Santé Témoignages Validisme
Itinéraire d'une bipolaire
Roseaux, magazine féministe





CW : Cet article contient des passages sur les addictions, les maladies psychiques, les violences médicales, l’alcoolisme, l’hospitalisation, la dépression, les idées suicidaires, la bipolarité. Il peut être dur à lire si vous êtes sensible et/ou concerné·e sur un de ces sujets.

 

Je n’ai jamais couché sur papier l’histoire de ma maladie. D’abord, parce que la dépression dans laquelle je suis plongée depuis plusieurs années a tendance à s’approfondir lorsque j’y repense en détail. Et aussi parce que certaines choses que j’ai vécues continuent à me faire souffrir de temps à autre cinq ans après.

Mais je crois qu’il est important de dépasser ces blocages pour apporter un témoignage sincère et complet qui, tout individuel qu’il soit, peut peut-être éclairer des personnes qui souffrent de cette maladie et manquent d’informations, soupçonnent d’en souffrir, font partie de l’entourage de personnes touchées ou sont tout simplement intéressées par le sujet.

Il y a des tabous à dépasser, la phase maniaque de la maladie étant caractérisée par une désinhibition dans de nombreux domaines ; c’est éprouvant pour moi, voire honteux, de replonger dans mes souvenirs et de décrire les choses précisément dans un texte qui sera lu par d’autres, mais je crois qu’il le faut : trop de patient·e·s culpabilisent ou ne comprennent pas ce qui leur arrive, trop de proches démuni·e·s sont dans le jugement d’actes qui dépassent pourtant le cadre de la morale pour s’ancrer dans la pathologie pure (Je pense particulièrement à l’hypersexualité, aux addictions, aux comportements à risque ou aux dépenses d’argent excessives).

Il faut aussi parler de l’errance médicale qui est le lot de beaucoup de malades psychiques et qui fait perdre un temps précieux pour la pose du diagnostic et la mise en place d’un traitement adapté – même si déceler une bipolarité prend forcément plusieurs années.

La chronologie est très floue dans ma tête parce que je crois que cette maladie, dans les phases (hypo)maniaques comme dans les phases de dépression, nous fige dans le présent (les phases hypomaniaques sont des phases maniaques plus légères – je décrirai plus bas les caractéristiques que peut prendre une phase hypomaniaque, mais ça n’est pas exhaustif, chacun·e est différent·e. J’attire aussi votre attention sur le fait que chaque patient·e réagit différemment aux traitements. Mon exemple n’est pas généralisable, aucun ne l’est). J’ai dû faire appel à mon mari pour préciser les dates, les périodes.

Les premiers symptômes passent inaperçus

On est en 2012, j’ai 31 ans, je suis mariée depuis quatre ans avec un homme que je connais depuis mes 22 ans et avec qui tout va pour le mieux. Je travaille depuis plusieurs années dans le monde du livre, et j’ai décroché il y a quelques mois un CDI de catalogueuse. Ça n’est pas passionnant mais j’ai la sécurité de l’emploi et j’y trouve tout de même des avantages.

Nous sommes une dizaine d’employé·e·s dans un open space. Un de mes collègues commence à me troubler, mais je n’y prête pas tellement attention. Ça m’est déjà arrivé, ce sont des choses qui arrivent, c’est de l’ordre du fantasme et c’est tout. Bouzid est quelqu’un avec qui j’ai peu de choses en commun. C’est un don Juan macho et sans états d’âme qui fait peu de cas de ses conquêtes une fois ses fins atteintes. Mais le trouble s’accroche. On se tourne autour. Je ne sais pas quoi faire de cette attirance qui m’envahit de plus en plus. J’aime mon mari, j’ai une conception traditionnelle du couple monogame et de la fidélité, je me sens perdue. Je deviens nerveuse et de fumeuse occasionnelle je passe à grosse fumeuse, jusqu’à fumer deux paquets de cigarettes par jour.

Je me retrouve au bout d’un an à faire à Bouzid des avances timides par écrit. Je me sens coincée dans un piège. En même temps, j’ai l’impression d’être plus vivante que d’habitude. Il y répond, il mène le jeu de la séduction, je me retrouve démunie comme une jeune personne qui n’a encore rien vécu.

Il m’invite chez lui une fois ou deux, j’invente à chaque fois des histoires de soirées entre collègues que je raconte, bourrée de remords, à mon mari. Il ne soupçonne rien, son innocence me brise le cœur.

La chambre de Bouzid est glauque, des canettes de bière et des restes de joints traînent un peu partout. En temps normal, je fuirais. Là, je me sens embarquée dans une aventure bohème – il est passionné par le cinéma et a des projets de scénarios dans ses tiroirs. Il me montre des séquences de films qui dans d’autres circonstances ne m’intéresseraient pas, les décortique, et je l’écoute avec attention. Il fait le paon. Il essaie de m’embrasser, de me mettre dans son lit. Je résiste, au prix d’efforts immenses.

Et puis un soir, je n’y arrive plus. Je me revois chez lui : j’ai une envie irrésistible d’être contre lui. Mais il est froid. Il n’est « pas d’humeur ». Nous passons une soirée bizarre que je finis par écourter. Il ne me calcule pas. Je n’ai jamais vécu ce genre de situation, mais je pense que si je l’avais fait j’aurais mis un terme à tout ce cirque.

Seulement, la maladie est en train de s’installer, je suis encore loin de le soupçonner. C’est déjà elle qui m’a poussée, au printemps, à me teindre les cheveux en roux et à m’habiller de façon plus excentrique. Mais moi, j’ai l’impression que c’est mon moi profond qui s’exprime et sort de sa réserve.

Je me sens malgré tout dépressive, je vais donc voir un psychiatre auquel je confie mon secret. Il me pousse à « aller jusqu’au bout » avec Bouzid Je suis un peu déphasée par sa réaction, mais je continue à le voir. Il me prescrit des anxiolytiques et me met sous anti-dépresseurs. J’apprendrai plus tard que ce médicament-là peut entraîner ou accélérer l’apparition de phases maniaques chez les patient·e·s bipolaires. Et que je suis sûrement en train de commencer à subir ce qu’on appelle une phase mixte, mélange de dépression et d’hypomanie.

Perdre les pédales

On est en juillet 2013, une de mes amies proches lutte contre un cancer qui la fait atrocement souffrir. Un jour, dans l’open space, je reçois un texto d’elle, elle me dit qu’elle sent qu’elle est arrivée au bout. Je ne veux pas y croire, je lui dit qu’elle s’est battue comme une lionne, qu’il faut continuer, qu’elle va lui faire la peau, à ce foutu cancer.

Quelques jours plus tard, le numéro de sa mère s’affiche sur l’écran de mon portable. Elle est en larmes. Je sors de l’open space à toute vitesse, me rue dehors. Là, devant le bâtiment, mon sang se fige dans mes veines. Elle me dit : « Christa est morte. » Je ne sais plus ce que je bafouille. Je remonte en sanglotant à mon poste de travail. Je marche comme une automate. Je fais de mon mieux pour me calmer et je catalogue comme une zombie. Mon cerveau s’embrume. Je n’arrive pas à y croire. C’est l’élément-choc qui va précipiter l’apparition franche de la maladie. Chaque bipolaire a le sien.

Le temps passe, quelques jours ou quelques semaines, je ne sais plus, en tout cas c’est le mois d’août. Je sens une fébrilité générale monter en moi, plus encore que ces derniers mois, un mélange de désir désordonné et de tristesse encore plus fort. Je suis plus rapide dans mes paroles, dans mes pensées, mon cerveau semble battre comme un cœur dans ma tête, trembler. C’est une sensation très étrange, désagréable. Je houspille mon mari qui me semble très lent tout à coup, ça m’exaspère. Je deviens coupante et froide avec lui alors que nous avons toujours eu des rapports tendres. Il ne me reconnaît plus.

Moi qui suis amatrice de jeux de mots, voilà que je me mets à en faire à la pelle. Mes ami·e·s s’en amusent. Iels pensent que c’est ma façon de faire face au deuil ; c’est un symptôme, comme le tremblement interne, comme la froideur, comme la sensation que tout est lent, comme le reste.

