseignante, Gwenola Sueur s’est intéressée à la question il y a plusieurs années. Elle a rejoint des associations comme SOS les Mamans en 2012 en tant que bénévole, où elle a pu tendre une oreille attentive aux victimes. En parallèle, Gwenola Sueur a suivi des formations pour acquérir une expertise du continuum des violences conjugales. En 2014, elle a fondé le Réseau International des Mères en Lutte avec le sociologue Pierre-Guillaume Prigent. Elle a répondu à nos questions, en insistant sur la nécessité de protéger davantage les enfants co-victimes de violences conjugales.

 

Qu’impliquent les violences conjugales pour l’enfant du couple ? 

 

En assistant, impuissant·e, aux violences commises sur sa mère, l’enfant se sent responsable de ne pas pouvoir la protéger : sa plus grande crainte, c’est qu’elle soit tuée. Cette peur prend le dessus sur sa propre sécurité. L’enfant peut alors décider d’intervenir physiquement pour essayer d’arrêter la violence, ou de mettre en place des stratégies psychologiques pour protéger sa mère. On peut le voir dans le film Jusqu’à la garde, de Xavier Legrand, où le petit Julien se sacrifie et part avec son père lors du premier droit de visite, pour éviter que sa mère ne soit condamnée pour non-présentation.

 

Quelles conséquences les violences conjugales peuvent-elles avoir sur le développement de l’enfant ?

 

Y assister le détruit psychologiquement. L’enfant peut présenter un état de stress post-traumatique, tomber en dépression, avoir des idées suicidaires… Iel ressent du désespoir et un sentiment de honte. Les violences conjugales ont également des effets sur son estime personnelle et son identité. Elles entraînent des problèmes de santé et éducatifs, ainsi que des difficultés à se concentrer, et des comportements agressifs à l’école. Les travaux du magistrat Édouard Durand ont même démontré que les enfants qui y sont exposé·es ressentent un traumatisme plus sévère que s’iels se trouvaient en zone de guerre.

 

La relation mère-enfant en est-elle affectée ?

 

Oui, même s’iel est en sécurité chez sa mère après la séparation, l’enfant peut devenir agressif·ve  envers elle en reproduisant la violence paternelle. Par exemple, certaines m’ont raconté qu’elles se font insulter ou frapper par leurs enfants après un week-end ou une semaine passée chez leur père. Dans ces cas, l’enfant s’est identifié·e à l’agresseur pour se protéger. Iel peut toutefois réagir différemment, en se rapprochant de sa mère car iel a vécu la violence avec elle.

 

Les deux situations peuvent entraîner un blâme des services socio-judiciaires. Ces derniers peuvent accuser la mère d’être trop fusionnelle, et, à l’inverse, lorsque l’enfant est agressif·ve, son comportement peut être interprété comme un problème éducatif au niveau maternel ; iels ne prennent pas en cause le mécanisme du psycho-traumatisme.

 

De quelle manière l’enfant devrait-il être pris en charge ?

 

Il est important de lui proposer un espace de parole après avoir clairement identifié la violence. En France, quelques associations le font, et organisent des ateliers avec les enfants, mais rien n’est prévu par la loi. Iels devraient aussi bénéficier d’un suivi médical : il faut améliorer leur accès aux soins psycho-traumatiques.

 

Lorsqu’un de ses parents est victime de violences conjugales, l’enfant a-t-il des droits ?

 

Le système présente des lacunes : même si la présence d’un enfant lors d’actes de violences conjugales constitue une circonstance aggravante, iel n’est toujours pas considéré par la loi comme victime des violences commises dans le couple. Par exemple, iel ne peut pas demander à obtenir des dommages et intérêts pour le préjudice et les traumatismes subis. Iel n’est pas systématiquement pris en charge au niveau du psycho-traumatisme et peut avoir des contacts répétés et réguliers avec l’agresseur alors qu’entre 40 % et 60 % des conjoints violents sont également des pères violents.

 

Dans ce cas, comment protéger l’enfant de son parent violent ?

