Culture
Rosa Bonheur

Un abécédaire

ROSA BONHEUR (1822-1899)

Artiste peintre animalière française, elle est considérée comme la première femme à avoir exercé dans le domaine de la peinture animalière.

Si j’ai choisi de t’en parler pour le premier épisode d’une rubrique qui sera consacrée aux femmes dans l’histoire de l’art, c’est parce qu’elle est l’une des premières artistes à laquelle j’ai été confrontée petite.

Originaire du village où elle a vécu et créé des années durant, j’allais à l’école qui se situait juste à côté de son château. Autant dire que nous l’avons visité, à maintes reprises. Cet endroit me fascinait, tout y avait été laissé comme si elle allait revenir d’une seconde à l’autre, pour continuer son tableau inachevé. On nous racontait tout un tas d’anecdotes à son sujet et je trouvais ça chouette qu’elle ait mené la vie qu’elle voulait.

Ses tableaux ont vite décliné en popularité, jugés démodés, mais c’est surtout de sa vie inspirante dont je veux te parler.

 

A
ANIMAUX

« Cher Monsieur, si vous saviez comme je m’intéresse peu à votre sexe… En matière de mâles, je n’aime que les taureaux que je peins. »
Ils sont les éléments centraux de sa vie. Rosa a toujours aimé les animaux, petite déjà elle se prend de passion pour les chevaux, c’est donc presque tout naturellement qu’elle choisit de les peindre. Elle les célèbre dans chacune de ses œuvres en étudiant leur anatomie, leurs mœurs et en mettant un point d’honneur à ce que leur regard traduise une âme. Car, pour elle, les animaux ne sont pas des êtres sans pensées et ressentent parfois plus d’amour que certains humains qu’elle côtoie.
A Thomery, elle possède un si grand domaine qu’elle y installe une véritable ménagerie ! Elle compte plus de 50 pensionnaires dont elle prend soin. Elle finit même par accueillir un couple de lion et lionne qu’elle parvient à apprivoiser.

B
BUFFALO BILL (1846-1917)

En 1889 se tient l’Exposition universelle de Paris à l’occasion de laquelle est construite -entre autres- la tour Eiffel. S’y trouve aussi Buffalo Bill, célèbre chasseur de bisons et personnage majeur de la Conquête de l’Ouest -bien que largement critiquable-.
Il présente à l’Exposition son spectacle du Far West connu pour avoir créé les codes vestimentaires des cow-boys et des indiens rentrés dans la culture populaire. Pour le spectacle Buffalo Bill fait venir des Indien·n·es et leurs animaux. Rosa qui désire les rencontrer fait leur connaissance et intéressée par tout, elle dessine sans relâche et se lie d’amitié avec Buffalo.
Ce dernier vient lui rendre visite à By en septembre 1889 où il découvre sa ménagerie. A cette occasion, il lui offre un costume de sioux que l’on pouvait encore voir il n’y a pas si longtemps au château et qui m’intriguait petite. En retour, elle lui offre deux chevaux.

C
CÉLIBAT

« Si je ne me suis pas mariée, c’est à cause du souvenir de mon père. »
Très tôt, Rosa comprend que le mariage n’est qu’un piège pour la femme, qui, quoi qu’il advienne, sera toujours dans l’ombre de son mari auquel elle devra être dévouée et dont elle sera totalement dépendante.
Elle voit sa mère se tuer à la tâche après que son mari l’ait abandonnée et se jure de ne jamais se marier.
Cela n’empêchera pas plusieurs hommes de la demander en mariage, ce qu’elle refusera systématiquement.
Elle revendique une indépendance financière et vivra auprès de ses amies.

D
DIRECTRICE

« Suivez mes conseils et je ferai de vous des Léonard de Vinci en jupons »
A la mort de son père en 1849, elle reprend la direction de l’unique Ecole gratuite de dessin pour jeunes filles à Paris, jusqu’en 1860.
Elle porte la double casquette de seule professeure et de directrice en essayant au mieux de faire de ses jeunes femmes des artistes et en les libérant des thèmes traditionnels : fleurs, portraits…
Lorsqu’elle s’installe à By, Rosa lègue la direction à sa sœur Juliette.

E
ÉDUCATION

« Je ne sais pas ce que Rosalie sera, mais j’ai la conviction qu’elle ne sera pas une femme ordinaire. »
Avec un père artiste, Rosa se met très tôt à peindre et développe son amour pour les bêtes.
Abandonnée par son père, embrigadé dans une secte, elle est éduquée par sa mère, qui se tuera à la tâche.
Elle est ensuite confiée à une amie de son père afin de recevoir une éducation de « vraie fille » – autrement dit de couturière-, à laquelle elle préfère l’école buissonnière et le dessin.
« Aie l’ambition de dépasser Élisabeth Vigée-Lebrun. »
Après plusieurs tentatives, son père finit par abandonner l’idée d’en faire une parfaite ménagère et décide d’en faire son élève en lui donnant comme role model la peintre Élisabeth Vigée-Lebrun.

