Corps, Féminisme, Societé
On ne choisit
pas sa famille

Tw : inceste

J’ai 16 ans, et je ne vais pas très bien. Mes parents viennent de divorcer, je me sens perdue, je souffre de troubles du comportement alimentaire et tout le monde ferme les yeux sur eux, moi la première. Je me sens seule, délaissée par ma famille, et je m’enferme peu à peu dans la littérature. Les deux seules personnes que j’apprécie réellement, qui sont toujours là pour moi, ce sont mes grands-parents. Mon papy, ma mamie, qui habitent juste à côté de chez moi.

Je vais les voir tous les jours depuis que je suis toute petite, ma grand-mère me fait des bons petits plats, je joue de la flûte traversière avec mon grand-père qui m’accompagne à la batterie, et on improvise tous les deux sur des CD de jazz. Je me sens abandonnée par mes parents pendant ce divorce, iels sont tous les deux enfermés dans leur douleur, j’en souffre mais heureusement, mes grands-parents prennent le relais. Iels deviennent mes parents de substitution, j’ai besoin d’elleux et je suis heureuse de les avoir.

Un soir, le 29 avril, c’est une belle nuit qui annonce l’été. Il est 21 heures, j’ai un t-shirt rose décolleté, j’apprivoise tant bien que mal les changements de mon corps et le développement de mes seins, de mes hanches. Je vais voir mes grands-parents, je discute avec elleux. Puis c’est le moment de rentrer, et mon grand-père me dit qu’il va me raccompagner. À cette époque je vais mal et tout le monde le sait. À cette époque je suis faible, et tout le monde le sait.

On rentre tous les deux. Il fait nuit. Mon grand-père m’attrape par les hanches, il marche derrière moi et se place finalement à ma hauteur. Et là je sens son bras sur mes épaules qui m’attire contre lui. On continue à marcher. C’est le vide dans ma tête. Je me souviens juste d’une peur sourde, de m’être demandé « Qu’est ce qu’il se passe ? » mais je suis tétanisée. Je crois que je refuse de comprendre. Je sens une main qui me tâte les hanches, les seins, les fesses, qui fait des petits commentaires sur le fait que j’ai des formes, et je ne fais RIEN.

Je continue à marcher. Je ne pense à rien, j’ai juste envie d’être en sécurité chez moi. Arrivé·e·s devant ma porte d’entrée, je me dégage subitement, et je sens encore cette main qui me tire par le bras et cette voix qui me dit « reste, reste ». Je balbutie un « au revoir papy » et je rentre. J’esquive mon père, ma sœur, je vais dans ma chambre. Je m’assois devant mon miroir, et là je me regarde, j’essaie de sonder mon âme pour comprendre ce qu’il vient de m’arriver. Tout de suite, une voix dans ma tête me dit : « il ne s’est rien passé, tu as rêvé, il a du boire, il a du s’oublier, ce n’est pas de sa faute, tu dois oublier ».

Et c’est ce que je fais.

4 ans, à m’asseoir à la table de mon agresseur. 4 ans à lui sourire, à passer du temps avec lui, à lui faire des cadeaux pour Noël, à faire semblant. 4 ans de repas de famille, de fêtes de famille, et voir toutes mes cousines jouer avec lui, et petit à petit, enfouir tout ça, me convaincre que j’ai rêvé.

À 20 ans, j’ai une grosse crise d’anémie, je suis faible, on commence à se demander si je suis anorexique ou non, et toute ma famille parle de mes problèmes alimentaires. Mais, plus important, ça fait quelques mois que j’ai entamé, lentement mais surement, ma déconstruction*. Le féminisme et la convergence des luttes prennent une place de plus en plus importante dans mon quotidien.

À un repas de famille, mon grand-père me propose de me raccompagner, je dis oui sans réfléchir, il veut voir ma nouvelle chambre, je comprends trop tard que ce n’est qu’un prétexte. Au moment de me faire le traditionnel bisou d’au revoir, il m’agrippe le bras, tente de m’embrasser, me touche les seins. J’ai la force de le repousser en lui disant d’arrêter, il me regarde avec un grand sourire en me disant « pardon hein, mais je n’ai pas pu m’en empêcher ». Et il part. La première crise d’angoisse passée, j’appelle ma sœur, et c’est la première fois que j’en parle. 4 ans que je vis avec l’inceste et j’ose enfin en parler.

Par chance, je pars loin de chez mes grands-parents pour les études. Je me tais encore six mois, et finalement j’ose le dire à ma meilleure amie. Puis tout s’enchaîne. Plus le temps passe, plus la colère monte : je ne veux plus accepter cette situation.

L’erreur première, mais qui est commune chez presque toutes les victimes, a été de culpabiliser. J’ai longtemps cru que c’était de ma faute, que je n’aurais jamais du accepter de rentrer la nuit avec un homme, de porter un short et un décolleté. La deuxième agression, survenue alors que je baignais dans le féminisme, m’a sauvée. La phrase que mon grand-père a prononcée a fait tilt en moi : il voulait me faire croire que c’était mon corps le problème, mais je savais déjà que ce n’était pas le cas.

