LGBTQ+, Racisme, Sexe
Du racisme dans le milieu gay

Vous avez dit "stéréotypes" ?

Tu es passif, non ?

Un soir d’été, je suis de sortie avec des amis dans un des bars gays de l’est londonien. Il fait très chaud et nous buvons beaucoup de bières pour nous désaltérer. Mon taux d’alcoolémie évolue gaiement au fur et à mesure que la soirée avance, ce qui bien sûr me rend beaucoup plus courageux pour aller taper la discut’ aux mecs qui remplissent le bar. Je me retrouve donc tout à coup à discuter avec un très bel homme, blond (information qui a son importance pour la suite de l’histoire). Le bar dans lequel nous sommes commençant à fermer, il m’invite prendre un « dernier verre » chez lui. Je vois très bien où il veut en venir et j’accepte sans hésitation son invitation, en plus il habite le quartier, tranquille la vie. Après ce fameux dernier verre, arrive ce qui devait arriver : nous nous jetons l’un sur l’autre et finissons nus, dans son lit.

Rassurez-vous, je ne vais pas vous raconter les détails. Sauf celui-ci : alors que les choses avançaient sérieusement, je lui ai fait part de mes envies sexuelles du moment. D’un coup il me dit : « De toute façon, vu que tu es Asiatique, tu es passif, non ? » J’étais ivre et pas forcément dans une position propice à contre-argumenter ce qu’il venait de dire, mais ce sujet m’a rendu perplexe quelques jours après, alors que je réfléchissais à le rappeler (je ne l’ai donc pas rappelé).

C’est la première fois que j’étais catalogué dans mes préférences sexuelles à cause de ce que j’étais pour lui : un Asiatique, avec tous les clichés qui vont avec.

« Je cherche à me faire des amis, à m’amuser, et peut-être plus… Ne le prenez pas mal mais je n’aime pas les Asiatiques » – Source : capture d’écran Grindr réalisée par YOMYOMF

Mon histoire n’est pas un cas isolé, Tan Hoang Nguyen en fait d’ailleurs un sujet d’étude académique dans son livre A View From The Bottom (Duke University Press, 2014). Il y remet en question le stéréotype des Asiatiques gays toujours prêts à être passifs et soumis. Il résume très bien ce phénomène raciste dans une interview en anglais pour Queerty où il explique : « L’image des hommes asiatiques, homosexuels et hétérosexuels, efféminés, qui ne sont pas pourvus de la dose suffisante de masculinité, et donc de désirabilité sexuelle, peut être attribué à une mentalité coloniale occidentale qui considère « l’Orient » comme un mystérieux espace féminin à séduire, conquérir et pénétrer. »

Dans les relations hétérosexuelles, la stigmatisation des Asiatiques (femmes et hommes) a plusieurs fois été montrée du doigt. Franchesca Ramsey, une humoriste américaine en a fait une vidéo pour MTV (en anglais, mais avec des sous-titres que YouTube traduit automatiquement en cliquant sur l’icône des paramètres)

D’où vient cette image de soumission sexuelle associée aux Asiatiques dans les rapports homosexuels ?

Malheureusement, les Asiatiques homosexuels ont hérité des clichés qui touchent la communauté asiatique d’une manière générale dans un monde patriarcal blanc hétéronormé. Les femmes asiatiques seraient « dociles, soumises, hypersexuelles, étroites (au niveau du vagin, et donc plus excitantes) » et la liste est tristement longue. Les hommes asiatiques, quant à eux, se traînent une image dégradante : « petite bite », « efféminés », ce qui soulève d’autres problèmes (femmophobie, critère de masculinité correspondant à l’idéal blanc, etc. seront développé·e·s dans un autre article).

Pour se rendre parfaitement compte de la condition dans laquelle les hommes asiatiques ont été enfermés, il suffit d’abord de regarder les films grand public, où ils sont cantonnés à des rôles simplistes de comiques, geeks, ninjas, frôlant le racisme ordinaire, puis, pour le sujet de cet article, d’aller faire un tour sur n’importe quel site porno gay.