Je suis de nature plutôt timide, mais là je me lie facilement avec les gens, je ressens une envie de séduire que je mets sur le compte du peu d’expérience que j’ai eu avant de rencontrer mon mari. Quelque chose qui remonterait du passé, d’un coup. Je me dis que c’est peut-être aussi le résultat de mon secret et le contrecoup de la mort de Christa.

Mais c’est simplement un symptôme, là encore. J’écris à Bouzid, justement. Je lui propose de passer le voir un soir après le travail. Je me sens toujours dépassée, incapable de résister à cette grande vague de désir pour lui qui m’emporte. Il me fixe un rendez-vous chez lui quelques jours plus tard.

À la maison, je mets mon mari au pied du mur. Je lui avoue mon attirance pour Bouzid, lui demande « la permission » de le tromper, tout en le prévenant que c’est plus fort que moi, que je ne vais pas arriver à lutter contre. Il tombe des nues. Je me montre glaciale, son refus m’agace. Je le tanne et l’épuise jusqu’à lui arracher son « consentement ».

Dans le métro qui me mène jusqu’à l’appartement de Bouzid, je cours, je m’impatiente. Je me sens bien, bizarrement, comme si j’allais à mon tout premier rendez-vous galant. Je me dis que coucher avec lui va être formidable. En même temps, je combats la peine qui me vient à l’idée de ce que je m’apprête à faire.

Je passe un nouveau cap dans l’excitation générale. J’arrive à ma destination, Bouzid m’attend avec des bières. Je sais que s’il « est d’humeur » je vais lui céder. Il l’est. Et je lui cède. Il se révèle aussi goujat au lit que dans la vie. Je suis humiliée. Ça ne me ressemble tellement pas de vivre des choses pareilles !

Je redescends brutalement sur terre, mais je suis complètement paumée. Je fais le trajet du retour chez moi totalement absente. Mon passage à l’acte m’explose au visage, avec la même force que tout ce que je ressens depuis quelque temps. J’ai oublié une partie de mes affaires chez Bouzid, moi qui suis d’ordinaire si méticuleuse.

Je finis, peut-être le lendemain, après avoir bu un whisky qui me donne du courage, par dire à mon mari que ça y est, j’ai fait ce que je ne pouvais pas ne pas faire. Il est sonné. Nous pleurons ensemble.

Je me souviens, à la même époque, d’un soir où nous avons repris notre train vers la banlieue après une soirée à Paris. Il a eu envie me secouer tellement j’avais l’air ailleurs, presque en transe, bouffée par le chagrin. Il m’a dit plus tard que je lui avais fait peur. J’en veux terriblement à mon psychiatre de m’avoir poussée dans l’ornière et je cesse d’aller le voir.

Photographier des « signes »

Mes souvenirs de cet épisode sont assez brouillés, je n’en ai plus que quelques flashs, mais en gros, ça s’est passé comme ça. Il y a quelque chose de marquant qui baigne cette époque de ma vie : tout devient signe. C’est difficile à expliquer, mais j’ai l’impression que les émotions que je ressens se répercutent dans le monde réel dans ce qu’il a de plus concret.

Par exemple, un jour je suis dans une rue qui porte le prénom de Bouzid et je vois ça comme une sorte de symbole de la fatalité qui me pousse vers les erreurs que je commets. Après mon rapport sexuel raté avec lui, je remarque dans la vitrine d’un marchand de literie deux lits blancs et entre eux, idée bizarre du propriétaire, un grand loup en plastique. J’y vois une illustration criante de ma situation. La candide jeune femme tombée entre les griffes du loup cynique.

Une autre fois, après avoir regardé le film Le grand soir, dans lequel un personnage s’appelle Bonzini, je remarque ce nom écrit sur un babyfoot ; je vois ça comme un clin d’œil qui me serait adressé ainsi qu’aux autres joueur·euse·s. Tout me semble lié. « Tout » quoi, je n’en sais rien, mais j’ai l’impression qu’il y a mille correspondances subtiles (mais tellement flagrantes une fois qu’on les a perçues !) entre mes émotions et la réalité. Je vois des signes vraiment partout, c’est à la fois affolant et magnifique. Ça va durer pendant toute ma phase hypomaniaque. Je veux les montrer aux autres, qui n’y comprennent rien, et ça m’étonne, ça me paraît si évident !

Pour en conserver la trace, je les prends en photo. J’ai l’impression de vivre le « hasard objectif » que les surréalistes trouvaient sur les murs de Paris. Je vois de la beauté et de la poésie partout. Certain·e·s bipolaires ont la nostalgie de cette poésie qu’on vit dans sa chair, et je les comprends, même si la perte de contrôle qu’elle induit m’effraie toujours aujourd’hui. Lorsque je regarde ces photos des années après, elles sont muettes, opaques, je n’ai aucune idée de ce que j’ai voulu capturer…

Après ma soirée sordide avec Bouzid, je me sens très mal, et incapable de lui faire face dans l’open space. Je vais chez mon généraliste qui me met en arrêt maladie pour dépression. Je me confie à lui sur mes bêtises, il semble dérouté. Je n’arrive pas à faire grand-chose de mes journées et je commence à traîner sur les réseaux sociaux, sur lesquels je me suis inscrite depuis peu de temps. Je fais quelques erreurs de débutante, je m’épanche trop – ce que, du reste, j’ai tendance à faire ces derniers temps.

Je me sens déborder de sentiments contradictoires. Surtout, cette fébrilité intérieure ne se tasse pas. Je commence à voir une psychologue qui la classe dans la catégorie vague de « pulsion de vie en réaction à un deuil », deuil qui s’annonce difficile tant j’étais attachée à mon amie et tant je suis abattue par sa mort injuste et tellement prématurée. Je la crois, mais ça ne rend pas les choses plus confortables ni n’atténue ma culpabilité. Je ne suis pas au bout de mes peines avec ce sentiment.

Une nouvelle rencontre

Sur Facebook, comme dans la réalité, je me lie facilement. Je retrouve des gens qui ont peuplé ma vie, je trouve ça super même si on a peu de choses à se dire, surtout que, comme dans la vie aussi, je suis très bavarde. Mais iels travaillent, iels ont moins de temps que moi.

Tout juste quelques jours après la soirée fatidique, je me retrouve à parler musique, une de mes grandes passions, avec un inconnu (j’écoute d’ailleurs en boucle certaines chansons et me retrouve une nouvelle fois dans une espèce de transe, ce qui préoccupe mon mari). Il s’appelle Clément. Mon mari jette un œil sur l’écran, me dit « Attention, il te drague ». Je ne le pense pas. Je suis toujours assez candide, et puis j’ai beaucoup d’amis garçons avec lesquels il n’y a aucune ambiguïté. Mais au lieu de laisser tomber, j’envoie un message à Clément : je suis mariée, je ne cherche pas d’aventure, que les choses soient bien claires. Il me répond qu’il est casé lui aussi, qu’il ne me drague pas, mais qu’il me trouve sympa et qu’il veut bien discuter avec moi.

Je suis toujours avide de contact, toujours attirée par la bohème. Or, cet homme est un artiste : il dessine, joue de la musique, écrit. Quelqu’un d’intéressant avec qui j’ai pas mal de choses en commun. Je me vois bien en faire un ami. Il est au chômage, a du temps lui aussi. De fil en aiguille, on discute de plus en plus. Une forte amitié se noue. Nous avons en effet des goûts en commun, et le même genre d’humour foutraque.

Toujours exaltée, et sentant que cette relation nouvelle me fait sortir de ma dépression, je me (et lui) dis au bout de quelque temps qu’il est comme mon frère. Nous décidons de nous voir. Ça se passe merveilleusement bien, on a l’impression de se connaître depuis des années. Plus tard, alors que nous conversations virtuelles s’intensifient, on commence à se faire des confidences.

Je lui parle de mon dérapage avec Bouzid, il me dit qu’il y a quelques années il est tombé amoureux de quelqu’une d’autre mais qu’il n’en a rien fait : il ne voulait pas quitter sa copine, qu’il trouve tout de même par ailleurs « plan plan » – le terme me marque, je ne me verrais pas dire quelque chose de ce genre à propos de mon mari. Il ne lui en a bien sûr jamais parlé et je vois cet aveu comme une preuve de grande confiance.

