Culture
Lectures du moment

“On a lu pour vous”


Roseaux, magazine féministe





Cet article fait partie du dossier "Nos conseils de livres militants".
Voilà notre sélection de lectures théoriques du moment. Certains de ses livres nous ont été envoyés par des maisons d’édition, et nous les traitons comme les autres, les critiquant quand c’est nécessaire. Tu peux trouver le reste de nos sélections et critiques de livres dans ce dossier. Retrouve les également sur les réseaux sociaux avec le #Roseauxlit.

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Les lectures théoriques

 

Droits des femmes, tout peut disparaître !
Pauline Delage, Textuel

Présentation : Les droits des femmes sont-ils vraiment acquis pour tou·te·s ? Cet essai propose un panorama des principes d’égalité mis en place depuis une quarantaine d’années. « Et un nouveau danger, insidieux, plane : la façon dont ces droits sont traités et défendus institutionnellement tend à les isoler d’autres questions sociales et politiques. »
La sociologue Pauline Delage explore le féminisme revendiqué par les politiques publiques, et dénonce le fait que, souvent, ces politiques entérinent les inégalités : la transformation du principe de laïcité, par exemple, qui a donné lieu à l’exclusion des jeunes filles portant le hijab de l’école publique.

Ce qu’on a aimé : La variété des thèmes abordés : l’IVG, les politiques publiques de la petite enfance, les discriminations au travail, les femmes qui portent le hijab, … Tous ces sujets permettent une exploration globale des manques de l’égalité dans les droits des femmes. La promotion de l’égalité ne peut se cantonner à la destruction du plafond de verre mais doit s’attaquer aux rapports sociaux, notamment aux problématiques racistes et classistes. Tandis que les femmes des classes supérieures cherchent à atteindre les sommets des grandes entreprises, d’autres femmes, souvent racisée, sont reléguées aux tâches domestiques. À travers une critique du féminisme néolibéral et une nuance des conquêtes récentes du féminismes, Pauline Delage repense les droits des femmes pour tou·te·s.

Le passage à retenir : « Dans la vie quotidienne, les femmes musulmanes qui portent le hijab sont encouragées à “se faire petites”, à “se retirer des jeux sociaux où il est explicitement interdit ou (à) se soumettre formellement (c’est-à-dire sans adhésion) à l’ordre de se dévoiler”. Outre une scolarisation difficile, l’accès au marché du travail des femmes est extrêmement délicat. Alors que la promotion des droits des femmes s’est en partie fondée sur la sortie des femmes de l’espace domestique, les femmes musulmanes, elles, sont incitées à ne pas occuper l’espace public, à limiter leur perspective en termes de formation et d’avenir professionnel, mais aussi à travailler au sein du foyer, le leur ou celui des autres. »

155 pages, 15,90 €, ISBN : 9782845976474
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L’égalité sans condition
Réjane Sénac, Rue de l’échiquier

Présentation : Pour Réjane Sénac, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de l’égalité, de la discrimination et de la diversité, dans L’égalité sans condition, les personnalités religieuses, les politiques, les intellectuel·le·s et les journalistes renvoient constamment les femmes à leur singularité, leur altérité. Le propre des femmes serait d’être particulières. De là, elle mène une réflexion autour de la devise républicaine “Liberté, égalité, fraternité” et déconstruit ces grands principes qui entérinent une dépolitisation du féminisme.

Ce qu’on a aimé : La critique de la narration républicaine qui se prétend égalitaire ; la liberté, par exemple, est souvent utilisée comme concept pour discréditer l’égalité. La liberté serait garante de la morale et non de la justice. En reprenant le cas de Mennel Ibtissem, évincée de l’émission The Voice à cause de tweets conspirationnistes, comparé à celui d’Orelsan, relaxé suite au recours contre la diffusion de sa chanson “Sale pute”, Réjane Sénac pointe une dérive de la liberté d’expression, qui s’opère à travers des traitements différenciés. Il y a une forme d’indulgence envers ce dernier alors qu’un devoir d’exemplarité est demandé à Mennel Ibtissem. Dans la continuité de sa réflexion, au terme de “fraternité” Sénac lui préfère celui de solidarité. Ainsi, pour avancer réellement dans l’inclusion et les droits de tou·te·s, Réjane Sénac appelle à dépasser le mythe de l’égalité à rentabiliser pour une égalité libérée de la fraternité et du marché capitaliste. Les “non-frères” (entendre ici, les minorités) sont enfermés dans un registre d’altérité, de complémentarité, pour l’instant, indépassable et indépassé…

La phrase à retenir : « Tant que nous n’aurons pas fait un travail consistant à dire que notre héritage, notre “ça républicain”, est hétérosexiste, hétéronormatif et raciste, nous ne pourrons pas lutter contre les inégalités et les discriminations que nous diagnostiquons aujourd’hui… »

