Féminisme, Societé
Sois invisible
et tais-toi

chroniques du sexisme ordinaire au travail

Le sexisme au travail se traduit sous plusieurs formes : le harcèlement sexuel et ses trop nombreuses victimes qui témoignent avec les hashtags #MeToo, #balancetonporc et #balancetonagresseur sur les réseaux sociaux, les inégalités de salaire puisque les femmes sont toujours moins payées que les hommes, le peu d’accès aux postes à haute responsabilité et les micro-agressions, insidieuses et dégradantes, qui rythment le quotidien.

Je vais me focaliser sur ce dernier point puisque si notre temps est transformé en temps de travail monnayable (coucou le capitalisme), notre estime de nous-mêmes est réduite à néant, écrabouillée par une supériorité hiérarchique dominatrice et terriblement sexiste, comme l’explique ce rapport du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes (CSEP) : « Selon une enquête conduite en 2013 par le CSEP auprès de 15 000 salariés de neuf grandes entreprises françaises, 80 % des femmes considèrent être régulièrement confrontées à des attitudes ou décisions sexistes, qui impactent leur confiance en elles, leur bien-être au travail et leurs performances. »

À la fin de mes études, j’ai commencé à chercher mon premier contrat de travail dans le secteur de l’édition jeunesse. En 2013, près de 75 % des salarié·e·s de l’édition étaient des femmes. Pourtant, les postes de direction générale sont en majeure partie occupés par des hommes. J’ai remarqué depuis bien longtemps que mon statut de jeune femme posait problème. Au cours d’entretiens et lors de mes premières expériences professionnelles, j’ai constaté que ce n’était pas simplement un problème récurrent, mais réellement une raison pour que des patrons, directeurs de maisons d’édition, hommes cis, blancs, âgés et aisés, m’humilient, me déprécient et me silencient.

Les jeunes filles dans le monde professionnel

L’injonction au silence : les prémisses d’une oppression

J’ai commencé mon premier job en binôme avec mon patron qui montait sa maison d’édition. Nous travaillions dans les locaux d’un autre patron de l’édition jeunesse, alors actionnaire de la maison d’édition de mon boss. Cet actionnaire refusait de retenir mon prénom (et il a même osé l’affirmer haut et fort) et me surnommait « numéro 2 ».

Lors d’une réunion, j’ai proposé à mon boss et cet actionnaire des solutions à un problème en concluant mes pérégrinations sur un maladroit : « Je ne sais pas, on peut en discuter ». Grave erreur, l’actionnaire m’a alors rétorqué : « Quand on ne sait pas, ma grand-mère me disait toujours, on se tait ». OK, je n’ai pas de prénom et en plus, je dois me taire.

Le jour suivant, j’ai coupé court à un énième monologue interminable de ce bonhomme. Il a alors décrété à mon patron, sans même me regarder, que « ne pas couper la parole est une condition de recrutement ». Puis, j’ai eu droit à cette formidable conclusion que le métier que j’apprends depuis quelques années n’est possible qu’à 50 ans. Qu’avant, on ne sait rien. Très bien, la sagesse s’acquiert au fil du temps, on a besoin d’expériences blablabla. Mais en attendant, du coup, je me tais toujours, c’est ça ? Je la ferme et j’attends ? Et à 50 ans, qu’est-ce qu’on fait ? Parce que je crois, non j’en suis même persuadée, qu’il y aura encore quelqu’un pour me discréditer en toute tranquillité.

L’injonction à ne pas prendre trop de place

Après deux jours d’essai pour un nouveau boulot, mon nouveau patron voulait faire le point (entendre : me juger très fort). Ce patron m’a reproché d’être « trop présente », de vouloir « trop montrer que j’étais là ». Pourtant, je me suis assise sur une chaise pendant ces deux jours et j’ai fait ce qu’on m’avait demandé. Face à ces critiques, mon ego a hurlé très fort, il s’est recroquevillé et a souffert… en silence. J’aurais voulu répondre, montrer que je refusais ces remarques non pertinentes, absurdes et désobligeantes. On peut juger mon travail mais je refuse qu’on juge ma personnalité, d’ailleurs inexistante pendant ces deux jours.

Et puis j’ai compris, au fil d’un discours que je ne pouvais interrompre, que je n’avais d’autre possibilité que d’écouter. On préfère une salariée qui se tait, qui acquiesce en souriant. Et puis, de toute façon, je suis trop jeune. Et c’est ce que j’ai fait. J’ai écouté un torrent de critiques pendant une heure : « tu as 24 ans, tu as plein de choses à apprendre, il faut rester modeste ». Pourtant, je ne vois toujours pas à quel moment j’avais pu paraître prétentieuse. Le pire, c’est que je suis rentrée chez moi, et je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de me remettre en question pendant des heures. Ce qui n’a mené à rien parce qu’en fait, non, tout ça est faux, mais je n’ai pas eu le droit de me justifier, d’être offensive et de m’affirmer. On m’a donc demandé explicitement, sous couvert de sourires narquois et moqueurs, de me taire, de ne pas prendre trop de place. Supériorité hiérarchique oblige, je me suis tue. Ne pas vouloir retenir un prénom, être appelée « ma jolie », « ma petite », considérer la jeunesse comme une tare et enjoindre à se taire : c’est procéder par délégitimation, infériorisation de l’autre et tout ça est d’un paternalisme insupportable.