Moi qui suis plutôt une grosse dormeuse, je dors peu et je sens que mes pensées vont à cent à l’heure. Je n’ai plus trop la notion du temps, il m’arrive de réveiller mon pauvre mari en pleine nuit pour lui faire part d’une idée que je juge géniale ou d’une intuition qui me paraît sublime. J’achète des choses sur un coup de tête, faisant des dépenses plus nombreuses que d’habitude : des livres, de la musique, des films, de petits objets – un autre symptôme de la phase maniaque. Tous ces changements en moi, cette désinhibition générale, cette excitation psychique, en sont.

Perdre toujours plus les pédales : la fuite en avant

Le temps passe. Clément et moi nous revoyons. Il est léger, assez fantaisiste. Ça me fait du bien après toute la noirceur que je viens de traverser. De mon côté, je lui fais découvrir des peintres, des groupes de musique. Il me montre ce qu’il fait, je trouve ça très beau. Il me donne envie de me mettre à la guitare comme lui, mais je n’arrive pas à le faire. Je fourmille d’autres projets que je ne mets pas en application. Toutes mes sensations, notamment sexuelles, deviennent plus intenses.

Un jour, à son tour il dérape. Il m’écrit qu’il me désire. Je me retrouve désemparée. Mon « frère » qui me désire. Mais là non plus je n’arrive pas à résister. J’ai toujours besoin de laisser s’exprimer mes émotions puissantes, je me dis que probablement ma relation avec Bouzid ne m’a pas apporté ce que je cherchais.

J’essaie de me justifier, mais la vérité c’est que là encore je suis le jouet de la maladie, que je perds les pédales sans rien pouvoir y faire. Je rentre dans le jeu de Clément. Et s’enclenche une sorte d’escalade. On se met à décrire par messages interposés les actes sexuels qu’on voudrait faire ensemble et on s’envoie des photos pornographiques.

De nouveau je m’étonne moi-même. Je ne me savais pas capable de ça. Je tombe dans l’hypergraphie (le fait de beaucoup écrire), moi qui ai toujours aimé écrire mais ai souvent du mal à le faire. Tout prétexte est bon : mon attirance pour Clément, une chanson dont je réécris les paroles, un poème qui me vient, un texte narratif de deux, trois pages… Les images s’y télescopent, et là encore, c’est bourré de jeux sur les mots, ça ne ressemble pas à ce que j’écris d’habitude, mais ça reflète bien ce qui se passe dans mon cerveau malade.

Je continue à bouillonner de partout, autant essayer d’évacuer toutes ces émotions par écrit et, pour la première fois, les textes jaillissent de moi à une vitesse et avec une facilité incroyables. Je me dis que Clément est ma muse. Ma relation avec lui devient envahissante, il me désarme. Nous nous écrivons dès que possible, même quand mon mari est là (mais, échaudée par l’épisode Bouzid, et peu sûre de ce que je ressens, je me cantonne à lui parler d’« amitié fraternelle » et d’émulation artistique).

Clément, lui, compartimente et me quitte (à regret tout de même) lorsque sa copine rentre après le travail. Mon mari s’inquiète de nouveau. Décidément, cet état survolté bizarre, ça ne ressemble pas à la Julie qu’il connaît. Je le renvoie dans les cordes en lui disant que je ne me suis jamais sentie aussi bien, qu’enfin, à 32 ans, j’éclos artistiquement. Il arrive quand même à m’emmener chez le généraliste. Celui-ci nous dit que partir en vacances va nous permettre de nous retrouver à deux et que ça va nous faire du bien. Grave erreur…

Les pires vacances de ma vie

En vacances, je ne décolle pas de mon ordinateur, je m’agace que le réseau passe mal à la campagne. Je n’aspire qu’à une seule chose : me retrouver seule avec Clément. Je vois à nouveau mon mari comme un obstacle et sa supposée lenteur m’énerve toujours. Je finis par dire à Clément que je crois que je l’aime. Lui est toujours ambivalent : moteur dans les dérapages érotico-pornographiques, mais plein de contrition ensuite, répétant : « Il faut arrêter, j’aime ma copine ». Il tergiverse lors de ma déclaration, en me disant qu’il ne m’aime pas mais que, quand même, je lui « plais ». Ses reculades m’exaspèrent, je suis engagée dans une fuite en avant (Je lui ai même proposé que nous nous retrouvions dans un hôtel, encore une chose qui ne me ressemble pas, et il m’a répondu qu’il n’était « pas comme ça ». Je le trouve bien tiède et je le secoue).

J’ai conscience qu’elle peut, qu’elle va, m’envoyer dans le mur, cette fuite en avant, mais je m’en fous, je me sens plus vivante que jamais, la poésie continue à être partout, je me dis que cette rencontre est une des plus belles, une des plus fortes de mon existence. J’ai perdu tout jugement.

Épuisée par ma propre duplicité (je ne suis vraiment pas douée pour la double vie), je redeviens insupportable et mon mari capitule. Je fais une scène lors d’un repas de famille. Personne ne me reconnaît dans ce comportement provocateur et cette colère qui s’exprime. J’avoue à mon mari que j’aime Clément, il se reprend un uppercut dans le ventre et se trouve aussi démuni que lors de ma première incartade. L’atmosphère entre nous est devenue irrespirable, aussi bien pour lui que pour moi. Les deux derniers jours des vacances, il va chez ses parents, me laissant seule avec ma passion virtuelle et mon bazar intérieur.

Comment j’atterris à l’hôpital psychiatrique

Puis nous rentrons à Paris. La situation se révélant ingérable, le généraliste nous aiguille vers une cellule psychologique qui dépend du Centre médico-psychologique du secteur. Les soignants (un psychiatre, un psychologue, un infirmier) m’écoutent, médusés et en présence de mon mari, dire que j’aime quelqu’un d’autre, que je les aime tous les deux, que je ne vois pas pourquoi ça n’est pas possible de vivre ça. Ils nous suggèrent de nous séparer quelque temps et de voir. Je leur dis plusieurs fois que je veux que « ça s’arrête ». Ils craignent une tentative de suicide. Décision est prise de m’envoyer à l’hôpital psychiatrique. Sentant que tout m’échappe de plus en plus, j’accepte.

Début septembre, je mets donc pour la première fois les pieds dans une clinique psychiatrique. J’ai 32 ans et le moins qu’on puisse dire c’est que je ne comprends rien à ce qui m’arrive. On me confisque plusieurs objets : mes ciseaux à ongles, ma pince à épiler, ma ceinture. On me dit que c’est pour éviter les tentatives de suicide, je me fais la réflexion que les suicidaires ont bien de l’imagination.

Je découvre le quotidien de ce genre d’endroit : on s’ennuie en attendant le passage du/de la psychiatre le matin dans les chambres, on s’ennuie en attendant la prise des médicaments, on s’ennuie en attendant les repas, qui sont infects. La psychiatre qui va s’occuper de moi me reçoit pour évaluer la situation. Les jours suivants, je ne la verrai que cinq minutes par jour, ce qui me semble bien peu.

Je découvre les infirmier·e·s. Certain·e·s sont prévenant·e·s, d’autres sont maltraitant·e·s. Comme je suis toujours plongée dans mon mélange excitation/énervement, je ressens vite un sentiment d’injustice lorsque je vois comment sont traité·e·s certain·e·s patient·e·s.

Un soir, j’ai froid dans mon lit et je demande une couverture à l’infirmier de nuit ; il me tend un drap. Je me demande dans quel monde j’ai atterri. Je ne supporte pas l’infantilisation ni, tout simplement, les contraintes. Je suis toujours rebelle ; un jour où je me sers à la fontaine à eau, une infirmière me demande pour une raison que j’ai oubliée : « Qu’est-ce que vous faites ? ». Insolente, je réponds : « Je bois un whisky. » Elle me dit de faire attention à ce que je dis.

