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Lauren Bastide : « Je n’en peux plus qu’on interrompe les femmes à chaque phrase. » Roseaux, magazine féministe  Suzon



 Depuis la création de son podcast « La Poudre », la journaliste Lauren Bastide s’est fait une place dans le monde féministe. À travers des entretiens intimistes et bienveillants, elle nous livre la parole de femmes qui l’ont personnellement marquée.Elle nous a accordé une interview durant laquelle nous avons discuté de son travail et son engagement militant. En se penchant sur ses mots, on comprend vite que Lauren Bastide est à l’image de son émission : libre.

 

Vous avez travaillé dix ans au Elle puis êtes passée par la télévision, avec notamment Le Grand Journal, et on vous retrouve aussi depuis l’été 2017 dans Les Savantes sur France Inter. Comment vous est venue l’idée de vous lancer dans le format du podcast ?

C’était surtout une quête de liberté. Ce podcast, c’est d’abord la création d’une structure indépendante, une entreprise que j’ai montée avec mon associé. J’avais vraiment besoin d’exercer mon métier de journaliste exactement de la façon dans je l’entendais. J’avais envie de créer une espace de liberté à offrir à mes invitées.

Dans la presse féminine, j’ai observé à quel point les propos des femmes étaient systématiquement caricaturées, tronquées. À la télévision, les femmes sont sous-représentées, systématiquement interrompues, leurs propos sont tournés en dérision, et on fait plus de remarques sur leur apparence que sur leur travail. Je n’en pouvais plus de tout ça. Je me suis demandé comment moi, en tant que journaliste, je pouvais faire parler des femmes. La solution a été le podcast.

C’est un espace où on a peu de contraintes de temps. Le fait qu’il n’y ait pas d’image permet aussi aux femmes de s’exprimer plus facilement. C’est mon média, c’est mon support, et je porte les messages qui me tiennent à cœur en toute liberté.

 

On vit en ce moment l’âge d’or des podcast féministes et militants (Un Podcast à soi, Quoi de meuf, Quouïr, Miroir Miroir, Kiffe ta race, …) Quel est leur impact sur les auditeurices ?

Je crois que le podcast a vraiment vocation à compenser les déficits de représentation dans les médias traditionnels. Monter un podcast, c’est beaucoup plus facile que de monter un magazine, un site ou une émission de télévision. Finalement, il faut simplement des micros et quelques connaissances techniques. Il est donc plus simple de créer un média alternatif avec ce format. Ce n’est pas un hasard si les personnes qui n’ont pas la parole ailleurs s’en sont saisies.

Il y a aussi un aspect pédagogique : en partageant certaines informations, on peut rendre un podcast très instructif. C’est ce que j’ai voulu faire dans La Poudre, en intégrant beaucoup de références culturelles. Si j’en crois les retours des auditeurices, iels apprennent énormément et tout cela les aide à mieux comprendre la théorie, à affiner leur pensée.

 

Quel a été votre éveil au féminisme ?

Je me suis toujours considérée comme féministe. Mes parents m’ont transmis l’idée qu’il est très important qu’une femme travaille, soit indépendante. Iels m’ont élevée en me disant que je pouvais tout faire, que rien ne m’était fermé.

Après, comme beaucoup, j’étais plutôt une féministe light, c’est-à-dire que je n’avais pas lu de théorie, et pas compris tous les enjeux concernant les femmes moins privilégiées que moi.
Il y a deux moments en particulier qui m’ont ouvert les yeux. D’abord, quand je travaillais au Elle, des collectifs de femmes noires et contre la grossophobie m’ont interpellée plusieurs fois. Elles m’ont fait réaliser que le journal représentait une uniformisation des femmes et portait un message universaliste, qui est en fait discriminant pour beaucoup de femmes. J’ai donc commencé à m’intéresser aux autrices afroféministes. En fait, c’est l’afroféminisme qui m’a amenée à explorer la théorie féministe en général.