90 pages, 10 €, ISBN : 9782374251479
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On ne naît pas soumise, on le devient
Manon Garcia, Fammarion

Présentation : Est-ce que les femmes participent à la domination masculine d’une manière ou d’une autre ? Si oui, est-ce que cette participation peut être considérée comme volontaire ou est-elle le simple résultat de l’omniprésence de la domination masculine ? Manon Garcia étudie la soumission féminine, vaste sujet, qui a longtemps été éludée. La soumission est prescrite comme un comportement naturel des femmes et ne pas en parler revient à ne pas prendre le risque de blâmer les victimes. Or, pour la philosophe, cette précaution « pose problème parce qu’elle passe sous silence une partie importante du phénomène global et structurel de la domination masculine qui est précisément la complicité qu’il suscite ». L’autrice opère un retour sur ce concept et sur les travaux de Simone de Beauvoir dans « Le Deuxième Sexe » (1949).

Ce qu’on a aimé : La réflexion sur l’expérience des femmes, sur comment la soumission se manifeste, comment elle est vécue, comment elle s’explique, mais aussi la tentative de ne pas faire de la soumission un simple préjugé sexiste. En effet, Manon Garcia revient sur les types de volontés possibles dans la soumission, celle active qui serait une volonté positive d’être soumise mais aussi une volonté passive, qui serait une « résignation ou absence de résistance face au pouvoir qui s’exerce ». On apprécie aussi la restitution des analyses phénoménologiques de l’expérience présentes dans « Le Deuxième Sexe » de Simone de Beauvoir, qui met en évidence le caractère généralisé et de la soumission féminine. Le singulier devient politique et le quotidien une expérience commune.

Ce avec quoi on est en désaccord : La fin de l’essai expose quelques notions qui nous ont interpellées : Beauvoir aurait dépassé son oppression et se serait émancipée par l’écriture de ses livres, alors même qu’elle est toujours restée dans l’ombre de Sartre… On a parfois le sentiment que les hommes, au sein du système patriarcal, ne seraient jamais vraiment responsables de leur domination. Simone de Beauvoir – et donc Manon Garcia – ne leur assigne pas de responsabilité individuelle, ils jouiraient simplement, sans en être conscients, du privilège du dominant. Le patriarcat serait dissous dans une espèce de fraternité hommes/femmes.

Déjà, on se crispe devant la binarité des genres qui revient tout au long de l’essai et ce concept de fraternité en touche finale heurte fortement notre féminisme. Par ailleurs, il est regrettable que très peu d’éléments intersectionnels soient intégrés à l’analyse… Manon Garcia ne juge d’ailleurs pas positivement les théories queers, puisque celles-ci conduisent, selon elle, en détruisant la catégorie « femme », à détruire le concept du même nom. Or, d’après elle, sans le concept philosophique de femme, impossible de s’interroger sur le sexisme et les rapports de domination.
On pourrait poursuivre longtemps la critique. Contentons-nous de dire qu’il s’agit en somme d’une bonne introduction à ce que développe Simone de Beauvoir dans « Le Deuxième Sexe », mais que cet ouvrage ne renouvelle pas selon nous la pensée féministe.

Le passage à retenir : « Dans le cas des femmes en particulier, la femme soumise est toujours présentée comme une figure statistiquement minoritaire, celle de la femme voilée, de la femme au foyer, de la femme battue par un mari pauvre et alcoolique. En réalité, la soumission est une expérience beaucoup plus générale et quotidienne : il y a de la soumission dans le fait de s’affamer pour rentrer dans une taille 36, il y a de la soumission dans la conduite des femmes d’universitaires ou d’écrivains qui contribuent aux recherches mais ne sont pas considérées comme des coauteures, il y a de la soumission à prendre en charge l’intégralité de la charge mentale du foyer. Si la soumission n’est pas une attitude exceptionnelle et minoritaire mais une expérience quotidienne et partagée, il faut s’efforcer de comprendre exactement en quoi elle consiste et en quoi elle diffère de cette domination à laquelle on l’associe presque systématiquement. »

272 pages, 19 €, ISBN : 9782081439412
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Portraits et voix de femmes

 

 

La voix des femmes – Ces grands discours qui ont marqué l’Histoire
Céline Delavaux, Préface de Christiane Taubira, De la Martinière Jeunesse

Présentation : La voix des femmes – Ces grands discours qui ont marqué l’Histoire rend hommage aux femmes du monde entier, à leurs discours vibrant d’humanité et d’espoir, à leurs parcours édifiants et leurs luttes pour les droits des femmes et des minorités. Un livre qui parcourt le monde à la découverte de Louise Michel, Eva Perón, Rosa Luxembourg, Gisèle Halimi, Indira Gandhi, Aung San Suu Kyi, Angela Davis…

Ce qu’on a aimé : La diversité des portraits est à souligner ! Pêle-mêle, on retrouve des femmes politiques, une reine, des révolutionnaires, des militantes, des avocates, des femmes du peuple… Ce bel ouvrage présente des discours, mais aussi des biographies, des photos et documents d’époque, des grands portraits, des citations percutantes, dans une mise en page aérée et agréable. On peut picorer un discours, une histoire de vie, pour (re)découvrir les luttes d’hier et d’aujourd’hui, puiser la force de continuer le combat féministe dans la beauté d’un phrasé et l’éloquence d’un argument.