Au début d’une hospitalisation, le·a patient·e est isolé·e de ses proches pendant une période qui dépend de sa situation. Nous sentant seul·e·s, nous nous lions entre nous. Nous tuons le temps en fabriquant des babioles, en nous faisant les ongles. Nous allons marcher dans le parc de la clinique et nous nous racontons l’histoire de nos vies.

L’établissement est à un moment charnière, il est en passe d’être racheté par un grand groupe canadien. Certain·e·s membres du personnel savent qu’iels vont être renvoyé·e·s et font leur travail par-dessus la jambe, notamment ma psychiatre, qui me bourre de médicaments (régulateurs d’humeur, anti-dépresseurs, anxiolytiques, somnifères, d’après ce que j’ai pu recouper par la suite) sans rien m’expliquer.

Elle lâche un jour les termes de « trouble bipolaire » et d’« hypomanie » en me disant que ça n’est pas sûr mais sans dire clairement non plus de quoi il s’agit. Une infirmière à qui j’ai confié mon brouillard sentimental me conseille de divorcer – En discutant entre nous, nous prenons conscience qu’elle le « conseille » à tout·e·s les patient·e·s dont la vie affective est chahutée par la maladie…

Le soir, en attendant le repas, nous regardons la télévision juste devant le local infirmier. Et là se déroule quelque chose qui est contraire à la déontologie : une des infirmières crie les conclusions des psychiatres et les éléments de l’histoire personnelle des patient·e·s lors des transmissions (passage de relais entre infirmier·e·s de jour et infirmier·e·s de nuit, au cours duquel iels s’informent de ce qui s’est passé dans la journée pour chaque patient·e et qui doit rester confidentiel). Nous entendons tout. Ainsi, une jeune femme enceinte devient « l’autre qui est en cloque », moi « celle qui parle de cul sur Internet ». Je suis mortifiée.

Cette infirmière a d’ailleurs essayé de lire ma correspondance avec Clément sous prétexte de me demander de l’aider à créer un compte Facebook – « Comment ça marche ? Je peux lire ce que vous avez écrit ? ». Heureusement, je refuse.

Nous sentant abandonné·e·s par les soignant·e·s, nous nous livrons à une espèce de thérapie de groupe sauvage en parlant beaucoup les un·e·s avec les autres, en analysant nos situations mutuelles, en cherchant des solutions, en comparant nos traitements… Nous nouons des relations très fortes. Mon côté excentrique et avenant attire les autres. La plupart d’entre nous parlons facilement de ce qui nous arrive, sauf dans un cas bien précis : l’addiction. Les alcooliques, les drogué·e·s, n’en parlent jamais. Iels ont trop peur d’être jugé·e·s.

Lorsqu’un·e des ami·e·s s’en va, nous lui achetons un cadeau à la boutique de la clinique (j’ouvre toujours très facilement mon portefeuille) et nous faisons une petite fête dehors avant le « couvre-feu » de 21 h avec force chips et jus de fruits que nous achetons lors des sorties en ville, sorties supervisées par un·e infirmier·e. Les soignant·e·s, sûrement parce qu’iels sentent que la situation leur échappe, finissent par y mettre le holà et interdisent les réunions nocturnes. Nous leur en voulons beaucoup, la camaraderie entre nous étant très forte. Je me sens de plus en plus révoltée, comme mes ami·e·s.

La nuit, je ne dors pas tranquille : j’entends des voitures bruyantes qui apportent alcool et drogues aux portes de la clinique, des patient·e·s les récupèrent, toutes sortes de substances circulent.

Il y a une bibliothèque/salle informatique mais comme elle contient peu d’ordinateurs le temps est rationné. J’attends comme une âme en peine devant la porte en discutant avec une jeune femme qui, si je comprends bien, vit un chagrin d’amour, et j’écris à Clément qui me répond qu’il faut que je me « reconstruise sans lui » et disparaît de la circulation. Je me sens abandonnée et un grand chagrin me prend moi aussi.

Je suis des activités thérapeutiques, sophrologie, art thérapie. Lors des sorties en ville, j’achète des vêtements bariolés alors que d’habitude je m’habille de façon plutôt classique. Ma fébrilité doit se voir dans mon regard : une vendeuse de chapeaux me dit que je ressemble à Janis Joplin.

Mon mari vient me voir. Je me souviens de ressentir de la reconnaissance, de redevenir plutôt douce avec lui, de lui sembler à peu près normale, mais de continuer à me sentir totalement paumée. Je ne me rappelle rien de nos conversations, si ce n’est que je lui explique le peu que j’ai compris des paroles de la psychiatre. Je suis toujours en phase hypomaniaque, même si je suis shootée par les médicaments. Je vis dans une sorte de coton physique et mental.

Je sors au bout de trois semaines en ayant l’impression d’avoir vécu un rêve bizarre, de ne pas avoir ma place dans un endroit de ce genre, de ne pas avoir compris grand-chose et de ne pas avoir avancé d’un pouce.

Lorsque l’alcool entre dans ma vie

Fin septembre, je rentre donc chez moi. Toujours perdue dans mes sentiments, j’ai demandé à mon mari de ne pas rester à l’appartement, et il prend ses quartiers chez un de nos amis. Clément fait son grand retour. Je me souviens de le voir une fois, probablement la dernière, dans un café. Nous sommes en pleine journée mais je commande une bière avec mélancolie et lui raconte la vie à la clinique. Il n’arrive pas à me regarder dans les yeux. Comme d’habitude lorsqu’on se voit, aucun geste équivoque n’est fait.

Contre toute attente, peu de temps après, le manège virtuel passionnel reprend. Le remords me submerge à nouveau, tenace, je n’en peux plus de ma dérive et de la souffrance que j’inflige à mon mari, et en même temps je n’arrive toujours pas à reprendre les rênes. Un soir, je regarde mes plaquettes de médicaments et pense à tout avaler. Je me répète à haute voix : « N’en prends qu’un, n’en prends qu’un ».

Pour noyer ces sentiments qui m’écartèlent, faire ralentir mes pensées qui s’affolent toujours, essayer d’endormir ma culpabilité et mon chagrin, je commence à boire. D’abord un verre par-ci par-là, puis davantage. Personne n’est là pour contrôler ma consommation, la fuite en avant et l’auto-destruction reprennent, par d’autres moyens.

Pour la première fois de ma vie, je me saoule. Ça varie beaucoup selon les jours, mais je bois parfois une bouteille de vin entière, voire une demi-bouteille de whisky. Je continue à fumer comme un·e pompier·.e.

Je m’épanche sur Facebook. Certaines personnes que j’ai exhumées du passé, que je ne connais que virtuellement ou que depuis peu de temps sont interloquées et me bloquent. Je m’en moque, je me fais de nouvelleaux ami·e·s, je me sens « dans le vrai ». Ce sont elleux qui ont un problème, qui sont étroit·e·s d’esprit, pas moi, je suis une artiste, je vais leur montrer ce dont je suis capable (cette espèce de folie des grandeurs du/de la « seul·e contre tou·te·s », encore un symptôme maniaque).

Je vais consulter mon généraliste qui, voyant l’ordonnance longue comme le bras que m’a fait la psychiatre de la clinique, me dit « Arrête de prendre ces merdes » (Les merdes en question sont des régulateurs d’humeur ou thymorégulateurs, médicaments-clé dans le traitement de la bipolarité, qui sont destinés à en atténuer les hauts et les bas) et maintient juste la prescription d’anti-dépresseurs, d’anxiolytiques et de somnifères (cocktail médicamenteux que je vais prendre pendant plusieurs années).

Je rêve de repartir à zéro, de prendre une chambre quelque part, ailleurs, seule, et de mener une vie consacrée le plus possible à la création. Mais je ne me sens toujours pas capable de retravailler, et mon arrêt maladie se prolonge.

