Corps, Sexe, Societé, Témoignages
Le mot en « v » que nous ne voulons pas voir

Nous avons reçu ce témoignage et nous le publions de manière anonyme, conformément au souhait de son autrice. Si vous souhaitez témoigner, de manière anonyme ou non, n’hésitez pas à nous contacter : Roseaux se veut un espace où les concerné·e·s peuvent s’exprimer sur des sujets normalement soigneusement laissés de côté.

TW : viol
CW : description d’actes sexuels

 

Viol

On a beau savoir qu’en étant assigné·e de genre féminin à la naissance, on naît avec un risque sur cinq que cela nous arrive, il est difficile d’y croire réellement. Pourtant, on a tou·te·s connu des victimes, la plupart du temps sans le savoir. Un jour, j’étais une jeune fille de 18 ans, qui faisait des études, avait des ami·e·s, qui savait à peu près ce qu’elle voulait faire dans la vie, trimbalait quelques petites casseroles mais rien de très torturant. Tout cela a été brisé en quelques minutes, quelques minutes durant lesquelles je n’ai été qu’un corps sans volonté, sans pouvoir, sans vie. Impossible de retrouver le lien entre ma réalité physique et mon identité après ça. Qui verrait ça venir ? C’était un ami d’amies, une connaissance. Un jour, mes amies m’ont appris que je lui plaisais, j’ai flirté avec lui, mais il avait une copine, donc ni lui ni moi ne semblions vouloir que ça aille plus loin. N’ayant jamais rien vécu avant, j’étais bien plus impressionnable que lui et maîtrisais bien moins mes réactions.

Lors d’une de ces soirées avec beaucoup de monde, beaucoup d’alcool et quelques drogues, nous nous sommes retrouvé·e·s tous les deux dans la même pièce, sans personne d’autre. Tout le monde dormait, tout était calme. J’ai dit une fois non, une deuxième fois non, une troisième fois non, et n’ai pas compris quelle était cette sensation nouvelle quand il a mis, alors que j’avais le dos tourné, violemment son doigt dans mon vagin. Je me suis paralysée, je ne savais plus quoi faire, et ces quelques secondes de stupéfaction ont fait que le calvaire a continué avec bien plus qu’un doigt, avec une douleur bien plus grande. Aurais-je dû crier ? Aurais-je dû, par honte, cacher les preuves en vitesse le lendemain ?

Il s’est levé, a dit « on aurait jamais dû faire ça », et là a été ma plus grande erreur : il m’a donné un rôle actif et je l’ai cru. Parce que je n’avais aucun souvenir les mois suivants. J’ai fait bonne figure auprès de nos amies communes le matin, ai inventé un mensonge, suis rentrée chez moi pour vomir et me laver. Que s’était-il passé ? Pourquoi ce besoin de boire seule dans mon lit tous les soirs avant de me coucher ? Pourquoi les vomissements ont-ils redoublé quand il m’a assuré ne se rappeler de rien ? Pourquoi ressentais-je le besoin de me laver cinq fois par jour ? Et si mes proches avaient raison : c’est une déception amoureuse d’adolescente, tu fais des études stressantes, au fond, ce n’est pas si grave ? Et pourtant, moi je n’existais plus.

 

Victimes

Ma famille a multiplié les gaffes, sans le savoir car je ne l’avais pas mise au courant de la situation. Mes grands-parents, chez qui je vivais à l’époque, ont cependant rendu les choses admirablement plus faciles en rentrant de leur maison de campagne presque un mois avant la date prévue, après m’avoir supportée en pleurs pendant une heure tous les jours au téléphone. Quand je voyais mon père, lui, essayait de me faire des câlins pour me réconforter face à mes études si stressantes et prenait personnellement mon rejet de tout contact physique. Et quand mon oncle et ma tante ont divorcé, que les histoires de violences conjugales et d’un viol sont ressorties, le matin d’un examen de Lettres, ma mère m’a assuré que « le viol fait partie des violences conjugales », sans chercher à comprendre la rage dans laquelle cette affirmation me mettait, au-delà du sens rationnel de mes mots.

Pourtant, j’ai été éduquée sur la question, j’y avais même été confrontée trois ans auparavant quand une de mes ami·e·s m’avait raconté la tentative de viol qu’elle avait subie, par quelqu’un que je connaissais également. Je croyais savoir à peu près ce que c’était, connaissais les chiffres. Mais je ne me suis vraiment rendue compte à quel point nous sommes entouré·e·s de violeur·se·s et de victimes qu’après l’avoir vécu, pourtant sans le vouloir, les histoires ressortissant avec plus d’impact, les remarques ayant plus de sens. Je suis sortie de cette invisibilisation à ce moment là, parce que celle-ci repose sur la croyance démesurée que tous les problèmes de société n’arrivent qu’aux autres.