La phrase à retenir : « Ceci est une marche des femmes et cette Marche des femmes représente la promesse du féminisme contre le pouvoir pernicieux de la violence d’État – un féminisme inclusif et intersectionnel qui nous exhorte toutes et tous à rejoindre la résistance au racisme, à l’islamophobie, à l’antisémitisme, à la misogynie, à l’exploitation capitaliste. » Angela Davis, Discours lors de la Marche des femmes, Washington D. C., États-Unis, 21 janvier 2017.

192 pages, 21,50 €, ISBN : 9782732485010
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Simone Veil, l’immortelle
Bresson et Duphot, Marabulles

Présentation : Le combat de Simone Veil, née Jacob et rescapée de la Shoah, pour le droit à l’avortement, est connu de tou·te·s. Ministre de la Santé, elle supervise en 1974 le projet de loi et se voit injuriée, son immeuble est couvert de croix gammées. Devenue une figure emblématique du droit des femmes, Simone Veil meurt en juin 2017, elle est la cinquième femme dont la dépouille rejoint le Panthéon le 1er juillet 2018. Cette bande dessinée rend hommage à cette année 1974 où elle réussit à faire passer le loi légalisant l’IVG.

Ce qu’on a aimé : La retranscription de son discours à l’Assemblée nationale dans les bulles. Son cheminement en tant que Ministre de la Santé et la présentation de son projet de loi s’entremêlent à son adolescence persécutée sous le régime de Vichy. On plonge dans l’ambiance politique de l’Assemblée nationale – et souvent abjecte de ses détracteurs – des séances de novembre 1974, représentée sous fond bleu, tout en découvrant son enfance malmenée, sous fond jaune, et sa vie dans le camp d’Auschwitz en 1944, sous fond gris. Après avoir traversé l’horreur, Simone Veil remporte son combat le 28 novembre 1974, avec 284 votes favorables. Cette bande dessinée est une plongée dans le parcours de cette femme hors du commun.

La phrase à retenir : « Nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les 300 000 avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, l’Histoire nous montre que les grands débats qui ont divisé un moment les Français apparaissent avec le recul du temps comme une étape nécessaire à la formation d’un nouveau consensus social, qui s’inscrit dans la tradition de tolérance et de mesure de notre pays… Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l’avenir. »

180 pages, 17,95 €, ISBN : 9782501117821
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On ne naît pas grosse
Gabrielle Deydier, Éditions Goutte d’Or

 

Présentation : L’essai autobiographique de Gabrielle Deydier est un pavé dans la mare de cette société dévastatrice pour le corps et l’esprit. Il désarçonne et heurte car nous voilà confronté·e·s, avec sa narratrice, aux méandres et aux bassesses d’une société grossophobe et infantilisante. Par des anecdotes effarantes et une plume bien sentie, l’autrice livre une critique acerbe du milieu médical, des marketeurs de l’obésité et… des autres.

Ce qu’on a aimé : Le témoignage sincère et honnête sous fond d’enquête journalistique sur les professionnel·le·s de santé. Gabrielle Deydier s’attaque à déconstruire son vécu, à faire face à son histoire pour, peu à peu, s’attaquer à la chirurgie bariatrique : anneau, sleeve, by-pass gastrique… Ces méthodes, loin d’être miraculeuses, sont pourtant choisies par 78 % des femmes obèses. L’autrice dénonce une forme de misère psychologique qui règne sur les forums vantant ces opérations et surtout, la désinformation et les maltraitances pratiquées par les chirurgien·ne·s, cumulées à la grossophobie des médecins traitants. « On ne naît pas grosse » est un pamphlet nécessaire. En présentant avec force et conviction son parcours personnel, l’autrice livre des réflexions liant grossophobie et sexisme et nous invite à réfléchir : « Comment se fait-il qu’en France, près de 10 millions de personnes disparaissent de l’espace public à cause de leur corpulence ? Ensuite, pourquoi ne voit-on aucun homme sur la scène antigrossophobie ? »

Le passage à retenir : « Depuis que le médecin m’a mise au régime, j’ai tout le temps faim. Je ne supporte pas mes nouveaux repas constitués d’escalopes bouillies à l’eau et de haricots. Je me pèse en cachette : j’ai pris 15 kilos. Je me persuade que la balance est cassée. En réalité, ma mutation corporelle et ce régime qui m’affame ont déjà transformé mon rapport à la nourriture en quelque chose de honteux. D’inavouable. De déviant. »

148 pages, 15 €, ISBN ; 9791096906024
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