F
FÉMINISME

« Relever la femme »
Bien qu’elle ne se soit jamais revendiquée comme féministe, lorsqu’elle choisit de devenir la première femme peintre animalière, Rosa annonce qu’elle « veut relever la femme ».
Elle rompt avec les thèmes artistiques tolérés pour les femmes, à savoir le portrait ou les fleurs et brise ainsi la tradition, animée par le désir de venger sa mère.
Portée par les valeurs de son père qui – malgré ses travers- lui a inculqué que la femme relèverait le genre humain, Rosa est fière d’être femme et est persuadée que c’est à son genre que le futur appartient.

G
GLOIRE

Rosa connaît son premier grand succès avec son tableau le Labourage Nivernais en 1849 (cf. lettre L).
A partir de ce moment, sa popularité ne cesse de grandir. En effet, son œuvre a la particularité de fédérer une critique d’art à l’époque scindée en deux entre le romantisme et le classicisme. N’appartenant pas véritablement à l’un ou à l’autre des courants, elle ne s’inscrit pas dans cette sorte de rivalité.
Les critiques seront pour la plupart du temps, unanimes. C’est le cas par exemple avec Le marché aux chevaux en 1853.
Par ailleurs, ce succès de son vivant lui permet de vivre de la vente de ses toiles, fait suffisamment à rare à l’époque et qui plus est pour une femme pour être soulevé.

H
HONNEUR

« J’ai voulu que le dernier acte de ma régence fût consacré à montrer que le génie n’a pas de sexe. (…) je ne veux pas que vous fassiez partie d’une « fournée » : votre nomination paraîtra avec un retard d’un jour, vous serez l’objet d’un décret spécial qui sera mis en tête du Moniteur. »

Le 10 juin 1865, Rosa reçoit la visite de l’impératrice Eugénie dans son château de By. Celle-ci lui apporte un cadeau de taille : la légion d’honneur. Pour la première fois, une femme artiste est nommée Chevalier de la Légion d’Honneur.
En 1894, elle sera nommée « officier » de la Légion d’Honneur, une première également pour une femme.

J
JULIETTE BONHEUR (1830-1891)

Juliette est la sœur cadette de Rosa. Comme elle, elle devient peintre, initiée par son père et sa sœur. Comme cette dernière, elle peint principalement des animaux et quelques portraits. En 1867, elle reçoit un prix à l’occasion de l’Exposition Universelle de Paris pour son tableau le Troupeau d’oies. Elle joue un rôle important dans la vie de Rosa. Les deux femmes ont en effet entretenu une longue correspondance.
Juliette participe également activement à la promotion du travail de son aînée et à la mise en œuvre de sa stratégie commerciale, entourée d’Henriette Micas et Ernest Gambard (cf. lettre V).
En 1853 elle épouse le peintre Éric Peyrol.
Sa mort en 1891 sera une épreuve pour Rosa Bonheur.

K
KLUMPKE, ANNA (1856-1942)

Les deux femmes se rencontrent pour la première fois en 1889 alors qu’Anna, jeune portraitiste américaine sert de traductrice entre Rosa et un marchand de chevaux américain. Admirative du travail de Rosa Bonheur, elle entretient avec elle une longue correspondance entrecoupée de visites.
Dix ans après, elle vient au château de By pour peindre le portrait de son modèle. Rosa finit par lui proposer de s’installer définitivement. A partir de ce moment, elles ne se quitteront plus, tissant des liens très forts. Rosa en fait sa légataire universelle à sa mort en 1899, ce qui ne manque pas de faire grand bruit à l’époque et ne sera jamais accepté par sa famille.
Par la suite, Anna s’évertue à faire perdurer la mémoire de son amie, notamment en publiant sa biographie.

L
LABOURAGE NIVERNAIS (1849)

Présenté au Salon de 1849 aux Tuileries, ce tableau rencontre un très grand succès et place la peintre sur le devant de la scène.
Il représente avec un réalisme saisissant deux attelages de bœufs en train de labourer un champ à l’aide des charrues qu’ils tirent.
Rosa met ici les animaux sous les feux de la rampe, reléguant les hommes à une place mineure. Elle rend ainsi hommage au travail agricole et à la province française. Elle renvoie également à La Mare au diable de George Sand : une romance dans le milieu paysan du Berry.
La critique est quasi unanime et le tableau sera conservé au Musée du Luxembourg avant de rentrer au Louvre puis enfin au Musée d’Orsay où on peut toujours l’admirer.