 

Illustration : Louve souci

Fuir, toujours fuir

Fin novembre, mon mari doit revenir à la maison. Je ne peux toujours pas lui faire face, je boucle donc mes valises et prends le train pour la Bretagne, où je vais chez mon père. J’ai emporté du matériel de dessin (Moi qui ne sais pas dessiner, j’ai fait une descente dans un magasin de fournitures d’art, et je compte bien m’y mettre. Je m’y mets d’ailleurs, avec des résultats plus que mauvais), une montagne de livres que je ne lirai pas (Saisie par un désir encyclopédique de savoir, j’en ai acheté plein : des livres sur la signification des couleurs et celle des symboles, des romans d’amour par lettres du XVIIè siècle…)… et Clément, toujours, dans la fenêtre Messenger de mon compte Facebook, Clément dont je n’arrive pas à me défaire.

Mon père ne me reconnaît pas, lui non plus. Je suis vindicative, j’ai raison contre le monde entier, je me révolte. Il panique, s’énerve à son tour de voir mon mariage menacé, de me voir sans emploi, partir en vrille.

Le soir et la nuit, j’écoute de la musique dans mon casque, je regarde le ciel en pleurant et en m’extasiant sur sa beauté, j’écris des poèmes et je fume à la fenêtre, ce qui me vaut des réprimandes de mon père. Nous nous disputons beaucoup. Je passe des heures à discuter avec Clément, nous essayons de retrouver l’amitié des débuts. Nous ne savons pas encore que c’est impossible.

Je mûris l’idée de reprendre des études, même si je n’ai aucune idée de comment les financer – sauf par de vagues idées de travailler comme modèle vivant, métier dans lequel je n’ai aucune expérience. Je rêve de m’inscrire aux beaux-arts à Nantes, de fuir, de me reconstruire. Je fais mille projets irréalistes. Aller travailler dans une conserverie de poisson en Islande, ce pays où en proportion de la population totale il y a plus de poètes que partout ailleurs dans le monde, où je me sentirais sûrement à ma place. Que je ne parle pas la langue, n’aie ni moyen de locomotion ni argent ne m’empêche pas de divaguer, tout ça me semble tellement secondaire…

Je me sens envahie par une tristesse infinie. Au téléphone, je parle de divorce à mon mari. Il m’aime encore, et je crois que moi aussi, et il ne veut pas. Mais j’insiste. J’enlève mon alliance et la regarde souvent, longuement, mais la situation me paraît trop dégradée pour que notre couple y survive. Je suis allée trop loin, je suis sûre que c’est irréparable, j’ai tout gâché.

En décembre, pour la première fois, nous ne passons pas Noël ensemble. Pourtant, il ne me lâche pas. Nous nous reparlons au téléphone, il me dit que si je reviens on repartira à zéro, qu’il a compris que quand je l’ai trompé je n’étais pas dans mon état normal. Ses paroles sont un apaisement, une lueur d’espoir soudaine. Mais je suis loin d’être tirée d’affaire.

Emprisonnée dans ma propre tête

En janvier 2014, je rentre à la maison. Lorsque je retrouve mon mari, je me remémore nos premiers mois ensemble, je suis très émue, c’était fort et idyllique. Mais la dépression et la culpabilité sont ancrées. L’alcool aussi, je vais bientôt m’en rendre compte.

J’essaie de décrocher de Clément comme on décroche d’une drogue. Je prends l’habitude de rester boire seule dans la cuisine, le soir. Je rumine mes errements, je m’apitoie sur moi-même, mon mari m’a pardonné mais moi je ne me pardonne rien. Lorsque j’ai bu, tout se mélange. Il m’arrive d’envoyer, la nuit, des messages à Clément pour lui dire que je regrette notre lien fraternel du début. Puis, honteuse, je le bloque sans attendre qu’il réponde. Ça m’arrivera pendant plusieurs mois. En temps normal, je ne ferais pas ce genre de choses, je ne l’ai jamais fait, et par la suite ça ne m’arrivera avec personne d’autre. Je n’ai pas souvenir qu’il y ait eu une franche rupture, bien qu’il me soit arrivé de l’accabler de reproches, ce qui complique les choses dans ma tête.

J’ai gardé une copie de nos échanges et je me torture en les lisant et les relisant, cherchant le moment où tout a viré au n’importe quoi, qui de nous deux en est responsable. Je ne sais pas que les ruminations font partie intégrante de la dépression. Je me sens emprisonnée dans ma propre tête. Je commence à voir un nouveau psychiatre qui ne confirme pas le diagnostic de bipolarité mais ne l’écarte pas non plus, et me prescrit un anti-dépresseur compatible avec cette maladie.

Je lui parle de mon inquiétude liée à ma consommation d’alcool (Je viens d’une lignée d’alcooliques et je suis assez sensible à la question), ça n’a pas l’air de l’inquiéter. Pourtant, il m’arrive de rater des rendez-vous avec lui, les lendemains de cuite. Il s’emporte au téléphone et je finis par ne plus aller le voir.

En février, mon employeur me licencie pour absence prolongée. Je m’inscris au chômage. Mais je n’arrive même plus à m’occuper des tâches du quotidien, je vis dans ma tête. Je continue à voir la psychologue chez qui je vais depuis plusieurs années, elle ne croit pas que je sois bipolaire. Elle se lasse de m’écouter rabâcher sur Clément, me dit d’effacer ses messages et me fait parler de ma famille. Je lui obéis.

Pourtant, ça n’est pas ce dont j’ai besoin. Allant contre les règles de sa profession, c’est elle qui choisit les sujets abordés. Elle me dit que l’arrêt de l’alcool est une question de volonté ; c’est une absurdité mais je lui fais confiance. Je sors de chez elle chaque semaine en me sentant minable et je prends l’habitude de passer tête basse à l’épicerie acheter une grande canette de bière que je bois pensivement une fois rentrée chez moi. Je songe à nouveau au suicide.

Retour à la case hôpital

Au cours de l’hiver 2015, le manège dépression-ruminations-culpabilité continuant, mes idées noires et mon apathie pratique me préoccupant, je demande à être hospitalisée de nouveau. Je ne veux pour rien au monde retourner dans la clinique où je suis allée la première fois, on m’en conseille une autre.

C’est un établissement chic dans une banlieue cossue. Le psychiatre, circonspect lui aussi sur le diagnostic, me remet tout de même sous régulateur d’humeur. Le suivi est plus sérieux, l’équipe soignante bienveillante, les infirmier·e·s à l’écoute. Je me sens en sécurité.

Au début, comme à chaque fois, je suis isolée de mon entourage. Puis les visites sont autorisées. Certain·e·s de mes ami·e·s, celleux qui ne m’ont pas lâchée, n’arrivent pas à venir me voir : iels ont peur de l’univers psychiatrique. J’en suis triste : ma personnalité reste la même, ce qui les a fait s’attacher à moi aussi, malade ou pas. Et cette clinique n’a rien d’effrayant. Mais les préjugés ont la vie dure…

Un autre psychiatre à qui je parle de ma culpabilité obsessionnelle m’explique que je n’étais pas réellement responsable de ce que j’ai fait, que c’est la maladie qui m’y a poussée. J’ai du mal à le croire mais je m’accroche à ses paroles comme à une bouée de sauvetage. Je me dis que je ne suis pas devenue alcoolique puisque lors des périodes d’hospitalisation je me passe très bien de boire et que je n’ai pas de symptômes de manque.

Je sors au bout de trois semaines. Ça n’a pas fait de miracles mais j’ai été dans un cocon pendant cette durée. Mon arrêt maladie se prolonge, ma dépression est toujours profonde. Revenue chez moi, je reprends mes consommations d’alcool nocturnes. Mon mari me retrouve parfois en piteux état. Il s’occupe de moi avec bonté et patience, me douche, me met au lit. Mais il est perdu, il n’a jamais été confronté à ça.

Je me cramponne à l’idée que je ne suis pas bipolaire, que le cauchemar va bel et bien se terminer, que je vais arrêter de boire quand le temps aura érodé mes angoisses et mes regrets, reprendre le cours normal de ma vie. Ça me donne un coup de fouet et j’arrête de fumer – mais un mois plus tôt j’ai envoyé un message aviné à Clément, le dernier avant longtemps. Puis, toujours en proie à l’ambivalence, m’en voulant d’avoir craqué, je l’ai rebloqué.