Et puis, il y a eu ce jour où j’ai découvert que seulement 24 % du temps de parole était accordé aux femmes chaque jour dans les médias en France. Ce chiffre m’a estomaquée et m’a donné envie d’être plus militante et vindicative. Mon féminisme est très axé sur la question de la représentation, car c’est là-dessus que j’ai été interpellée et que j’essaie d’agir.

 

Vous avez commencé des études de gender studies à l’Université Paris 8 et venez de finir un mémoire sur les médias et le féminisme. Aviez-vous le sentiment d’avoir besoin d’un plus grand savoir théorique ?

Comme beaucoup de femmes, je souffrais du syndrome de l’imposteure. On a beau avoir beaucoup d’idées, d’envies et d’énergie, quand on se lance dans un projet, on doute de soi. J’ai ressenti le besoin d’aller m’inscrire à la fac car je me disais que si je voulais porter un discours féministe dans la société, il fallait être armée, savoir de quoi je parlais. C’était pour me rassurer, pour me dire que j’étais légitime. Finalement, c’est dommage d’avoir eu ce sentiment-là. Toute femme est légitime pour porter sa voix et ses combats, peu importe son degré d’expertise et de qualification.

Par contre, je ne regrette pas du tout cette démarche. Rien ne m’a apporté autant que ces deux ans à la fac. J’ai l’impression d’avoir aiguisé ma pensée d’une façon qui n’aurait pas été possible autrement. Et puis, quand on a un travail et des responsabilités personnelles, c’est un privilège énorme de pouvoir, à un moment dans la semaine, aller s’asseoir sur un banc et recevoir du savoir. Les moments à la fac étaient presque du self care pour moi.

Pouvez-vous nous parlez un peu de votre sujet de mémoire ?

Mon mémoire porte justement sur les questions de représentation dans la presse féminine, et plus précisément sur la représentation des femmes non blanches. C’est une étude en réception, c’est-à-dire que je me suis tournée vers des militantes féministes qui ont toutes une approche inclusive, afroféministe ou intersectionnelle. Je les ai interrogées sur leur perception de la presse féminine. C’est aussi une réflexion sur le mediactivisme, pratique militante qui consiste à épingler les contenus des médias pour alimenter des combats antiracistes, féministes etc. C’était passionnant.

 

Vous êtes porte-parole de l’association Prenons la une, qui aborde et dénonce les questions de sexisme dans le milieu journalistique. Quelle a été votre expérience du sexisme dans ce milieu ?

Je pense que j’ai été assez épargnée. Ce dont je fais l’expérience, ce sont surtout les insultes sur internet. C’est le cas de chaque femme qui porte un discours féministe et inclusif. De manière générale, de nombreuses femmes journalistes sont victimes d’insultes, voire de cyber-harcèlement. C’est justement quelque chose qu’on a dénoncé avec Prenons la Une. Tout cela, je le vis régulièrement, mais de manière extrêmement édulcorée par rapport à des femmes non-blanches qui portent exactement les mêmes idées que moi. Si je signe une pétition pour soutenir une femme musulmane et qu’une femme noire ou musulmane fait la même chose, elle se fera traiter d’islamogauchiste, de terroriste, de folle… Moi, on va gentiment me dire que je suis un peu bête, que je n’ai pas tout compris.

 

Lors de vos entretiens, on ressent un lien assez fort entre vous et ces femmes. Comment faites-vous pour créer une ambiance si intime et pourquoi avoir fait ce choix ?

À l’origine l’idée c’était d’écouter. Je n’en peux plus qu’on interrompe les femmes à chaque phrase. Finalement, l’intimité est venue de fait, par les questions que je pose sur l’enfance, la féminité, la sexualité… Mais à la base, c’était surtout de la bienveillance que je voulais créer, un endroit où la parole se diffuse sans que personne ne se sente entravée. C’est pour ça que je prépare mes interviews pendant plusieurs jours et avec une grande assiduité. Je crois que c’est pour cette raison que l’intimité s’instaure naturellement. Très vite, un climat de confiance s’installe, que ce soit avec des amies ou de parfaites inconnues. Et ça j’en suis fière.

 

Comment choisissez-vous les personnes invitées dans La Poudre ?