M
MATRIMOINE

Malgré son refus du mariage, Rosa ne vit pas pour autant seule. Comme Louise Michel après elle, elle fait le choix de vivre avec deux femmes, successivement : Nathalie Micas, son amie d’enfance et Anna Klumpke, une jeune peintre qui restera à ses côtés jusqu’à sa mort.
Pratique assez courante au XIXème siècle, le matrimoine permet de se protéger de la misogynie ambiante lorsque l’on fait le choix du célibat et également de s’assurer une certaine sécurité financière.
En effet, les femmes vivant en matrimoine mettent en commun leurs biens à la fois matériels et immatériels.
On affirme alors à tort et à travers l’homosexualité de la peintre -et même encore maintenant-. Elle n’a pourtant cessé de démentir, évoquant plutôt un amour platonique et une « union d’âmes ».

N
NATHALIE MICAS (1824-1889)

A 14 ans, Rosa fait la connaissance de Nathalie alors âgée de 12 ans, c’est le coup de foudre amical. Elle va se lier avec la famille Micas qui occupera alors une place centrale dans sa vie et sa carrière.
En 1860, elles emménagent ensemble à By, accompagnées de la mère de Nathalie, Henriette. Ce sont sans doute les plus belles années de la vie de Rosa qui retrouve enfin un noyau familial.
Toutes les deux peintres, elles créent ensemble et ne se quittent plus jusqu’à la mort de Nathalie en 1889 qui sera particulièrement douloureuse pour la peintre qui en perd ainsi temporairement son élan créateur et demeure longtemps inconsolable.

O
OBSÈQUES

« Mon amie chérie a passé dans l’autre monde à 10h30, heureuse et calme. Je l’ai tenue dans mes bras jusqu’au dernier souffle », Anna Klumpke.
Le 25 mai 1899, Rosa meurt d’une congestion pulmonaire, à 78 ans. Une cérémonie religieuse est organisée à Thomery avant que son cercueil soit acheminé à Paris en train. Elle est enterrée aux côtés des Micas et de sa chère Nathalie.
Le monde de la peinture porte son deuil et en particulier le Salon où le public lui rend hommage devant son tableau Vaches et taureau d’Auvergne. On regrette de ne pas avoir eu le temps de lui décerner la médaille d’honneur prévue pour l’Exposition Universelle de 1900, pris de court par la fulgurance de la maladie.
Sa famille lui fera cependant affront en s’opposant au fait qu’Anna Klumpke devienne sa légataire universelle. Refus qui n’aura aucun effet.

P
PANTALON

A partir du moment où elle se rend compte que ses toilettes féminines deviennent un obstacle dans sa vie quotidienne, Rosa réclame le droit de porter le pantalon, afin d’être libre de ses mouvements, notamment lorsqu’elle se rend sur les foires animalières pour ses études de tableaux. En plus d’être un obstacle pratique, elles lui valent de nombreuses moqueries de la part des hommes.
Sans pour autant abandonner les robes, elle revendique une liberté de pouvoir s’habiller comme elle l’entend et selon ses désirs, aussi bien en robe qu’en pantalon.
Par cet acte, elle affirme une volonté d’émancipation et se sert du pantalon comme un véritable instrument de libération.

R
RUMEURS

De nombreuses biographies définissent encore Rosa Bonheur comme lesbienne chose qu’elle a toujours réfuté alors qu’elle était réputée pour son honnêteté et sa franchise et que les gens l’ayant connue s’accordent à dire qu’elle n’aurait pas nié mais n’aurait rien dit si elle ne l’avait pas assumé.
De plus, ces fantasmes se basent principalement sur le fait qu’elle était libre, portait le pantalon et vivait avec des femmes.
Marie Borin dans sa biographie tente de rétablir la « vérité » en se basant sur des faits concrets et en mettant en avant le fait qu’elle suscitait surtout la jalousie et les attaques des misogynes et même de sa propre famille qui pour une grande partie n’a jamais accepté son indépendance.

S
SEXISME

Bien que reconnue en tant qu’artiste peintre de son vivant, Rosa n’a pas été épargnée par la misogynie de son siècle.
Quand on observe ce que disent les critiques d’art de l’époque à son propos, il se dégage assez vite le fait que l’on considérait sa peinture comme « virile », « une peinture d’homme ». L’écrivain Théophile Gautier parle de Rosa en ces mots : « avec elle, il n’y a pas besoin de galanterie ; elle fait de l’art sérieusement, et on peut la traiter en homme. La peinture n’est pas pour elle une variété de broderie au petit point ».
Ces commentaires, une fois réunis laissent à penser qu’à l’époque, si l’on veut être reconnue en tant qu’artiste alors que l’on a la malchance d’être une femme, il faut adopter des sujets dits masculins. Sinon, on ne peut pas être crédible ou considérée par ses pairs.
Mais il y a quand même des limites : des médailles lui ont été refusé car interdites aux femmes par exemple.