Retrouver un travail

Le temps passe, et ça va mieux – mieux que ces dernières années en tout cas, même si la dépression me suit toujours à la trace et qu’aucun médicament ne la soulage véritablement. Fin 2016 je retrouve un emploi, un CDD dans une petite bibliothèque de campagne. Je suis folle de joie et je me sens revivre. Seul point noir (et il sera déterminant pour la suite), j’ai quatre heures de transport par jour. Je suis épuisée, je m’écroule à neuf heures du soir dans mon lit et à six heures le réveil me tire d’un sommeil profond. Mais mon travail me passionne.

Pour moi, un des indicateurs les plus parlants de mon état, c’est mon rapport à la lecture : si j’arrive à lire, ça va relativement bien. Si je n’y arrive plus (désintérêt, problèmes de concentration), c’est qu’il y a lieu de s’inquiéter. Là, la lecture fait partie intégrante de mon métier et je m’y replonge avec enthousiasme. J’ai quand même des ratés : certains jours, je n’arrive pas à aller travailler, ayant trop bu la veille. Je suis saisie par la honte, mais j’essaie de ne pas trop y penser, de tenir le coup, d’avancer.

Il y a toujours un problème : je n’ai ni diagnostic ni psychiatre. La généraliste renouvelle mes médicaments tout en s’avouant incompétente pour ce qui est des pathologies psychiatriques. Mais je fais avec : aucun·e psychiatre du secteur ne prend de nouvelleaux patient·e·s, même au Centre médico-psychologique.

Un jour, je tombe sur le jeune remplaçant de ma généraliste. Il me dit que pour lui je ne suis plus dépressive, que ma situation personnelle semble s’être nettement améliorée puisque j’ai un travail qui me plaît… et il me fait arrêter progressivement mon anti-dépresseur. Décision fatale : peu après je recommence à m’enfoncer à cause de cet arrêt et de la fatigue induite par mes trajets maison-travail. Jusqu’à ce qu’un jour je n’arrive tout simplement pas à me lever pour aller à la bibliothèque.

Coup d’épée dans l’eau et prise en main

On me renvoie vers la cellule de crise psychologique où mon mari et moi sommes allé·e·s en 2013, avant ma première hospitalisation, et les psychiatres sur place décident qu’on va m’hospitaliser à domicile. Iels revoient mon traitement, me remettent sous anti-dépresseurs, renouvellent mes autres médicaments, et je rentre chez moi. Pendant plusieurs semaines, je ne vais pas quitter mon lit, je me transforme en légume. Je ne me lave pas, je n’y arrive pas. Je dors beaucoup. Des idées suicidaires me trottent à nouveau dans la tête. Adieu lecture, adieu plaisirs. Plus rien ne me fait envie. Les infirmier·e·s de la cellule passent régulièrement chez moi, j’ai aussi des rendez-vous avec une des psychiatres – c’est un effort surhumain de me préparer pour y aller.

La dépression est bel et bien de retour, et elle n’est pas revenue à moitié. L’hospitalisation à domicile ne fonctionne pas, je suis donc renvoyée à la clinique où je suis allée l’année précédente. Je vais y rester trois mois. Je ne supporte plus mon appartement, il me rappelle trop de mauvais souvenirs, il me fiche le cafard. Je serai mieux ailleurs.

Je retrouve le psychiatre de la dernière fois à la clinique. Mais cette fois, il commence à m’agacer. Je m’intéresse depuis peu au féminisme et ses remarques misogynes, ses commentaires à l’emporte-pièce me tapent sur les nerfs. Je le découvre plein de morgue. J’ai maintenant l’habitude des médecins, des hôpitaux, et je me rends compte qu’il ne m’écoute pas vraiment, qu’il plaque des « schémas » médicaux sur moi sans prendre en compte les nuances de ce que je lui raconte.

Je lui parle de mon hypersensibilité qui s’est affirmée avec la maladie et qui me rend souvent la vie difficile, il la balaie d’un revers de la main. Je lui dis que je n’ai plus de vie sexuelle (mélange probable de la peur rétrospective de mon total lâcher-prise de 2013 et de dépression), il me suggère de « me forcer ».

Je m’impatiente aussi contre le corps médical en général : pourquoi n’ai-je toujours pas de diagnostic ? Pourquoi aucun traitement ne marche ? Si je ne suis pas bipolaire, comment expliquer mon comportement aberrant d’il y a trois ans ? Aucun·e médecin n’a répondu à ces questions. J’ai l’impression d’avoir perdu du temps dans mon parcours de soin, je suis fatiguée moralement. Et revenue au point de départ côté travail. Je me sens à nouveau incapable d’exercer un quelconque emploi.

J’entends parler de l’Allocation Adulte Handicapé·e, je découvre qu’elle peut être obtenue en cas de maladie psychique grave et j’en fais part au médecin, qui là encore ne me prend pas au sérieux. « Vous allez retourner travailler, Madame. » L’atmosphère est tendue entre nous, j’en arrive à aller demander un anxiolytique à l’infirmier·e après chaque rendez-vous avec lui (ça me vaut des remarques ironiques du psychiatre, ce qui me plonge un peu plus dans la perplexité), je demande à changer de médecin, mais ça n’est pas possible.

Un jour, il me dit avec un petit sourire en coin que j’ai un trouble de la personnalité. Lequel ? Là encore il ne me répond pas. Je m’y prends avec ce trouble comme je l’ai fait avec la bipolarité : je me documente toute seule. Je ne me reconnais dans aucun. Mon mari non plus. J’insiste auprès du psychiatre, il finit par lâcher que c’est un « trouble de la personnalité non caractérisé ». Voilà qui me fait une belle jambe. A la sortie, je dois batailler pour obtenir mon compte-rendu d’hospitalisation, alors que ça fait partie des droits des patient·e·s.

Je sors donc au bout de trois mois pleine de questions, en me disant que cette longue hospitalisation a été un nouveau coup d’épée dans l’eau. Mon contrat à la bibliothèque s’est terminé pendant mon séjour, je n’y serai finalement restée que deux mois. Un sentiment d’échec et une incertitude quant à mon avenir me saisissent. Pas d’AAH, mais pas de travail non plus : que vais-je faire ? Je commets l’erreur de ne pas m’inscrire au Pôle Emploi : puisque je suis en arrêt, je me dis que je ne suis pas apte à chercher du travail.

Je trouve enfin un psychiatre de ville qui accepte de me suivre… mais il est à quelques mois de la retraite. Tant pis, ça vaut mieux que pas de psychiatre du tout. Il me dit, lui, que je suis très probablement bipolaire, change mon anti-dépresseur (je commence à en avoir essayé un certain nombre !), continue à me prescrire un thymorégulateur, les habituels tranquillisants et somnifères, et me donne en plus du Séresta, un anxiolytique fort utilisé pour lutter contre les consommations d’alcool problématiques.

J’apprends que je souffre de dépression saisonnière (il est vrai que l’hiver est devenu compliqué à supporter) et que la bipolarité s’accompagne souvent de ce qu’on appelle des comorbidités, c’est-à-dire d’autres maladies qui en découlent : troubles de la personnalité, addictions…

Le jugement moral sévère que je portais jusqu’alors sur mon rapport à l’alcool se défait, je comprends mieux ce qui a créé ma dépendance. Le Séresta ne résout malgré tout pas le problème et m’occasionne des pertes de mémoire immédiate très déstabilisantes. Je cesse d’aller voir la psychologue, j’en ai assez de sortir le cœur lourd de son cabinet, cette thérapie ne va nulle part et son incompétence dans des cas comme le mien me paraît maintenant flagrante.

Comment une bouffée délirante me sauve

Fin 2017 : je suis assise à la table de la cuisine. Je n’ai pas dormi de la nuit, j’ai beaucoup bu (je bois maintenant souvent une bouteille de vin par jour, voire davantage), j’ai beaucoup écrit – rien à voir avec ce que je produisais en phase hypomaniaque malgré tout, ni au niveau de la rapidité de production, ni au niveau du contenu, même si l’alcool a rendu ce texte un peu étrange, décousu. Je me sens bizarre. Mon cerveau « vibre » comme en phase hypomaniaque, je le sens comme enserré. Quelque chose ne tourne pas rond.