Le tabou qui pèse encore et toujours sur le viol, les violences homophobes, le sexisme, le racisme et bien d’autres problèmes de société, mène à une hyper-rationalisation du phénomène et pousse vers l’abstrait une réalité concrète. C’est à la fois une peur d’être étiqueté·e comme « cellui qui a été violé·e » et la peur de l’incompréhension qui poussent les victimes à se taire, mais aussi l’envie de chacun·e de rester dans son confort personnel, loin de ces réalités crasses et irrationnelles qui font que les victimes sont poussées à rester muettes. Les problèmes restent donc dans la sphère douillette de l’abstrait et chacun·e peut se rassurer en se disant qu’au final, ce sont des grand·e·s libérales·aux sociales·aux : chacun·e a la liberté de faire ce qu’iel veut, tant que c’est dans son coin et que les erreurs sont faites avec bonne volonté.

Dans une société demandant sans cesse des preuves d’une limpidité dépourvue d’émotion, histoire de bien guérir plutôt que prévenir, nous sommes incapables de saisir la portée de certaines phrases qui nous entourent. Non, ne pas porter plainte ne fait pas moins de toi une victime que les autres. Ne pas l’afficher, ne pas en parler, ne fais pas moins de toi une victime que les autres.

Si tu t’en sens le courage, si cela peut t’aider à aller mieux, fais-le. Si tu n’y crois pas, si en parler à un·e inconnu·e derrière un bureau de police est trop pour toi, ne le fais pas. La priorité n’est pas d’attaquer lea violeur·se en apportant des preuves intangibles de sa culpabilité sans lesquelles iel demeurerait innocent·e, la priorité n’est pas de se dépêcher de faire quelque grande action pour la société, mais bel et bien de guérir. En bien ou en mal, ta vision de la société ne sera plus jamais la même, et ta vision de toi-même non plus. Se reconstruire est possible, mais demande du temps, de l’acceptation, et surtout, surtout, de ne pas se prendre soi-même au jeu de l’invisibilisation dont nous sommes aussi victimes.

 

Visibilité

Je ne vais pas vous mentir, j’ai des ami·e·s formidables, qui m’ont aidé et ont fait preuve d’une humanité et d’un compréhension face à la situation qui a souvent dépassé la mienne. Je n’aurais jamais accepté ni le mot en « v », ni de sortir du mensonge bidouillé le lendemain, sans l’aide de ces merveilles de la nature et de la société. Une seule d’entre elleux m’a rejeté pour cela, tout en refusant de m’écouter. Cela n’a fait qu’ajouter à ma colère et à ma déception, mais la réaction des autres a conduit à des moments émotionnels excessivement forts.

Dans Baisers volés de Truffaut, Antoine Doinel affirme que « l’amour et l’amitié, ça marche avec l’admiration », et je dois dire que mon admiration et mon amitié n’ont fait qu’augmenter au cours de cette période là. Mais il faut bien dire que la plupart d’entre elleux ont et avaient déjà accepté une réalité bien cachée derrière l’immuable argument de la vérité scientifique : chacun·e d’entre nous est un·e violeur·se potentiel·le.

Ce n’est qu’en acceptant à la fois la réalité crasse, violente et douloureuse du viol que l’on peut faire attention à ne pas le faire, à ne pas le soutenir, à comprendre que le sexisme et la culture du viol conduisent à l’illusion que le viol est acceptable, à comprendre que chaque enfant éduqué·e à coup de blagues sexistes et sur le viol peut penser que ce n’est pas si grave, à se rendre compte que sans le savoir, nous connaissons tou·te·s une ou plusieurs victimes.

Et puisque beaucoup sont sûrement perdu·e·s face à cette réalité là, parce qu’elle est à la fois très ancienne et toute nouvelle, l’Éducation Nationale, le Planning Familial et surtout les associations jouent un rôle essentiel pour cela, elles nous permettent de revoir notre rapport à tout ce qui nous entoure, d’avoir un moyen plus humain et plus local de comprendre – au moins en partie, ce qui est déjà beaucoup – comment ne jamais, jamais, jamais fermer les yeux sur le viol.