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Une histoire de la honte

TW : Pédophilie & agressions sexuelles

La honte, cette vielle amie, je l’avais évoquée dans un article sur les vêtements. La honte, c’est ma compagne la plus fidèle depuis mes premiers souvenirs. Je pourrais écrire vingt articles sur la honte, sur à quel point elle a été complémentaire à mon éducation en tant que femme dans une société patriarcale.

Ici j’ai choisi d’écrire ma honte de la sexualité. Ma honte la plus intime.

Je pense qu’il faut que je contextualise ma vie afin d’être plus juste. J’ai grandi dans un pays d’Asie centrale, dont la langue originelle, le kazakh, n’a même pas de vocabulaire pour parler de sexe. D’aussi loin que je me souvienne, dès que les gens parlaient de “ça”, ils passaient automatiquement au russe, et d’ailleurs on n’en parlait pas, on en riait. Le mot sexe, tel qu’on me l’a appris, a toujours été associé au grotesque, au sale. Le désir encore davantage, en tant que fille je ne devais surtout pas avoir de désir, moyennant quoi je perdrais ma valeur d’être humain, de femme respectable.

Je suis arrivée en France quand j’avais douze ans, mes seins ont commencé à pousser, j’ai eu mes règles. Mais surtout j’ai commencé à me faire harceler, me faire suivre dans la rue, me faire siffler. J’étais à cette époque encore une enfant, j’avais du mal à comprendre comment mon corps pouvait attiser le désir. De plus, j’ai commencé à m’intéresser aux relations amoureuses et charnelles seulement des années plus tard, vers mes seize ans (et mon premier amoureux). J’acceptais si peu l’évolution de mon corps que j’ai commencé à m’épiler le sexe dès l’apparition de mes premiers poils pubiens, à la pince à épiler. Je me punissais de grandir, de porter les stigmates de la honte. Encore aujourd’hui, j’ai un mal fou à garder ces poils, alors que depuis longtemps je ne les vois plus comme un échec de ma pureté.

La honte – Roseaux

Dans le pays d’ou je viens le harcèlement de rue n’existe pas. Je trouvais ça malsain certes, mais surtout j’avais honte. De quoi ? D’attiser ce désir, de pousser des hommes à m’accoster (c’est comme ça que je voyais la situation).

Je me rappellerais toujours de ce moment traumatisant de ma vie, alors que je venais d’arriver en France et que nos parents nous ont emmené·e·s à l’Aquaboulevard. Dans la piscine un homme (la quarantaine) m’a touchée. Ca a duré quelques secondes, je ne nageais pas très bien, je n’arrivais pas à m’échapper de son étreinte. Mes parents et amis étaient à quelques mètres et je n’ai pas crié. J’avais honte, tellement honte et j’ai mis plus de dix ans avant de pouvoir en parler à mes amis, en parler librement, mais je n’ai jamais pu en parler à mes parents. Encore aujourd’hui j’ai honte d’avoir donné le sentiment à cet homme qu’il avait le droit de me toucher. J’ai honte d’avoir pu attirer le désir de ce pédophile et j’ai honte d’avoir honte. Tout le reste de la journée, il me faisait des regards équivoques en se passant la langue sur les lèvres, et il est même allé jusqu’à me faire un “coucou” avec la main.

Ensuite, nous avons emménagé dans une “cité” dans le 19eme arrondissement de Paris et je suis allée dans un collège ZEP. Et là, c’était le même cri de guerre, le sexe c’est sale, enfin surtout pour les filles. Même embrasser ton mec avec la langue t’élevait tout de suite au statut de salope ultime, et les garçons comme les filles te tournaient le dos. L’idéal au collège était d’être une fille sexy (voir extrêmement sexy) sans pour autant coucher, mais sans non plus accuser les garçons de harcèlement (ce terme n’existait d’ailleurs pas à l’époque), sans les rejeter violemment.

Dans les différents milieux dans lesquels j’ai grandi, tout du moins avant d’atterrir au lycée, dans un quartier plus élitiste, le rapport au sexe et aux femmes était, pour rester polie, violent.

Malheureusement la honte ne m’a pas quittée en approchant le milieu bobo parisien. C’est un sentiment que je traine encore concernant ma sexualité et le désir que je peux attiser chez les autres. Plus encore, concernant mes propres désirs.

Quand j’étais en présence de mes amis, parents, j’avais peur qu’ils pensent que j’avais une vie sexuelle. Et quand j’ai commencé à avoir une vie sexuelle, j’avais peur qu’ils le découvrent. Et pourtant ma famille n’est ni religieuse ni traditionnelle. Même si…

En vacances en Ukraine (j’avais à cette époque 16 ans), j’ai passé une nuit avec mon cousin et ses amis à boire de la bière et de la vodka, je ne crois même pas qu’on ait dansé. Le matin ma mère m’a giflé devant tout le monde en me disant que je n’étais qu’une pute. Avec le recul, je me suis dit que ça expliquait en partie la difficulté que j’ai à parler de mes relations avec ma famille.

Un jour, ma meilleure amie m’avait dit, alors que je lui confessais une nouvelle fois que j’avais peur que notre cercle d’amis pense que j’avais couché avec un garçon : “Tu sais, le sexe, c’est pas un truc exceptionnel, tout le monde le fait”. Ça a été un électrochoc, faire l’amour n’est pas honteux. En fait, on s’en fiche !

Paradoxalement à cette honte, j’ai toujours voulu être la femme parfaite au lit. Au point que j’ai longtemps fait taire mon désir. J’ai appris à ne jamais rien exiger, à n’avoir envie que lorsque l’autre me le demandait, lu des livres pour faire jouir mes partenaires le plus efficacement possible. Résultat : je faisais l’amour de façon mécanique, sans vraiment savoir pourquoi. Parfois c’était désagréable, pas parce que j’avais mal mais parce que j’étais fatiguée et j’avais envie de dormir. Parfois c’était agréable, parce que j’ai appris à jouir sans qu’on me touche, juste par la jouissance de mes partenaires.

Parce que le toucher même était un grand problème. Mon corps était si mû par la honte qu’il ne supportait pas être touché et me le faisait savoir à coup de chatouilles vraiment désagréables. J’avais envie que les interactions charnelles, même lorsqu’elles étaient agréables, durent le moins longtemps possible et après j’avais toujours envie de vomir, de pleurer et je recommençais tout de même, pour être la femme parfaite.

Parfois je me demande si ce n’est pas pour cela que je suis lesbienne. Comme faire l’amour entre filles, dans l’imaginaire collectif ce n’est pas vraiment du “sexe”, ça me salit moins. Je peux aller beaucoup plus loin sans angoisser que ma partenaire ne me traite de salope. Même si j’ai toujours peur du jugement, peur qu’on me trouve bizarre, peur qu’on sache que je suis sale.

Je trouve horrible qu’on puisse mettre dans la tête des jeunes filles ce genre de pensées. Je trouve horrible que ce rapport à la sexualité me ronge le bide et le cerveau comme un ver de terre. C’est si difficile à déconstruire la honte. Même en écrivant cet article, je me demande si je suis la seule personne sur Terre à être aussi dérangée. Et j’ai honte.

Je ne sais pas comment on se débarrasse de ce sentiment, en ayant un·e partenaire compréhensif·ve ? en grandissant ? Mais je pense qu’il est impératif de cesser de faire semblant que cette honte n’existe pas et de cesser aussi d’avoir honte d’en parler.