Je vais me coucher, me disant que ça va passer mais préoccupée tout de même. Au réveil, le soir, je me sens toujours mal. De vagues idées de violence me traversent. Elles ne sont dirigées contre personne, ni contre moi-même, mais elles sont là et elles me font peur. Et cette vibration intérieure désagréable est toujours présente. Je demande à mon mari de m’emmener aux urgences. Avant d’y aller, dans la cuisine, je vois un couteau, et j’imagine qu’il va s’en saisir pour m’agresser. Décidément, ça ne va pas.

Aux urgences, la psychiatre qui me reçoit décide de me garder pour la nuit. Elle m’envoie dans une cellule qu’on appelle « les 72 heures », où atterrissent les gens qui ont fait des tentatives de suicide ou celleux dont on craint qu’iels en fassent une. La chambre est nue, j’y dors, j’y mange, il y a un petit cabinet de toilette. J’ai froid. Le surlendemain, je suis envoyée en ambulance à l’hôpital, cette fois-ci public. L’endroit est très spartiate, assez lugubre, différent des cliniques que j’ai connues. Les patient·e·s sont différent·e·s aussi : à la détresse psychologique s’ajoute souvent la misère sociale.

On voit qu’il y a un manque de moyens certain, mais chacun·e fait de son mieux. On est deux par chambre. Les infirmier·e·s sont débordé·e·s, sévères. Je côtoie pour la première fois des patient·e·s qui souffrent de pathologies très graves, j’en vois partir dans la chambre d’isolement (on y met les patient·e·s dangereux·ses pour elleux-mêmes ou pour les autres, on leur administre des calmants très forts qui les amollissent complètement, au point qu’iels ont du mal à porter la nourriture à leur bouche et à parler. La cellule est capitonnée, elle ne contient qu’un matelas ainsi qu’une table et un tabouret solidement fixé·e·s au sol pour éviter qu’iels ne servent de projectiles. Les couverts utilisés pour les repas apportés dans cette chambre ne sont pas tranchants. Tout ça, c’est une amie qui l’a connu qui me le raconte).

Mais, pour la première fois, et malgré l’infantilisation généralisée qui m’agace toujours, je serai bien soignée. Le psychiatre confirme enfin la bipolarité. Il est également addictologue, prend mon alcoolisme au sérieux – dans mon for intérieur je soupçonnais déjà de l’être depuis plusieurs années – et me donne un traitement pour ça.

On m’expliquera ultérieurement que mon épisode terrifiant avec les idées de violence était une bouffée délirante – il s’agit encore et toujours de comorbidité, surtout quand l’alcool et/ou le manque de sommeil sont impliqués.

Je reste à l’hôpital trois semaines. Je fais de l’ergothérapie (terme sous lequel on regroupe les activités thérapeutiques : art thérapie, musicothérapie, relaxation, etc.), je suis une thérapie destinée aux personnes souffrant d’addiction avec une psychologue spécialisée très humaine et très fine que j’aime beaucoup.

Mon psychiatre exerce aussi au Centre médico-psychologique mais il m’annonce qu’il ne pourra me suivre que quelques semaines, il a trop de patient·e·s. Je continue mon travail avec la psychologue qui nous accueille à plusieurs, en couple. Il sera interrompu par un déménagement mais m’aura beaucoup appris.

Aujourd’hui, l’acceptation et l’espoir

Depuis, j’ai quitté la ville avec mon mari pour vivre à la campagne. Élément important à signaler : si j’avais continué à être en arrêt maladie et à envoyer ces arrêts à Pôle Emploi, je pourrais percevoir une pension d’invalidité. Réservée aux patient·e·s qui ont déjà travaillé, elle est constituée d’un pourcentage des salaires perçus sur plusieurs années et elle est calculée en fonction du degré d’invalidité du/de la patient·e. Elle peut être versée en plus de l’AAH dans certaines situations.

Quant à l’AAH, on peut la demander qu’on ait travaillé ou pas. Mais, contrairement à la pension d’invalidité, son obtention dépend des revenus du ménage au sein duquel vit le·a patient·e – critère contre lequel nous sommes nombreux·ses à nous élever : il maintient encore plus le·a malade dans une position de dépendance vis-à-vis de son cercle familial…

Je suis suivie au Centre médico-psychologique du secteur par un psychiatre addictologue, un infirmier en addictologie et un psychologue. Pour la première fois en cinq ans, j’ai un suivi sérieux et complet. Le psychiatre m’a fait remplir un questionnaire très précis, comprenant des questions qu’aucun·e médecin ne m’a jamais posées, pour mieux cerner ma bipolarité.

J’ai maintenant tout à fait intégré le fait que je souffre de ce trouble, qu’il faut y adapter ma vie, je suis en paix avec cette idée. Mon médecin ne croit pas en ce pseudo-trouble de la personnalité qui a été diagnostiqué à la va-vite, et pas non plus que les anti-dépresseurs soient utiles pour soigner la dépression bipolaire, qui est bien spécifique (sur l’utilisation ou non de ce type de médicaments pour cette pathologie, il y a plusieurs écoles).

Il pense que je suis aussi cyclothymique (c’est-à-dire que j’ai parfois de brusques changements d’humeur, même si ça n’est pas aussi extrême que dans la bipolarité, et que ça se déroule sur des intervalles beaucoup plus courts).

Je continue à prendre des thymorégulateurs à dose plus élevée, j’ai un antipsychotique puissant pour les moments d’angoisse, des somnifères pour m’aider à dormir, et je viens de commencer à prendre une petite dose de lithium. Je m’étonne d’ailleurs de ne pas en avoir eu plus tôt : c’est le médicament le plus utilisé pour soigner ma maladie.

Je continue aussi à prendre mon traitement pour l’alcoolisme, du Selincro ; il est destiné à réduire la consommation, pas à arrêter complètement, et ça marche plutôt très bien, même si une fois de temps en temps je dérape. Pendant certaines périodes je ne bois pas une goutte. Il y a quelques mois, ça m’aurait semblé impossible.

J’avoue avec une gêne certaine – mais j’ai promis de tout dire – qu’une après-midi j’ai de nouveau écrit à Clément, sans le bloquer, probablement plus nostalgique de l’intensité que je ressentais à l’époque que de ma relation avec lui – parce que l’hypomanie a beau être horrible par certains aspects, surtout lors des états mixtes, elle n’en reste pas moins un moment où on se sent plus vivant·e et plus fort·e que jamais, et c’est vraiment grisant – d’où le manque qu’en ressentent certain·e·s quand iels ne traversent plus de tels états. Clément ne m’a ni lue ni répondu, et au final j’en suis soulagée, je crois que je n’aurais plus rien à lui dire. Je suis retournée voir son travail sur sa page et je le trouve, maintenant que j’ai la tête froide, médiocre. Je crois que le dossier est clos, qu’il est devenu une coquille vide enfin débarrassée de toute passion.

Je me sens comprise et écoutée par le psychologue, avec qui je fais des pas de géante. Il me dit que ce que j’ai vécu est quelque chose que je dois considérer comme des événements, certes marquants, mais m’étant arrivé parmi d’autres dans ma vie – et même que certaines personnes donneraient beaucoup pour vivre elles aussi une passion !

En regardant en arrière, je trouve très dommage de n’avoir pas eu ces différent·e·s interlocuteur·ice·s plus tôt. En psychiatrie aussi les déserts médicaux posent beaucoup de problèmes et font perdre, je le répète, un temps précieux. Mon parcours, de psychiatre en psychiatre, de traitement en traitement, est hélas celui de la grande majorité des bipolaires.

Comment vivre après la cassure

Je ne dis pas que tout est réglé, que tout va bien. Il y a une cassure nette dans ma trajectoire, qui me fait parfois mal lorsque je repense à ma vie d’avant – il m’arrive d’en avoir les larmes aux yeux. J’ai changé, je suis devenue plus grave, je fais moins facilement confiance, je ris moins – mais je savoure bien plus qu’avant chaque moment de joie, de gaieté, de complicité avec les autres.

