Culture Féminisme
La Meute ou l’art d’un féminisme de surface Roseaux, magazine féministe



Cet article fait partie du dossier "Roseaux lit".

N.B. : Nous avons reçu La meute gracieusement. Conformément à notre ligne éditoriale, nous écrivons de manière indépendante.

NB n°2 : Ce n’est pas par pure réjouissance que nous avons choisi le ton de la critique acerbe et véhémente, ni par irrespect pour le travail de l’autrice, que nous publions cette chronique négative. C’est davantage pour s’éloigner d’un certain féminisme washing qui prolifère désormais dans de nombreuses œuvres de fiction et qui, nous semble-t-il, dévalorise la fonction première du féminisme, celle de dénoncer les inégalités, de lutter contre les stéréotypes trop souvent ancrés dans les récits, et de donner corps et voix à des expressions dissonantes, en rupture avec le discours dominant. Nous faisons ce choix pour avancer dans le débat, pointer ces romans qui donnent une visibilité à des personnages féminins pour en faire un filon exploitable, bien loin des réalités et des revendications de notre militantisme.

 

À la lecture de cet ouvrage, et même dès les premières lignes, une pénible sensation s’est peu à peu installée. Une légère gêne, vite transformée en désagréable sentiment de phrases mises bout à bout pour former un féminisme verni, peu subversif, très édulcoré.

 

Ce roman entremêle le quotidien de six femmes, liées par une amitié indéfectible. Les descriptions de leurs vies, leurs histoires d’amour et leur penchant unanime pour la fête s’entrecroisent pour constituer un patchwork de portraits de femmes parisiennes aisées en proie à divers questionnements. Ces héroïnes forment « une meute ».

Si le roman, à travers le point de vue de la protagoniste Olivia, revendique le désir de ne pas avoir d’enfant, de pouvoir hurler sur un conducteur de taxi quand il vous surnomme « ma petite dame » et assume le droit d’avoir une sexualité débordante, il délite son propos sous le sceau de réflexions inachevées.

Au sujet des enfants, Olivia, qui n’en désire pas, s’interroge : « Pourquoi une telle pression ? […] Lorsqu’il s’agit des enfants, la plupart des gens se croient autorisés à vous poser des questions […]. J’ai fini par me dire que peut-être la survie de l’espèce était en jeu, pour que mon refus de la maternité provoque une telle angoisse chez celles qui ne pouvaient le concevoir… » Cet exemple est assez emblématique des contradictions présentes dans ce livre. La protagoniste aimerait s’émanciper de cette injonction à la reproduction, et pourtant elle n’en fait pas un enjeu politique, elle n’en cherche pas les causes, et surtout elle le reformule comme une angoisse supposée, l’expression d’une simple émotion provenant des autres femmes. La dynamique sociétale, qui impose la maternité, est tout simplement évacuée.

De même, la sexualité débordante qui est évoquée n’est pas vraiment épanouie, la multiplicité de partenaires pour Olivia n’est qu’un rapport vengeur à ce garçon qui, au lycée, l’a humiliée. Elle ne désire ni ne recherche la jouissance et pensant objectifier les hommes, comme ils pourraient le faire pour les femmes, elle s’empêtre dans une haine d’elle-même, de son corps et de sa sexualité.

Ensuite, le vocabulaire emprunte de trop nombreuses fois le terme « pute » à tout va et sans aucune remise en question de sa portée : pourquoi serait-ce une insulte ? Dans La Meute, le véganisme ne serait que l’expression forcenée d’une nouvelle mode branchouille, et l’on retrouve beaucoup trop souvent l’essentialisation des femmes comme une seule et même femme, dans des proverbes assénés tels d’inconditionnelles vérités : « L’instinct d’une femme est une chose puissante ». Alors même que cette phrase semble vouloir produire une image positive, l’idée d’une force innée, sa volonté est très vite balayée ; que faire d’un instinct puissant quand il est voué à répondre à des situations de harcèlement, d’agression ou même de simple dévalorisation ?