C’est très compliqué pour moi, car c’est vraiment viscéral. J’invite des femmes qui, à un moment donné, m’ont fait prendre une claque. Parce qu’elles ont écrit un livre, fait un discours, publié un post Instagram qui m’a ouvert les yeux, m’a fait comprendre quelque chose. J’ai cette volonté de transmettre l’expérience que j’ai vécue en me confrontant au travail de ces femmes. J’ai envie de le partager avec le plus grand nombre pour que d’autres personnes prennent cette claque avec moi.

 

Dans l’épisode 28 de La Poudre vous avez invité Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat à l’égalité femmes-hommes. Ce choix a été vivement critiqué sur les réseaux sociaux. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous a poussée à l’inviter ?

Pour Marlène Schiappa, j’ai justement eu cette claque. Je l’ai vue à l’Assemblée Nationale, quand elle se prenait le sexisme habituel dans la tronche et a rétorqué à un député : « Mais enfin, gardez vos nerfs ! ». Là, je me suis dit : okay, respect. Ça a été un déclic. Je savais qu’elle portait des valeurs féministes différentes des miennes car beaucoup axées sur la maternité et le travail, mais elle avait aussi eu dans le passé des positions sur la laïcité, le voile, la prostitution, la sexualité qui me semblaient pertinentes. Je me disais qu’elle était capable de faire bouger un peu les lignes. Et puis, ce podcast doit aussi nourrir une réflexion sur le féminisme d’aujourd’hui. Par sa position, c’était très intéressant de l’inviter. Tout cela me paraissait donc très justifié.

Je me disais qu’elle était capable de faire bouger un peu les lignes. Et puis, ce podcast doit aussi nourrir une réflexion sur le féminisme d’aujourd’hui. Par sa position, c’était très intéressant de l’inviter. Tout cela me paraissait donc très justifié.

Il est vrai que je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi mal reçu. J’étais convaincue que grâce à la qualité de l’interview, les auditeurices allaient passer au-delà de son discours. Mais je comprends très bien les personnes qui ont été déçues, et j’avoue que depuis, j’ai de plus en plus de mal avec ses positions. Elle a mis tellement d’eau dans son vin qu’il n’y a plus de vin dans le verre. Par contre, je pense que ça reste un épisode excellent.

 

Quelles sont les personnalités que vous rêveriez d’inviter dans les prochaines saisons ?

La première invitation que j’ai envoyée, c’était à Virginie Despentes. Elle m’a répondu aussitôt que le projet était super, que je devais foncer. Elle m’a vraiment donné des ailes, aidée à accomplir mon idée. Par contre, elle n’est jamais venue. Maintenant, je dis que le jour où j’aurai Virginie Despentes, je pourrai m’arrêter (rires).

 

Et vous, ça vous évoque quoi « la poudre » ?

Une ambivalence qui me ressemble. Elle peut avoir l’air de quelque chose de doux, joli et cosmétique, mais il y a une autre facette qui est révolutionnaire, explosive, voire violente et insurrectionnelle. Et je me reconnais dans les deux.

 

Diffusion de la saison 3 de La Poudre à partir du 5 octobre.

 

Le 29 septembre, La Poudre organise le concert d’ouverte du Féministival avec Les Effronté-e-s. Pour acheter vos billets, c’est par ici.

 





Un Commentaire

Bruny Lisa

Bravo Lauren
J’écoute Vos entretiens de temps en temps, grâce à ma fille qui m’a fait découvrir vos podcasts. Il y a toujours matière à la réflexion, à l’enrichissement personnel au travers de la parole de vos invitées. Vous faites un joli travail qui fait bouger les lignes de nos cervelles et donc de la société et donc du monde. Je suis une femme qui vient d’avoir 70 ans qui a quitté son mari à 66 et traverse aujourd’hui une nouvelle rupture qui réveille des blessures de l’enfance. Je sens certain(e)s poser un regard de plomb sur moi qui avance en scrutant mon intériorité mais la tête dans les étoiles comme à 30 ans! Être une femme c’est merveilleux et pas donné à tout le monde.

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