Culture
"Les Proies" :
Chasse

à

l'homme

ou

guerre

des

femmes ?
Il ne fait pas bon être un homme dans le dernier film de Sofia Coppola, adapté du roman de Thomas Cullinan. Féministe ? Pas vraiment. En vérité, il ne fait pas bon être une femme non plus.

Pendant la guerre de Sécession, un pensionnat de jeunes femmes recueille encore quelques élèves. Elles vivent en autarcie, accompagnées de leur professeure et de la directrice. Quand un soldat blessé apparaît dans leur vie, leur ennuyeuse existence en sera troublée.

Blondeur et impuissance

Sans surprise, les images et les plans sont magnifiques. On pourrait contempler pendant des heures la lumière dorée et rosée de l’aube et de l’aurore sur le pensionnat. Sur ce point, c’est du Coppola qu’on adore. Et puis, il y a le scénario. Et malgré la beauté esthétique que le film nous procure, le reste ne suit pas vraiment. Certes, ces femmes et ces jeunes filles sont indépendantes, elles n’ont besoin d’aucun homme pour gérer leur quotidien. Mais lorsque le soldat John McBurney arrive, blessé, sur leur territoire, elles oublient apparemment comment elles ont vécu sans hommes.

À tour de rôle, les personnages féminins se transforment en infirmière dévouée, petite sœur admirative, femme aveuglément amoureuse, adolescente à la libido débordante, jalouse maladive, etc etc. Tous les clichés y passent, et cela sans approfondir la complexité des personnages – à part peut-être celui de la professeure Edwina Dabney, jouée par Kirsten Dunst. Finalement, la seule femme forte est peut-être Martha Farnsworth, jouée par Nicole Kidman. Bien sûr elle tombe elle aussi sous le charme de McBurney, mais elle garde la tête froide, et est capable de prendre des décisions sans broncher, pour le bien de « ses » filles. Quoiqu’il en soit, les femmes ne sont plus définies que par leur relation avec le soldat. A partir de là, on s’ennuiera jusqu’au dernier quart du film, qui à lui seul ne nous fera malheureusement pas changer d’avis sur l’ensemble.

Et puis, comme d’habitude : les femmes sont blondes et belles. Elle Fanning est présentée comme la nouvelle Kirsten Dunst – qu’on a vue grandir à travers les films de Coppola. Le personnage d’Edwina semble fade et triste comparé à celui des jeunes filles, et notamment à Alicia, la jeune femme jouée par Elle Fanning. Elle a apparemment passé la date de péremption pour être l’ingénue sexy des films de la réalisatrice. Mais Edwina reste le personnage féminin le plus développé, et Kirsten Dunst le sert parfaitement.

L’homme libérateur VS. l’ennemi juré

Le soldat McBurney, comme les femmes, semble terne. Même si on nous laisse imaginer un personnage plus complexe, les 93 minutes du film ne nous laissent pas la joie de les découvrir. Bien qu’il incarne tous les clichés de la masculinité toxique, il est peut-être le personnage le moins inintéressant. Il arrive dans cette langueur perpétuelle si chère à Coppola, et essaie de s’y faire une place, avec ses gros sabots d’homme cis hétéro.

Le personnage joué par Colin Farrell ne brillant pas par sa prestance, il incarne néanmoins une ambigüité intéressante à analyser : l’homme libérateur vs. l’ennemi juré. D’un côté, John représente l’extérieur, le monde à découvrir pour ces femmes cloitrées, l’herbe fraîche et les champignons, en un mot : la vraie vie. Celle qu’elles ne connaissent pas, ou plus. Et c’est avant tout pour cela, plutôt que pour son sex appeal, que toutes batifolent autour de lui. Et puis, dans une seconde partie, l’homme se transforme : il devient destructeur. Violent, imprévisible, prédateur, capable du pire. Il devient le dangereux adversaire, celui qui entrave un peu plus ce qu’il leur reste de liberté. Agresseur, abusif. Cette dichotomie se fait le reflet de trop nombreux hommes qui eux, ne vivent pas à travers un écran, mais chez nous, chez nos voisines, nos amies, nos mères, nos filles, nos sœurs.

Ce film n’est pas nécessairement à éviter : il est magnifique, et quelques scènes valent néanmoins le coup d’œil. Mais la déception est grande. Avec un casting si talentueux et féminin, il est profondément triste de voir des femmes qui se battent pour un homme car c’est tout ce qu’elles peuvent (ou savent) faire. Est-ce qu’on en est encore là ? L’empowerment est totalement absent (même à la fin, surtout à la fin), ces femmes sont coincées, passives malgré les apparences, dans un carcan qu’elles se créent elles-mêmes. L’idée de l’homme synonyme du monde extérieur est un sujet extrêmement intéressant à traiter. Mais seulement si l’on fait des femmes de véritables personnages, et non de pauvres poupées aux yeux clairs – certain·e·s rétorqueront que c’est l’apanage de tous les films de Coppola – je pense que celui-ci atteint un certain niveau. L’ennui ok, la beauté pourquoi pas, l’emprisonnement je suis d’accord, mais encore faut-il que cela serve le scénario.

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