Féminisme, Societé, Témoignages
« Fallait demander »

Tâches ménagères et charge mentale

L’illustratrice Emma  a récemment sorti une nouvelle BD,  « Fallait demander », édifiante, sur le partage des tâches ménagères dans les couples hétérosexuels, et la charge mentale des femmes qui va de pair.

 

« Si vous n’êtes pas familiers·ères avec le concept de charge mentale et émotive, il s’agit de toutes les tâches non visibles qu’une personne va accomplir pour faire en sorte que la vie de son unité familiale tourne le plus rondement possible. Prises individuellement, des tâches comme la prise de rendez-vous, l’inscription des enfants aux activités parascolaires, la gestion du calendrier familial, l’élaboration du menu de la semaine ou de la liste de courses peuvent sembler anodines. C’est l’accumulation de toutes ces tâches qui pèsent sur les femmes (et je parle ici d’un point de vue de femme blanche privilégiée, les challenges auxquels font face les femmes monoparentales, en situation précaire ou de minorité visible ont une charge émotive encore bien plus lourde). » (Source).

Si le partage des tâches s’est amélioré, l’égalité n’est pas encore atteinte, preuve en est cette BD, partagée plus de 170 000 fois.  Dans Économie et Statistique – une revue de l’Insee publiée en 2015 – on apprend qu’en 2010, les femmes consacraient en moyenne 3 heures par jour aux tâches ménagères, tandis que les hommes y passaient environ 1h45.

Nous vous reproduisons ici la BD, enrichie ça et là par des témoignages de femmes, vivant en couple hétérosexuel, et en qui cette BD a trouvé écho. Preuve que l’égalité est loin d’être atteinte dans la sphère privée – et comme on dit, le privé est politique.

 

 

K. nous a raconté en quoi pouvait consister ce rôle de cheffe de projet : « En week-end Airbnb — Pourquoi tu stresses ? On doit rendre l’appartement dans une heure. — Il reste les poubelles à sortir, la vaisselle à faire, les draps à étendre, l’aspirateur et la serpillière à passer, nos affaires à ranger sans rien oublier, un coup à passer dans la salle de bain… — Ah ,quoi, quand même, mais t’inquiète ce sera pas long.
Ce pourquoi tu stresses répétitif est insupportable, je stresse parce que je visualise tout ce qu’il y a faire et toi, non. Avant ce même week-end Airbnb — T’as pas pris mon chargeur ? — Non pourquoi je l’aurais pris ? — Comme t’as pensé à prendre ma brosse à dent, je me disais…
Je travaille de chez moi en ce moment alors apparemment ce serait logique que j’en fasse plus, alors que ce nouveau job est assez stressant et très prenant, je fais donc des gros horaires, lui ne travaille que le matin. À 14h, il passe en coup de vent. — On mange quoi ? T’as pas mangé ? — Non j’ai eu un long coup de téléphone, pas eu le temps et je t’attendais. — Rah bon je me fais un sandwich en coup de vent, j’ai conduite à 15h. Je pensais que t’avais préparé une salade. — …
»

 

S. nous dit : « Chez nous ça fait un peu plus d’un an que je verbalise quasiment tout, pour qu’il se rende compte de tout ce à quoi je pense tout le temps. Ça marche vaguement, il fait de plus en plus de choses, je lui fais faire des listes pour qu’il se rende compte que si si, il a bien des trucs à faire qui vont nécessiter une organisation, pour qu’il n’arrête pas au milieu en faisant « ça me saoule » (typiquement le ménage, quand tu fais tout au dernier moment et que tout est super crade c’est vachement plus chiant que d’en faire un peu tout le temps… Mais il ne le comprend toujours pas…). Au final, ce n’est pas encore acquis et il retombe parfois dans le « je ne fais attention à rien et je n’aide pas.» »

 

 