Brigitte Gresy, Secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, théorise ce sexisme ordinaire latent, dissimulé sous des faux-semblants empreints de gentillesse et d’infantilisation : « le sexisme aujourd’hui a pris des formes beaucoup plus masquées, insidieuses, larvées […] C’est devenu plus difficile, ça peut être des formes d’incivilité, de mépris, d’interpellations familières qu’on croit gentilles mais qui en fait instrumentalisent l’autre. » (Podcast Arte « Sexisme ordinaire en milieu tempéré »)

La silenciation, un outil d’oppression et de répression

Ces injonctions à incarner une salariée discrète donc muette, modeste donc peu sûre d’elle, mènent implicitement à l’engrenage de la silenciation. Ce mécanisme est simple. Il suffit de déconsidérer, dévaloriser et mépriser la personne en face de soi. Déjà, enfant, il vaut mieux se taire au repas de famille, c’est induit, ce sont « les grands » qui ont la parole. Et à l’école, les statistiques le prouvent : « dès l’âge de 6 ans, les filles ont tendance à se trouver moins brillantes que les garçons ».

Il est alors difficile de trouver une porte de sortie. Deux options s’offrent aux personnes silenciées : continuer à se taire – le mécanisme se transforme alors en autocensure, (je ne veux pas qu’on me remarque et qu’une avalanche de reproches et remarques désobligeantes s’abattent sur moi alors je prends les devants et je me muselle) –, ou je me rebelle, je dis ce que je pense, je refuse qu’on m’empêche de parler et là, j’attends la sentence. Parce que cette deuxième option ne dépend finalement pas vraiment de moi non plus, je risque de perdre un job ou de ne pas en obtenir un.

Les femmes, jeunes de surcroît, sont silenciées à bien des aspects dans la société, mais dans le monde professionnel, il faut en plus composer avec une hiérarchie, cette domination de supérieur à inférieur, de « grand patron » (je n’utilise pas l’écriture inclusive consciemment) à « petite salariée ». Quand j’ai tapé « silenciation monde professionnel » sur la barre de recherche de Google, je suis tombée sur de brillants articles débordants d’une psychologie et d’une finesse très pointues qui donnaient des conseils sur… comment s’acclimater au monde professionnel. Je ne m’attendais pas à trouver dans les premières références des articles révoltés, dénonçant les dérives monstrueuses du capitalisme dans le monde professionnel, mais je suis terriblement effarée de voir qu’aucun de ces journaux grand public n’envisagent une autre solution que celle de la conformité sociale et professionnelle. On constate, chacun·e, le peu de résultats, l’égalité est loin d’être atteinte, le sexisme dans les relations professionnelles est toujours bien présent.

Sexisme, âgisme et monde du travail : le trio de choc

L’égalité professionnelle demande une approche systémique, ces micro-agressions sont une oppression, les témoignages sont trop nombreux – il suffit d’un tour sur la page Facebook de Paye ton taf, qui les recense, pour en être submergé·e.

Paye ton taf

Le mien peut même paraître complètement négligeable mais c’est justement cette face-là, dissimulée et latente, du sexisme, que je voulais montrer.

Le sexisme désigne des actes prohibés, c’est-à-dire des actes qui ont pour objet et effet de porter atteinte à la dignité d’une personne et de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant. Cette définition fait désormais partie du Code de travail, ce n’est donc pas un problème individuel minoritaire négligeable, alors à quand une réelle équité, de vraies sanctions ?

On m’a demandé de me taire à multiples reprises, et ce dans des monologues interminables saupoudrés de mépris et de condescendance. Et finalement, la colère passe, l’ego digère. Pour l’instant ça va mieux, jusqu’au jour où ça ressortira encore et encore, de plus en plus fort. Je n’ai pas le droit d’être en colère, je n’ai pas le droit de dire non, je dois encaisser et passer à autre chose. Dans mon entourage – je suis chanceuse –, personne n’a nié mon ressenti. Mais j’ai trop souvent entendu « c’est comme ça, c’est le monde du travail ».

J’ai accepté le job. Pour l’instant c’est six mois. Mais devrais-je me taire toute ma vie ? Vais-je continuer à m’autocensurer pour laisser ces hommes-là s’autocongratuler de leur place bien au chaud ? Comme le dit si bien Mona Chollet, « Les femmes ont pour injonction de ne pas prendre trop de place », que ce soit dans le monde politique, le monde professionnel, la société tout simplement. On se la fait, cette place ?

Pour aller plus loin :
Un article de Ça fait genre sur la misogynie et l'injonction au silence
(En anglais), des statistiques de la Commission Européenne sur les inégalités salariales en Europe
Un florilège de phrases sexistes entendues dans de grandes entreprises
Sans oublier les pages Paye ta / Paye ton qui recensent des témoignages dans des milieux spécifiques : Paye ton taf, Paye ta robe (chez les avocat·e·s), Paye ta blouse (dans le milieu médical et hospitalier)…

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