Les médicaments m’ont fait prendre vingt kilos (mais ça m’a permis de creuser le sujet de la grossophobie, et aujourd’hui je me sens plutôt bien dans mon corps). Certains autres effets secondaires sont pénibles (baisse voire disparition de la libido, augmentation du taux de certaines substances dans le sang qui requiert des contrôles très réguliers, insomnies ou au contraire hypersomnie…).

Ma maladie m’a valu de perdre des ami·e·s, d’être mise de côté par certain·e·s membres de ma famille, d’être incomprise, jugée, et c’est douloureux, bien sûr, surtout pour quelqu’un de sensible. Mais celleux qui restent, et iels sont tout de même nombreux·ses, je sais maintenant que ce sont les plus proches, celleux sur lesquel·le·s je peux vraiment compter. Je me suis d’ailleurs fait de nouvelleaux ami·e·s.

Je suis toujours dépressive ; parfois les ruminations, les flashs de choses vécues ou écrites, les idées suicidaires resurgissent, je vis toujours au ralenti l’hiver, et dans la terreur de refaire une phase hypomaniaque (même si maintenant que nous savons nous serions plus armé·e·s pour y faire face) : je n’ai toujours pas atteint la « stabilisation » comme on l’appelle, c’est-à-dire un état d’humeur plutôt neutre, ce qui n’empêche pas de ressentir des émotions mais met à l’abri des oscillations trop fortes, vers le haut comme vers le bas. Globalement tout de même, les choses s’apaisent en s’éloignant dans le temps et grâce à la thérapie.

Je devrai rester en alerte côté substances addictives toute ma vie – mon psychiatre me dit quand même qu’un jour je pourrai probablement retrouver la relation que j’avais à l’alcool avant de sombrer.

J’espère bien retravailler lorsque ça sera possible, le sujet continue à m’occuper l’esprit. Ça se fera vraisemblablement en milieu protégé, au départ. Je commence à entrevoir un avenir possible. Différent de celui que j’imaginais, mais possible. En attendant, quand je peux, je fais les choses que j’aime : lire et écrire.

Je suis remplie de reconnaissance envers mon mari d’avoir supporté tout ça, d’avoir traversé la tempête, d’être toujours à mes côtés, d’avoir toujours cru que nous resterions ensemble quoi qu’il arrive et de me soutenir maintenant au quotidien, de comprendre la maladie. Au final, notre couple est ressorti plus fort de ces épreuves.

Il m’a été fortement conseillé d’avoir une bonne hygiène de vie (dormir à des heures régulières, faire de l’exercice, ne pas boire trop d’alcool, m’exposer à la lumière du jour ou faire de la luminothérapie avec une lampe spéciale), ce que je n’arrive pas toujours à appliquer pour l’instant mais que je garde en tête.

Il existe ce qu’on appelle des séances de psycho-éducation, destinées justement à inculquer aux patient·e·s les règles d’une vie plus stable, ce qui contribue à éviter les rechutes.

Il existe aussi des centres experts où les psychiatres peuvent envoyer leurs patient·e·s pour confirmer (ou infirmer) le diagnostic.

On peut également se faire soutenir par des pair·e·s-aidant·e·s : il s’agit de patient·e·s stabilisé·e·s qui interviennent dans le milieu médical en renfort de l’équipe soignante et dont l’apport (connaissance « de l’intérieur » du trouble bipolaire) est précieux.

Il est conseillé de tenir un « journal de l’humeur » chaque jour pour noter des modifications thymiques à signaler aux soignant·e·s.

Enfin, pour s’informer plus en détail, il y a des groupes Facebook, des forums ou, mieux encore parce qu’ils sont plus fouillés, des livres. J’en citerai trois qui m’ont beaucoup aidée :

  • Vivre avec des hauts et des bas – Un psy et un patient racontent, de Christian Gay, un des spécialistes français de la maladie, et Jean-Alain Génermont. Comme le titre l’indique, le livre présente le témoignage (poignant) d’un patient et les remarques de son psychiatre, ce qui a l’avantage de montrer ce qui se passe côté malade et côté soignant.e.
  • Qui suis-je quand je ne suis pas moi ? d’Agathe Lenoël, le témoignage très fourni et très précis d’une patiente
  • Celui d’une femme qui souffre à la fois de trouble bipolaire et de trouble borderline (combinaison assez fréquente), et qui explore la question de l’hypersensibilité : Ta sensibilité te tuera, de Marie-France de Palacio.

A signaler aussi deux bandes dessinées que je n’ai pas encore lues mais qui sont souvent recommandées : Goupil ou face, de Lou Lubie, qui traite de la cyclothymie, et Journal d’une bipolaire, d’Emilie et Patrice Guillon et Sébastien Samson.

La sincérité pour combattre les tabous

J’espère que mon témoignage vous sera utile, qu’il vous aidera à apprivoiser les maladies psychiques ou à préciser les choses. Ça a été compliqué de l’écrire par moments, de replonger dans un passé que je continue à cacher à beaucoup de personnes de mon entourage, mais je voulais décrire tous les aspects du trouble bipolaire, même ceux qui génèrent de la honte et des difficultés dans les familles et les cercles de proches de patient·e·s – je dirais même surtout ceux-là, pour lutter contre les tabous qui sont parfois intégrés par les malades elleux-mêmes, ce qui peut donner, souvent, des situations dramatiques.

Mon histoire vous a sûrement paru étrange et labyrinthique, mais de nombreux·ses bipolaires en ont de semblables à raconter – voire des encore plus étranges, encore plus labyrinthiques.

Je voulais aussi décrire précisément le parcours de soin, qui manque malheureusement souvent de logique et de constance ; je trouve dommage que les patient·e·s ne soient dans de nombreux cas pas assez informé·e·s par les soignant·e·s.

Je voudrais aussi dire qu’on peut vivre avec le trouble bipolaire. Beaucoup de patient·e·s se sentent seul·e·s ou le sont dans les faits parce que la maladie fait peur et les a plongé·e·s dans l’isolement social, surtout quand iels ne travaillent pas ou plus. Mais il existe des associations, parfois mixtes (patient·e·s et entourage), des groupes de parole non-mixtes. Et de nombreux·ses malades ont une vie affective, familiale, professionnelle (parfois avec des horaires aménagés, des mi-temps thérapeutiques, mais parfois aussi à temps plein, certain·e·s le peuvent) tout à fait normales. De nombreux·ses malades sont stabilisé·e·s.

Avec un bon accompagnement thérapeutique et familial/amoureux/amical, on a tous les outils en main pour se battre ! Bipolaires, ne baissez pas les bras, vous n’êtes pas seul·e·s. Parent·e·s, ami·e·s, amoureux·se·s, armez-vous de patience, apprenez vous aussi à vivre avec la maladie, et ménagez-vous des moments de respiration pour soutenir votre proche le mieux possible.

Et tout·e·s, gardez en mémoire que, même si la maladie fait partie de notre vie, notre vie ne se résume pas à elle : nous sommes des êtres un peu particulier·e·s certes, souvent cabossé·e·s et plus sensibles que la moyenne, mais nous avons beaucoup à donner ! Nos failles ne nous rendent finalement que plus humain·e·s.

J’ai pour habitude de faire relire ce que j’écris à mon mari, pour avoir son avis, corriger des fautes. Je me lui ai pas donné ce texte-ci : à mon tour de le protéger. Depuis quelques années, il a repris la photo et c’est devenu une véritable passion. Je pose pour lui, je lui suggère des prises de vue, des expérimentations. La voilà, mon émulation artistique, elle est à la fois sereine et forte.

De mon côté, je lui apporte mes textes. J’avance à petits pas. Je suis redevenue modeste et réaliste dans mes ambitions créatives. Nous allons continuer notre chemin ensemble, dans ce domaine-là comme dans les autres, soudés et complices. Et c’est très bien comme ça.



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Un Commentaire

Juliane Schwarz-Gerstberger

Je suis touchée par votre article. Je suis psychothérapeute en Allemagne et j’offre aussi des séances aux clientes françaises. Ça me touche particulièrement, car je me rends comte, d’où viennent les personnes qui cherchent de l’aide et que ma réaction à leurs demandes implique beaucoup de pouvoir de ma part, qu’il faut beaucoup de prudence de ne pas abuser ce pouvoir.

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