O.  nous confie, au sujet de l’image ci-dessus : « C’est l’image qui m’a faite rire (un peu jaune je dois l’avouer), car elle représente assez bien mon couple. Même lorsqu’il fait ce que je lui demande, mon mec est capable d’oublier la moitié de la tâche, par exemple, faire la vaisselle de ce qu’il y a dans l’évier mais pas la casserole qui est sur les plaques juste à côté . Il lui viendrait très rarement à l’idée, en passant devant la poubelle pleine ou l’évier plein, de vider la poubelle ou de faire la vaisselle, ou de voir qu’il manque quelque chose dans le frigo et, lorsqu’il passe devant le supermarché, d’y entrer pour l’acheter. J’en ris, mais mon mec est un champion pour se faire une tartine et laisser le chèvre dehors sur le plan de travail, le paquet de jambon vide au frigo (si si) après avoir mangé la dernière tranche. J’ai fait l’expérience une fois, la bouteille de lait vide sur le plan de travail, abandonnée après s’être servi le café, elle y est restée une semaine avant que je finisse par la mettre à la poubelle.
C’est frustrant car j’ai l’impression que peu importe ma décision, dans tous les cas je suis perdante. Si je choisis que les choses soient faites tout de suite, alors je passe mon temps à repasser derrière mon copain, à tout faire, je m’épuise et je lui en veux. Et si je choisis de lui laisser faire les choses seul, car je ne veux plus faire tout à sa place et donc lui en vouloir, alors je peux attendre trois semaines et en attendant, la vaisselle reste sale, les caleçons par terre, le linge moisi dans la machine et ma charge mentale reste là.
»

 

M. soulève quant à elle un point important : la difficulté à concilier convictions féministes personnelles et compagnon et mode de vie reproduisant les stéréotypes de genre :
« Alors j’ai lu cette BD littéralement 30 minutes avant de m’embrouiller avec mon copain, et je crois que comme beaucoup, ça m’a énormément parlé, et énormément remonté. Bon, par exemple pour l’anecdote : on a une chasse d’eau qui fuit, donc il faut la couper chaque fois qu’on s’en est servie. Et mon copain oublie souvent de la couper (moi jamais ). Donc JE dois souvent éponger la flaque de la salle de bain. Pas parce qu’il le fait pas, mais parce qu’il le fera dans 5 minutes. Ah ces saletés de 5 minutes… Il y a trois semaines, j’ai décidé d’au moins le laisser laver les serpillères, serviettes et autres torchons qui servent pour les fuites. Ça fait donc 3 semaines que je vois ces serviettes moisir à côté des toilettes, mais je résiste. Ça me dégoûte chaque matin, je les déplace dans la douche quand on a du monde à la maison parce que j’ai honte, mais je ne les laverai pas !
Mardi soir, je rentre dans la pièce pour me brosser les dents, et je sens ma chaussette s’imbiber. Il avait encore oublié la chasse d’eau… ça me soûle. Et puis je vois les fameuses serviettes encore plus trempées, encore plus moisies, par terre à côté des toilettes.
J’ai vu rouge, je me suis un peu énervée, genre 3 minutes et puis je suis allée me coucher. Et je lui ai glissé, doucement,  » il y a une BD que j’aimerais bien que tu lises ». Réponse : « Ah non mais tu vas pas me faire la morale en plus, avec ton air de triomphe ».
Ah ouais, merci le super triomphe, il a mis les serviettes dans la machine à laver 3 semaines plus tard, VICTOIRE.
Il trouve que je suis dure parce qu’il a changé. Et c’est vrai, parce qu’il part de loin : il a été élevé, avec sa sœur aînée, comme un trésor. Ses parents ont toujours tout fait pour leurs enfants, avec un partage qui force l’admiration. Mais du coup ils ont fait de leur fils un sacré flemmard, qui ne savait pas laver les toilettes ou un four à 25 ans.
Alors oui, maintenant, il cuisine (un peu), il fait le ménage à peu près autant que moi, mais c’est toujours à moi que la question « Qu’est ce qu’on mange ce soir ? » est posée, même si c’est lui qui fait à manger. C’est moi qui me souvient de ce qu’il y a dans le frigo, même si on a fait les courses tou·te·s les deux, et s’il reste des œufs selon ce qu’on a mangé la veille ou l’avant veille.