 

Sa protection passe par celle de sa mère : iel peut être mis en sécurité si la mère obtient un téléphone « grand danger » [un portable doté d’une touche qui permet de joindre un service de télé-assistance 7j/7 et 24h/24, ndlr] et une ordonnance de protection. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, seulement une ordonnance sur deux est accordée. Pire encore, une étude publiée en 2018 montre que les juges des Affaires familiales ont peur d’être instrumentalisé·es et n’accordent les ordonnances que dans certaines conditions en hiérarchisant les violences.

 

Sans ordonnance de protection, est-il possible d’agir lorsque les deux parents sont séparés ?

 

Oui, nous devrions développer dans toute la France les mesures d’accompagnement protégé qui sont expérimentées par l’Observatoire départemental des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis (93). Des bénévoles – souvent retraité·e·s – sont chargé·e·s du transfert des enfants du domicile de la mère à celui du père pour que la victime et l’agresseur ne soient plus en relation. L’Observatoire a ainsi constaté que lorsque l’homme violent s’aperçoit qu’il ne peut plus avoir de contact avec son ex-conjointe, il laisse tomber la garde. Cela montre bien que la violence passe par les enfants : il est essentiel de ne pas occulter qu’ils peuvent aussi y être exposés après la séparation.

 

Les violences conjugales ne s’arrêtent donc pas lors de la rupture…

 

Non, et c’est très important de rappeler que la séparation n’est pas une vaccination contre les violences conjugales : elles ne s’arrêtent pas là, bien au contraire. De nombreuses études montrent que le système socio-judiciaire a des lacunes dans l’identification de la violence conjugale après la rupture. Les décisions des juges des Affaires familiales mettent les enfants en danger en fixant leur résidence chez le père violent ou en les plaçant en garde alternée : la victime doit pouvoir bénéficier de l’exercice exclusif de l’autorité parentale.

 

En effet, la seule manière de casser le contrôle coercitif du conjoint violent est de n’avoir aucun contact avec lui. Le problème, c’est que cette résistance des mères est mal interprétée : elles peuvent ainsi être perçues comme « hostiles » voire aliénantes, alors qu’elles ont des raisons légitimes de s’opposer aux mesures de garde partagée, aux droits de visite, et à la médiation familiale.

 

Quels sont les enjeux de la reconnaissance des enfants co-victimes de violences conjugales ?

 

Une convention a été signée entre le 3919 (Fédération Nationale Solidarité Femmes) et le 119 (Service National d’Accueil Téléphonique pour l’Enfance en Danger) afin d’améliorer les articulations entre les deux services, mais il y a encore beaucoup de travail à faire. Il faut former les personnes au contact des enfants, comme les enseignant·e·s et les travailleur·e·s sociaux·les, en les informant sur les violences post-séparation, la problématique des enfants exposés et le contrôle coercitif. Nous devons également intégrer la thématique des enfants co-victimes dans les campagnes de sensibilisation sur les violences faites aux femmes. Puis, pourquoi ne pas créer des juridictions spécialisées ?

 

Si vous êtes victime des violences conjugales ou que vous pensez qu'une femme de votre entourage l'est, vous pouvez appeler le 3919 pour obtenir des conseils et de l'aide. Il s'agit d'un numéro d'écoute nationale anonyme : votre appel restera confidentiel.


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2 commentaires

Sécher

Je suis complètement d’accord avec cette analyse. Les violences vues, entendues, sans qu’on puisse changer quelque chose dans la situation, entraînent de graves traumatismes durables.

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Marjolaine Bérubé

Il est important de toujours réagir devant de la violence. J’ai été une femme sabs enfant, puis enceinte battue et j’ai quitté l’agresseur avant la naissance de ma fille. Pourtant, il est venu saccagé mon appartement et j’ai dû aller vivre dans ma famille pour me protéger et protéger ma fille. Malgré qu’elle n’ait jamais vécu avec lui, aujourd’hui adulte, elle a eu quatre conjoints violents et son fils a été témoin de plusieurs violences. Comme nous ne vivions pas dans la même ville, plus de 250 km nous séparaient, j’ai découvert trop tard ce qu’était son enfer à elle et à mon petit- fils. Les dommages, même dans l’utérus de maman sont réels. Ma fille en est la preuve. Il est essentiel de voir tous les côtés d’un problème aussi grave que la violence faite aux femmes et d’agir. Les dommages collatéraux me suivront toujours, ainsi que ma fille et son fils.

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