Si vous n’êtes jamais allés sur un site porno gay, c’est le moment de se lancer. Si cela vous fait rougir, dites-vous que vous le faites pour la science.

Sur la quasi totalité des sites porno gay, un menu vous permet de filtrer les vidéos par catégorie.

Observez ces catégories attentivement tirées du premier site porno gay qui remonte dans Google : Monster Cock (Enorme Bite), Seduce (Drague), Friend (Ami), Big Cock (Grosse Bite), Gay Teen (Ado Gay), HD (Haute Définition), Barebacking (Sans Capote), Public (En Public), Straight Guy (Hommes Hétérosexuels), Old & Young (18-25) (Vieux et Jeunes entre 18 et 25 ans), Caught (Surpris), Domination, Muscled (Musclé), Hunk (Baraqué), Hardcore, Black (Noirs), Voyeur, Cum Inside (Éjaculation à l’intérieur), Asian (Asiatiques), Amateur, Massage, Bear (Ours), Hairy (Poilus), Cum In Mouth (Éjaculation Dans La Bouche), Beach (Plage), Gay, Latino, Orgy, Arab, Mature (Hommes De Plus De 40 ans).

Les catégories varient sensiblement d’un site à l’autre, mais celles qui reviennent constamment sont celles-ci : Black, Asian, Arab, Latino. On trouve parfois : Ebony (pour dire : « Black »), Interracial (entendez un rapport entre un « White » et un « Black/Arab/Asian/Latino/etc. »), et j’ai même vu Japanese (pour en fait dire : « Asian »).

Cette catégorisation des vidéos pose un problème de fond : aucun Asian ne peut donc se retrouver dans la catégorie Muscled ou Hunk, parce qu’un filtre racial l’en empêche déjà. Pire encore, cette catégorisation de contenu est conçue d’un point de vue uniquement occidental.

Si le porno gay est catégorisé de cette manière, c’est pour filtrer des contenus répondant à des fantasmes homoérotiques occidentaux où les asiatiques jouent très souvent un rôle exagéré de soumission en plus d’être passif.

Cette représentation soumise des Asiatiques dans le porno gay semble confirmer l’imaginaire homoérotique qui a été construit autours d’eux tout au long de l’histoire.

Tout d’abord, dans Gendered Outcasts and Sexual Outlaws : Sexual Oppression and Gender Hierarchies in Queer Men’s Lives (Routledge, 2006) Chris Kendall et Wayne Martino commentent des archives de 1995 du magazine gay OG : Oriental Guys avec des éditoriaux insistant sur l’ambiance érotique de l’Asie. Ce texte conforterait les lecteurs dans le fantasme de l’Asiatique accueillant, disposé à rencontrer les lecteurs de ce magazines et disponible pour assouvir leurs potentiels désirs sexuels :

Un voyage en images dans l'univers des hommes sensuels d'Asie du Sud-Est est une expérience que vous allez adorer et qui capture pour vous toutes les couleurs et l'esprit excitant de l'Asie du Sud-Est ! Ces mecs ne sont pas des types musclés ni de petites mauviettes, mais des gens ordinaires comme vous en croiseriez tous les jours sur les trottoirs pleins de vie de Kuala Lumpur ou le front de mer multicolore de Roxas Boulevard à Manille. Ce sont de vraies personnes avec un charme authentique et une courtoisie naturelle qui vous attendent pour devenir vos amis dans un monde où personne n'est étranger (Galerie “ASEAN Men”, 1995:46)

De plus, les clichés sur les penchants hypersexuels des femmes asiatiques ainsi que leur caractère soumis ne datent pas d’hier, comme l’explique cet article de Slate.

Cette érotisation de la femme asiatique et de l’Asie du Sud-Est en général, s’est également transférée dans la communauté gay. Les homosexuels asiatiques sont rabaissés au point d’occulter leur pénis comme le montre certains courriers de lecteur du magazine OG cité plus haut :

J'ai reçu récemment quatre anciens numéros de OG et je vous félicite pour la qualité éditoriale et graphique [du magazine]. Serait-il possible d'y inclure plus de contenu “rose” – c'est-à dire plus d'images explicites d'anus dans chaque numéro ? Je ne suis peut-être pas le seul à penser que la partie en bouton de rose de l'anatomie des Asiatiques est un morceau de choix.

