Culture, Racisme
In the Fade :
guerre personnelle
et racisme systémique
Ayant reçu le Prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes, Diane Kruger retourne à la langue allemande pour un film nerveux, vif et éminemment politique, réalisé par le grand Fatih Akin.

In the Fade, c’est d’abord l’histoire de Katja, une femme qui perd son mari et son fils lors d’une explosion dans la ville de Hambourg, où iels habitent. Morts le temps d’un battement de cils. Ce n’est pourtant pas un film qui traite particulièrement du deuil en lui-même. Ici, il s’agit de mettre en lumière un combat à la fois intérieur et extérieur. Nuri, son mari, était Kurde et avait été incarcéré pour trafic de drogue. La police conclut rapidement à un règlement de comptes. Mais Katja connaît son amoureux sur le bout des doigts. Elle réunit donc toutes ses forces dans la bataille de sa vie : prouver qu’il s’agit en fait d’un attentat néonazi.

L’énergie du désespoir

 

Il pleut, il fait gris et froid, on sent le vent sur les joues de Katja. La force du jeu de Diane Kruger nous donne envie de nous battre avec elle, de la soutenir, de crier dans les tribunaux. Le personnage porte ce film comme on porte un nouveau-né : avec douceur et fermeté. Ne jamais lâcher. Cette femme est pleine de détermination et d’amour. Elle est puissante. Ce n’est pas forcément un désir de vengeance qui l’anime, mais un profond besoin de justice. Et tout son corps, si fin et si fort à la fois, reflète ce besoin vital – malgré les pleurs, la solitude et l’omniprésence de l’absence. Sa vie devient une lutte. Elle n’a plus que ça, elle n’est plus que ça.

 

Fatih Akin nous dresse un portrait de femme à la fois victime et courageuse. Une femme qui se dresse contre les torrents racistes malgré les torrents de larmes. Mais Katja n’est pas infaillible, pas invincible. Katja n

’est pas une Wonder Woman, elle est une femme forte mais mortelle. Une femme qui, contrairement à leurs représentations au cinéma et ailleurs, n’est ni une prude ni une putain, mais une personne toute en nuance. Elle aime son fils plus que tout, a rencontré son mari en lui achetant de la drogue, s’est mariée avec son mari quand il était incarcéré, se fait tatouer une alliance sur l’annulaire, se fait tatouer ailleurs aussi, elle fume, elle boit et consomme des stupéfiants quand la vie devient trop insupportable. Ce n’est ni une mère indigne ni une mère parfaite. C’est une mère et une épouse aimante, qui combine énergie et sentiments pour faire au mieux, comme elle le peut.

Le privé est, toujours, politique

 

Au delà d’un portrait de femme incisif et brut, Akin met en avant dans ce film le racisme systémique de l’Allemagne. C’est entre autres parce que Nuri est Kurde qu’il a été incarcéré parce qu’il vendait de l’herbe. Et cette peine de prison est la meilleure excuse pour les enquêteur·ice·s de conclure à un règlement de comptes. À quoi bon chercher plus loin ? À noter que dans toute cette histoire, Katja est dans un sens privilégiée. Elle est elle-même blanche, valide, cisgenre, sa famille n’est pas précaire, elle a un ami avocat. Imaginons un seul instant le même destin subi par une femme n’ayant pas tous ces prvilièges : l’idée même d’une happy end serait extrêmement difficile à concevoir.

Katja se bat ainsi avec son propre deuil donc, mais aussi avec une justice qui ne fait pas son travail comme elle le devrait. Aidée de son ami avocat, un personnage racisé, elle va donner de sa personne afin de prouver que ce crime est un crime de haine, un crime raciste. C’est donc ainsi que la fiction se mêle à la réalité, qui la dépasse d’ailleurs bien souvent. C’est le cas en Allemagne, mais aussi ailleurs, et notamment en France. Car en France aussi, les crimes racistes tuent. Même la police tue. Des personnes racisées meurent dans l’indifférence quasi générale, au sein d’un système qui protège les bourreaux. Adama Traoré, Abdoulaye Camara, Houcine Bouras, Dorel Iosif Floarea, Lahoucine Ait Omghar, Yassin Aïbeche Souilah, Youssef Mahdi… Une liste atrocement longue pour des institutions profondément racistes.

Akin nous dépeint avec force et volupté une lutte personnelle qui devient donc une lutte politique. Car c’est bien là le biais du racisme systémique, dont trop peu de gens ont conscience aujourd’hui. S’immiscer dans la vie des gens, doucement, insidieusement, comme si de rien n’était, comme si c’était normal. Jusqu’au coup de massue. Et quand on s’en rend compte, il est déjà trop tard.