Culture LGBTQ+
Plaire, aimer et courir vite : les pédés à l’honneur


Dans son dernier long-métrage, Christophe Honoré nous raconte les années 90 à travers un couple gay. Entre musique rythmée, sida, toilettes publiques et rêves de jeunesse, il y aura des pleurs mais surtout beaucoup de plaisir.

Honoré nous avait promis un film abordant l’homosexualité : le voilà. Il ne voulait pas de mélodrame, pas de coming out éclatant, pas de morts à la pelle. Des morts, il y en a quand même dans ce dernier long-métrage : difficile de faire autrement quand on raconte des hommes gays et bis dans les années 90. Des morts oui, mais des morts joyeux. Des morts qui ont mal mais qui rigolent, qui dansent jusqu’au petit jour, et bandent même parfois. Des morts vivants.

Jacques, joué par Pierre Deladonchamps, a une trentaine d’années, est un auteur à succès, parisien d’adoption et séropositif. Lors d’un passage furtif dans un cinéma de Bretagne il rencontre Arthur (joué par Vincent Lacost), et le couple court contre le temps pour se retrouver, entre les odeurs de crêpes et de pots d’échappement. On nous raconte en fait l’histoire de deux hommes qui se découvrent au mauvais moment. Ou peut-être, justement, à l’instant parfait. Au carrefour des possibles, le virage au-dessus du vide. C’est aussi l’histoire d’une époque, celle des années 90, où le sida fait tomber les malades comme des mouches. Une époque d’appréhension, d’incompréhension et de deuil, mais qui n’a jamais empêché les amoureux d’aimer. Les années 90, avec ses rythmes entêtants, ses cabines téléphoniques, ses cigarettes dans les hôpitaux et ses toilettes publiques où les corps s’entremêlent dans les odeurs de pisse. Le temps, c’est aussi celui que les deux amoureux ne passent pas ensemble. Après leur rencontre à la fois hésitante et électrique, la vie et la mort reprennent leur cours. On rit avec d’autres, boit avec d’autres, couche avec d’autres. En attendant le prochain coup de téléphone.

Entre Paris et la Bretagne, on traverse les vies de chacun. Leurs livres, leurs chansons, leurs amis. Leur lit, leurs absences. L’un est jeune est fougueux, l’autre est moins jeune et plus rugueux. L’un enchaine les conquêtes, l’autre se dépêtre comme il peut de ses amours passées. L’un boit du shoushen, l’autre fume des joints. Ils se retrouvent dans une séduction curieuse et languissante, toujours en musique, faisant fi de l’âge et de la distance qui les sépare.

 

 

Vincent Lacoste, sans grande surprise, crève l’écran dans ce rôle de jeune étudiant queer. Il est délicieusement drôle, mais pas seulement. On le découvre beau, séduisant, séducteur, aimant, aimé, avide de vie et de bites. Deny Podalydès en ami dévoué nous offre un jeu doux comme du cidre, grâce à un rôle comme taillé pour lui. Et comme toujours dans le cinéma d’Honoré, le scénario chante, les paroles sont théâtrales, les silences sont comme un pansement. Les trois compères, qu’ils soient plein d’espoir ou plutôt fêlés, nous offrent à l’écran cette ivresse jouissive qui caractérise l’urgence et la fougue de ces années-là. L’urgence d’une part, de se soigner, de guérir peut-être un jour, de ne pas mourir en tout cas. Et la fougue de la jeunesse, de Paris, qu’aucune horreur ne peut vraiment effacer.

Difficile de prédire que ce film ne vous fera pas pleurer. Mais il y fort à parier qu’il vous fera aussi rire, respirer très fort, espérer, attendre et puis sourire, sourire. Alors on dit oui, oui à ces vies et ces morts, oui à Paris, oui au Grand Ouest, à l’été, aux corps vivants et morts, à l’humour cinglant, à la famille qu’on se construit, à celle que l’on perd et à celle que l’on oublie. Ce film est une chanson douce-amère, qu’on se repassera en boucle à toutes les saisons. Pari largement réussi pour Honoré chéri.