– Réponse : Non, Peter, vous n'êtes pas seul et nous avons déjà entrepris des actions pour changer cette situation. (Courrier des lecteurs, 1995:5)

Le fait que les Asiatiques soient représentés dans des postures soumises et presque toujours disposés à être passifs dans les films porno gay rejoint la représentation des femmes asiatiques comme « soumises » déjà présente dans l’imaginaire érotique occidental. Les asiatiques gays subissent cette image au point d’être carrément émasculés, voire « objectifiés » pour satisfaire un plaisir fétiche.

L’observation de ces scènes dans les films porno gays peut paraître futile, mais elle permet de rendre compte d’un problème plus important.

De la même manière que dans les films grand public, où la représentation constamment stéréotypées des asiatiques inscrit une fausse image inconsciente dans l’imagination collective qui voit les Asiatiques comme des personnes « dociles », « matheuses », « travailleuses », « discrètes », les films pornographiques accentuent d’autant plus ces clichés.

Richard Fung décrit la féminisation des hommes asiatiques dans le porno gay et la relation de pouvoir qu’il existe dans ces scènes explicites entre un asiatique et un occidental : il ne renie pas le fait, dans un rapport homosexuel, de préférer se faire pénétrer, il dénonce la mise en valeur du plaisir phallique en assignant toujours le rôle du passif aux Asiatiques.

Le plaisir sexuel étant donc réservé uniquement à « l’homme blanc » doté d’un pénis, vu que l’Asiatique n’est là que pour l’emmener vers l’orgasme.

Or, dans un monde de plus en plus connecté, l’accès au porno, surtout dans la communauté gay, est de fait, beaucoup plus facile et est très souvent utilisé (à tort) en substitution d’éducation sexuelle, notamment chez les jeunes qui reproduisent inconsciemment ce qu’ils voient à l’écran. Il m’est également arrivé d’entendre de la part d’une personne de plus de trente ans que, comme il était plus âgé que moi, c’était à lui d’être actif parce que c’était ce qu’il avait vu dans des films porno… Comme quoi, aussi surprenant que cela puisse paraître, ces films ont une influence sur le comportement des gens.

De la même manière, des Asiatiques qui regardent ces films et qui ne se voient mis en scène que dans des rôles restreints, soit ne se sentent pas représentés correctement dans leur diversité, soit reproduisent les images qu’ils voient, ce qui ne fait que donner plus de valeur aux fausses idées véhiculées.

Comment combattre ces idées reçues ?

Il n’y a pas de solution magique, sinon je n’aurai pas écrit cet article. Cette question est complexe.

Tout d’abord, il est important de bien prendre conscience du fait que ce fétichisme sexuel est raciste car il place un ensemble d’individus (ici, les homosexuels asiatiques) dans une position inférieure à un autre groupe d’individus (ici, les homosexuels occidentaux) du fait de la surreprésentation du plaisir phallique (accaparé presque toujours) par ces derniers.

Une fois que l’on s’est bien rendu compte que les remarques du genre : « les Asiatiques sont passifs, non ? » sont racistes, on peut envisager des solutions pour éradiquer ces idées reçues, comme par exemple les campagnes de prévention anti-raciste dans un contexte grand public.

Mais il faut également que l’industrie des médias (cinéma grand public, pornographiques, pub) diversifie la représentation qui est faite des Asiatiques sur tous les types d’écran.

Dans un contexte plus personnel, j’invite tout le monde à dépasser ces idées archaïques en faisant des rencontres et en discutant sur ces sujets avec les personnes concernées pour se rendre compte que les clichés ne correspondent jamais à la réalité.

Aussi, je souhaiterais préciser que cet article n’avait que pour but de témoigner des clichés de soumission sexuelle dont sont victimes les Asiatiques dans la communauté gay. Je distingue complètement le fait d’être actif/passif qui est une préférence de pratique sexuelle et les rapports de domination (psychologiques et physiques) qui peuvent exister dans une relation.

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