T
THOMERY

Le 12 juin 1860, Rosa fait l’acquisition du château de By à Thomery, un petit village de Seine-et-Marne.
Désireuse de rester auprès de Nathalie, elle la fait venir ainsi que sa mère. Les deux femmes s’occupent de la demeure alors que Rosa fait construire un atelier où elle pourra peindre avec son amie et se consacre toute entière à ses œuvres, libérée des contraintes ménagères. Plus tard, c’est Anna Klumpke qui emménagera avec elle.
Le domaine, doté d’un très grand terrain lui permet d’installer tous ses animaux. Tandis que la proximité avec la forêt de Fontainebleau lui offre un lieu d’inspiration privilégié. C’est même elle qui apportera l’électricité au village, bien avant la ville voisine qu’est Fontainebleau.
Le château est toujours debout à Thomery, transformé en musée, on pouvait visiter son atelier comme resté en suspens. Malheureusement, le château est maintenant fermé au public.

V
VIVRE DE SON ART

Rosa fait figure d’exception dans le domaine artistique du XIXème siècle. En effet, elle est l’une des premières à mettre en place une véritable stratégie commerciale.
Voulant s’assurer une indépendance financière, elle comprend très vite l’importance des marchands d’art. Bien entourée par sa sœur Juliette, Henriette Micas, la mère de Nathalie et son ami et marchand d’art Ernest Gambard, elle organise un atelier de production et de promotion.
Elle effectue de nombreux voyages à l’étranger afin de se faire connaître.
Véritable pionnière, elle donne des interviews et entretient son personnage.
La Maison Goupil, une maison d’édition reproduit ses œuvres en estampes lui assurant ainsi une diffusion à tous les niveaux.
Pour son époque, ces procédés sont peu banals et lui assureront de vivre de son art.

W
WOMAN’S BUILDING

En 1893, se tient la foire mondiale de Chicago pendant 6 mois. Elle présente à la fois des nouveaux bâtiments et des œuvres d’art et met à l’honneur des dizaines de nations différentes à travers diverses délégations.
Parmi elles, la délégation des femmes françaises artistes regroupée avec d’autres dans le Woman’s building. Ce dernier est construit par Sophia Hayden, la première femme diplômée en architecture au MIT (Massachusetts Institute of Technology) pour lequel elle remporte le premier prix.
Rosa qui s’est fait un nom aux Etats-Unis y est conviée et y expose quatre tableaux. Les artistes français sont néanmoins déclarés hors-compétition. Le gouvernement français décide donc de les récompenser lui-même.
C’est donc pour cela qu’en 1894, Rosa est nommée « officier » de la Légion d’honneur, sous la présidence de Sadi Carnot. C’est une première pour une femme en France.

X
XIXème SIÈCLE

Bien qu’ayant participé activement à la Révolution Française, les femmes ne voient pas leur statut évoluer. Elles sont encore fortement associées aux rôles de mère et d’épouse. Toujours interdites de vote, elles n’ont pas le droit de porter le pantalon, sauf dérogation et dépendent majoritairement des hommes.
Cependant, dans les milieux aisés et artistiques, on voit quelques femmes commençant à se démarquer par leurs pratiques.
Le milieu du XIX ème siècle voit apparaître le début des revendications politiques et les premiers mouvements féministes.
Les femmes artistes se font plus nombreuses, et ouvrent la voie à une certaine émancipation. On peut retenir les noms de Berthe Morisot, Rosa Bonheur bien sûr ou encore l’américaine Mary Cassat.

SOURCE
 Pour écrire cet article, j’ai largement utilisé le livre de Marie Borin, Rosa Bonheur : une artiste à l’aube du féminisme (2001). Elle tente de reconstituer ce qu’a été la vie de Rosa Bonheur en se basant sur un grand nombre d’écrits d’époque en particulier sur les correspondances entre l’artiste et ses proches. Et bien sûr elle se base sur la biographie et les notes d’Anna Klumpke ainsi que sur divers témoignages, articles de journaux…
 Tout ce travail de recherche nous donne un livre très complet, et très précis, ce qui peut parfois rendre la lecture un peu lourde mais on y apprend beaucoup de choses, alors si tu veux tout savoir d’elle, il est fait pour toi.