Les lieux communs exacerbent cette désagréable impression de pseudo féminisme, Olivia met énormément de temps à se préparer car « celle qui dira qu’il n’y a aucune concurrence entre les meufs n’est qu’une mytho. On veut toutes être les plus fraîches de la soirée. » La cigarette serait le signe ultime du glamour et de la féminité. Et, enfin, la vie des femmes serait un enfer à cause de l’épilation : « Souvent, j’envie les mecs. Nous, les meufs, on fait face à une tonne de problèmes quotidiens, ceux qui nous sifflent dans la rue, les talons, le combo ménage-cuisine-pâtisserie, la lingerie qui te coupe la circulation sanguine, les règles, les poils… Putain, mais qui a inventé les poils, bordel ? C’est qui le connard qui s’est dit que ce serait une bonne idée de doter les femmes d’une couche de poils allant du duvet au pelage tout en sachant qu’elles allaient passer un tiers de leur vie à s’en débarrasser ? »

Pourquoi ne pas aborder la possibilité de ne pas le faire ? Pourquoi tenter des percées sur tous les sujets que le féminisme a théorisés, sans jamais dépasser le cadre d’une plainte vide de causalité ? Qui peut donc être « ce connard » si ce n’est une volonté de créer un marché juteux ?

Il y a, certes, quelques tentatives de laïus sur l’objectivation des femmes, des injonctions imposées à leurs corps, mais ce féminisme reste toujours en surface. C’est l’écume qui vient polir un discours, qui donne la sensation d’un féminisme un peu cool, un peu à la mode, c’est le vernis qui donnerait à ces femmes parisiennes aisées un statut de femmes progressistes, modernes. Je regrette fortement l’absence d’une critique construite et constructive d’un parisianisme de classe moyenne/supérieure. Olivia, par exemple, travaille comme digital manager. Cela semble très loin de la satisfaire, d’autant que dans ce milieu, « partir avant 19h consiste à prendre son après-midi. »

Encore une fois, ce constat ne dépasse pas le statut de simple constat, l’idée d’horaires à rallonge pour un job dénué de sens ne la traverse pas. Si ce n’est qu’Olivia participe à cette mascarade : « Elle avait repéré une petite nana qui adorait le maquillage et qu’elle aimerait bien utiliser pour qu’elle se peinturlure en direct sur Instagram pour l’un de ses clients ». Utiliser, peinturlurer… La reproduction des mécaniques de pouvoirs dominants est telle qu’elle emploie les mêmes termes que le milieu dans lequel elle évolue ; cette « petite nana » est transformée en pantin, en produit destiné à accomplir ce qu’on lui demande.

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le manque de diversité et d’inclusivité des personnages qui, malgré quelques différences d’âge, ne semblent être que de pâles copies aux caractères quelque peu différents. On ne le répétera jamais assez, inclure un personnage racisé ne suffit pas. Elly, seule femme noire de la meute, est décrite selon les habituels stéréotypes attribués aux Noires. Elle a « un corps de liane », et sa présence semble uniquement vouée à mettre en valeur la verve de la protagoniste blanche.

Certes, pour une fois, elle a un caractère bienveillant et empathique qui s’éloigne de la angry black woman généralement représentée. Mais elle s’efface pour devenir la caution de l’héroïne. Le manque de nuances et de représentations variées donne à ces personnages féminins une lecture incomplète, inachevée, de leurs complexités.

Ce n’est pas simple d’écrire, de construire une œuvre de fiction et d’inventer des personnages. Je souhaite que les œuvres littéraires restent protéiformes, qu’il y ait toujours l’envie de raconter une histoire même si elle ne répond à aucune valeur morale ou militante. En revanche, il m’est toujours particulièrement difficile de cautionner des romans qui veulent faire la part belle à des héroïnes sans mener de réflexions sur la portée de leurs discours. La volonté féministe ne suffit pas, reste à réinventer et promouvoir des œuvres inclusives, réfléchies, secouant les modèles déjà vus et revus.

 

La Meute, Sarah Koskievic, Plon

Vous allez les aimer. Vous allez les détester. C'est LA MEUTE.
Elles n'ont ni le même âge, ni les mêmes passions – si ce n'est ce lien invisible qui les unit. Elles n'ont rien à faire ensemble. Et pourtant, elles traversent les décennies côte à côte, chacune à son rythme. Elles ont dû se résoudre à admettre que leur amitié n'est ni évidente, ni facile mais qu'en bien des points, elle surpasse toute les histoires d'amour. Elles sont six : Olivia, Romane, Elly, Isadora, Louise et Rosalie. Vous allez les aimer. Vous allez les détester. C'est LA MEUTE. 

D'une plume acerbe et sans concession, Sarah Koskievic campe des héroïnes entières aux prises avec les questions du quotidien sur le couple et le désir d'enfant, où légèreté rime souvent avec cruauté. Un roman cru et rock.

170 pages, 16,90 €
9782259276511




Un Commentaire

Raf

La couverture le laissait présager avec ces jambes nues de mannequin découpé en morceaux… Merci pour cette chronique vivifiante !

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