C’est compliqué parce qu’en dehors du foyer, c’est un super allié. Il comprend tout à fait la nécessité de mener ce combat, soutient toutes mes démarches, et comprend les luttes.
Du coup c’est peut être ce qui rend la chose encore plus rageante : je sais qu’il comprend très bien, et qu’il ne débarque pas. Il ne supporte pas que je puisse le « traiter » comme une personne sexiste.
Mais l’année dernière, j’écoutais un podcast et un homme expliquait qu’il a mis beaucoup de temps à venir au féminisme, et qu’il a réalisé qu’il mettait lui même en place ces fameuses « stratégies d’évitement » dont usent souvent les hommes, pour ne pas s’investir autant que les femmes sur ces questions, notamment le fameux « oui je le ferai dans 5 minutes ». Quand j’en ai parlé à mon copain, j’ai eu l’impression que ça faisait tilt, et qu’il pouvait enfin voir qu’il avait des comportements sexistes, ça a été une grande révélation dans notre couple. Mais ça n’a pas encore provoqué la révolution tant attendue, il faut être patient·e paraît-il..
De fait, je ne me vois pas avoir des enfants dans ma vie, pour tout plein de raisons. Son comportement n’est absolument pas la raison primordiale de cette absence d’envie, mais je crois qu’au fond elle y participe : est-ce que j’ai envie de gérer trois fois plus de choses ? Non.
Je l’aime, profondément, et c’est une personne géniale qui évolue constamment, et j’ai moi même encore beaucoup de chemin à faire, alors j’essaie de le laisser faire son chemin.
Mais ça me bouffe de plus en plus cette contradiction entre mes combats du quotidien, et la manière dont ça fonctionne sous notre toit…
»

 

 

Pour terminer, le témoignage de Q., qui apporte une touche positive à l’ensemble : « Pour ma part, je lui ai parlé de mon ressenti personnel et listé tout ce que je faisais pour NOUS (lessive, vaisselle, cuisine, menus, liste de courses, organisation des vacances, …). Je lui ai dit que devoir penser à tout et tout faire, c’était épuisant pour moi. Et je donnais des exemples précis (« tu te souviens de… ? »). J’ai aussi dit que le temps que je passais aux tâches ménagères, c’était du temps en moins pour moi (et par la même pour nous), que LUI avait du temps libre mais pas moi, que ça me pesait, que je n’en pouvais plus (je râlais souvent, au moins une fois par semaine, à cause des tâches ménagères, il finissait par aller bouder, etc.). Je lui ai dit que ça ne pouvait plus durer, que j’avais peur que ça mette l’équilibre de notre couple en question, car je ne me voyais pas continuer une relation où j’avais l’impression d’être réduite à mon rôle de « bonne à tout faire », que j’avais besoin de temps pour moi, pour retrouver mon équilibre (j’étais en master et en apprentissage, burn-out…).
J’ai reconnu les efforts qu’il faisait, que, oui, il donnait un coup de main, mais uniquement quand je le lui demandais et jamais de sa propre initiative. Je lui ai proposé de faire un planning des tâches ménagères équitable, qu’on pourrait adapter en fonction de nos changements d’emploi du temps. Et on s’est réparti les tâches, et celles qu’on n’aimait faire ni l’un ni l’autre, on les faisait à tour de rôle. C’est de la discussion. Lui dire « fais ça, je fais ça » ne marche pas. Mais lister TOUTES les tâches par écrit, pour qu’il se rende vraiment compte de la charge (nettoyer les vitres, le frigo, le four, arroser les plantes, sortir les poubelles, débarrasser/mettre la table, passer la serpillère, l’aspirateur, faire la poussière, la lessive, la vaisselle, le repassage, les WC, la salle de bains, ranger les courses, …), fixer la fréquence à laquelle ces tâches doivent être faites, et lui dire « moi, ça me pose pas de souci de prendre en charge cette tâche-là, et toi ? », ça marche mieux. On a ensuite pris nos marques (ça fait 6 mois que le planning prend la poussière sur le mur de la cuisine).
Après, la charge mentale, je l’ai toujours, mais moins. Et quand il y a du relâchement, hop, planning !
»

 

 

Pour aller plus loin :
Partage des tâches
La charge mentale : le syndrome des femmes épuisées d’avoir à penser à tout.
La charge mentale et émotive ou le travail invisible des femmes
Le salaire au travail ménager : Réflexion critique sur une lutte oubliée

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