Ont résonné en moi les articles déculpabilisants pour les victimes agressées et violées, et j’ai enfin compris que cet homme avait juste profité de moments où j’étais faible pour agir. J’ai cru la première fois qu’il avait eu un « moment d’égarement ». J’ai su la seconde fois que c’était au contraire prémédité et voulu. Je lui ai d’abord trouvé des excuses car je l’aimais. La deuxième fois, il a détruit le reste d’amour que j’avais pour lui.

Je me souviens d’une image, quand j’étais petite, qu’on nous avait montrée à l’école. On y voyait un homme au long visage, avec une expression méchante, enveloppé dans un grand manteau noir, avec la légende « n’accepte jamais de bonbons d’un inconnu ». Mais on ne nous a jamais appris que le mal pouvait venir de notre famille.

Le plus dur a été de penser à toute ma famille, à ma grand-mère surtout. Nous sommes très unis, nous aimons nous réunir. J’ai été persuadée pendant longtemps que j’allais tout détruire en parlant. L’inceste a cela de vicieux qu’il nous fait croire que, en verbalisant l’agression, les potentiels déchirements qui suivront seront de notre faute. Surtout, j’ai continué pendant longtemps à aimer mon grand-père ; je me suis demandé de nombreuses fois si j’étais normale de ressentir cela. J’arrivais à la conclusion que, si je l’aimais, c’est qu’il ne m’avait pas tant fait de mal que ça.

Il m’aura fallu presque 5 ans pour comprendre que je ne détruirais rien en parlant : c’est lui qui a tout détruit en m’agressant.

Plusieurs choses m’ont décidée à parler : d’abord, le soutien de ma sœur et de mes ami·e·s à qui j’ai osé en parler. Et puis le féminisme. J’y reviens, mais le fait de me dire que 1) je n’étais (malheureusement) pas la seule à être agressée et 2) que ce n’était pas de ma faute m’ont aidée et m’ont fait me sentir entourée. Le féminisme a cela de bien de nous réunir et de libérer certains sujets tabous.

J’ai mis trois mois à prévenir toute ma famille. Ça a été fatigant, douloureux à chaque fois. À chaque fois que j’en parlais, je me sentais épuisée, je revivais les agressions. J’avais surtout peur du mal que je ferais, je ne pouvais pas m’en empêcher, et surtout, j’avais peur de ne pas être crue. Heureusement, personne n’a jamais remis en doute ma parole. J’ai reçu un soutien énorme de certains membres de ma famille, d’autres non. C’est douloureux, et oui ça fait mal. Devoir se protéger, c’est aussi décider de prendre ses distances avec des personnes qui ont des propos culpabilisants.

Si j’ai appris quelque chose de cette histoire, c’est qu’on peut aussi choisir sa famille. J’ai désacralisé cette entité si pesante et dont l’influence m’a empêché de parler pendant 5 ans. Je ne critique pas les membres de ma famille, je les aime. Je parle juste de cette puissance indestructible que lui confère la société, et qui m’a fait avoir peur des retentissements que pourrait avoir ma parole.

J’ai mis longtemps à comprendre que :

1) on peut se constituer soi-même sa famille : une famille, ce sont des gens qui vous aiment et qui vous veulent du bien, tant pis si on ne partage pas des chromosomes et des gènes en commun ;

2) nos ami·e·s sont aussi important·e·s et même plus que la famille : je serai éternellement reconnaissance envers tous·tes celleux qui m’ont aidée, épaulée, crue, non jugée et écoutée quand j’allais mal ;

3) le féminisme sauve des vies, ou en tout cas permet de libérer la parole et de nous délivrer de poids qu’on ne devrait pas avoir à porter seule : il nous fait comprendre que, malgré les violences commises par les oppresseurs, il y aura toujours quelqu’un pour nous aider et nous faire savoir que nous sommes entouré·e·s.

4) la parole libère et délivre. Ce fut long, ce fut douloureux, et ceci n’est aucunement une injonction à parler si on ne se sent pas prêt·e. Mais je sais que, maintenant que je me suis en partie déchargée de mon secret, maintenant que nous sommes plusieurs à le porter, je vais enfin pouvoir aller de l’avant.

Ce serait mentir que de dire que aujourd’hui, tout va bien. La parole est fatigante et, comme prévu, la famille s’est déchirée. Mais le fait d’être écoutée et de ne plus avoir à me cacher ou à mentir aux autres a eu un effet très important pour moi.

En parlant et en verbalisant ces actes qui m’ont détruite, j’ai senti naître en moi la fierté d’avoir dépassé le silence.

*Déconstruction : terme utilisé dans les milieux militants pour décrire le processus de prise de conscience des problématiques liées aux oppressions systémiques.