LGBTQ+, Societé
Stretch festival

le festival "interdit aux filles" (et c'est cool)

Parce que les belles initiatives méritent d’être racontées, Roseaux ouvre ses pages à Ludo, et à un festival très particulier. Bienveillance, câlins et empowerment au programme… dans un festival non mixte, un format qui permet de créer un espace protégé et détendu. L’ironie du sous-titre de cet article Ne vous aura, on l’espère, pas échappé (wink wink).

Le Stretch Festival et moi

Je vais te présenter un festival qui me tient à cœur, le Stretch Festival. Créé en 2014, il se tient 2 fois par an à Berlin, à Pâques et en juillet. Je l’ai découvert l’an dernier, avec quelques appréhensions, voire en y allant à reculons. Un de mes amis y travaille depuis les débuts et nous invitait, moi et mes amis, à participer, nous disant tout le bien qu’il pensait sur Stretch. Ma première réaction a été : « je ne pense pas que ce soit pour moi, je passe mon tour ». Tu vois, je n’ai, de base, pas beaucoup d’intérêts pour les festivals, musique ou autre. Je ne suis pas trop à l’aise en présence d’un trop grand nombre de personnes. Bon, là bien sûr, il n’est pas question de 20 000 participants, plutôt 150, mais quand même, je ne m’y voyais pas.

Pour que tu comprennes un peu mes réticences, je vais t’en dire un peu plus sur Stretch. La phrase d’accroche ; « Festival for gay bi trans & queer men ». Le ton est donné. Et là tu me diras : « de quoi tu te plains, Ludovic, franchement, c’est pile dans ta case ». Oui, bien entendu. Mais je vais te décrire maintenant le contenu. Car ce Stretch n’a de festival que le nom. Ce n’est pas un festival de musique ou de cinéma. Il n’est pas question de regarder mais d’être acteur, participer. Il s’agit de « workshops », des classes d’1h30 sur des sujets divers et variés concernant le corps au sens large, le sien, celui des autres. Il est donc question de respiration, de massage, de contact, d’intimité, d’image de soi, de yoga, de danse. Bon, d’accord, un peu de musique aussi quand même dans ce festival. Les mots « érotique », « sensuel », « sexuel » se font aussi entendre. Tu dois te dire : « forcément, un festi gay, obligé, on déborde un peu du cadre conventionnel ». Ambiance sauna avec capotes dans un coin.

C’est ce que je me disais et ce qui m’a freiné aussi.

Tu vois, comme un certain nombre de gays (je ne vais pas généraliser non plus, ne sors pas les mouchoirs), je n’ai pas une vision très positive de ma personne, physiquement, de mon corps. « Insecure zone ». Enfant pas du tout sportif et assez impopulaire à l’adolescence, je m’y suis mis sur le tard à l’âge adulte, pour « corriger le tir ». Bon, je suis pas Brad Pitt dans « Thelma et Louise » mais maintenant je m’accepte mieux. Malgré cela, les vieux démons ont la vie dure. Donc mon corps, dans une grande salle, dénudé et offert en pâture à des yeux qui matent, pèsent et soupèsent tes atouts et défauts, merci mais non merci. Encore moins aux mains qui voudraient toucher. « Do not touch », ambiance musée.

Finalement, malgré mes réticences, je décide d’y aller. Je ne te ferai pas revivre tout le trajet mental pour en arriver là. En gros, mon ami répétant sans cesse qu’il n’y avait aucun « danger » et lui faisant confiance, j’ai tenté. Il s’agissait aussi de voir Berlin pour la première fois, revoir une amie. Juste un essai au milieu, le Stretch Festival. Et tu vois, cet été sera ma quatrième participation. Il n’avait donc pas tort.

Les workshops

Pour te faire sentir l’ambiance, je vais te décrire ma première journée : imagine à mon arrivée, un studio de danse bondé, une queue pour rentrer, les chaussures de tout le monde entassées à l’entrée, des gens qui courent dans le couloir pour finir d’installer, l’effervescence dans la salle commune où tout le monde semble se connaître. A l’inverse, toi, tu ne sais pas où te mettre sans gêner ni où mettre tes affaires, tu n’as même pas pensé à une tenue de sport alors que tout le monde est en mode Marathon de Paris, tu te caches dans un coin sombre pour te faire oublier. Comme le premier jour de travail d’une fourmi.

On se réunit dans une salle pour un moment de bienvenu et de présentation du déroulement du festival. Ensuite relaxation (musique « ancestrale » qui annonce un peu la couleur). Puis on démarre directement par le premier cours (un prof mignon que je voulais rencontrer, une autre carotte pour ma venue, soyons clairs), une sorte de cours de respiration, centré sur soi puis finalement sur les autres dans la salle, où le but est de trouver un regard et le garder le plus longtemps possible, et au final je me retrouve plongé les yeux dans les yeux avec un inconnu pendant 10 mn. L’exercice : ne jamais lâcher le regard de l’autre. Et là tu te rends compte que cette chose simple que tu es sensé faire tous les jours est plus difficile qu’il n’y paraît. Tu verras que c’est une chose que tu fais peu.

Deuxième cours : toucher quelqu’un de la façon qu’on souhaite mais demander l’accord de la personne touchée d’abord. Et inversement. Dur de dire ce qu’on veut faire vraiment (je me suis retrouvé à toucher le prof mignon en question, la chance du débutant ou karma au top, je ne saurais dire). Dur de dire non aussi sans avoir peur de passer pour une personne prude (mais ça n’allait pas loin non plus, je te rassure). Ensuite, j’ai fait un cours de massage où là encore tu touches et tu te fais toucher par des inconnu·e·s. C’était parfois difficile de me sentir complètement à l’aise. De lâcher prise.

Je ne décris pas une séance de torture non plus. Pour chaque tranche horaire de « workshop », il y avait 3 cours proposés, tous assez différents allant de la réflexion à quelque chose de plus participatif comme le massage.

J’ai souvent choisi un cours loin de « moi », de l’image que j’avais de moi, histoire de tester mes limites. Mais on ne m’a pas forcé la main, à part moi-même. J’étais consentant et j’y suis allé volontairement. Et je pense avoir bien fait. Tout d’abord parce qu’à chaque cours, on annonçait qu’on avait droit de dire non et de se retirer si cela devenait trop intense, une sorte de soupape de sécurité qui fait du bien. Même si elle ne s’est pas avérée nécessaire pour moi. Ensuite, j’ai pu rencontrer à chaque cours des gens différents (on ne choisit pas ses partenaires) et dès la fin de ma première journée je connaissais une dizaine de personnes, habitués ou nouveaux comme moi, je n’étais plus un « étranger ». Enfin, et c’est le plus important, j’ai travaillé sur un sujet qu’il me fallait travailler : la perception que j’avais de moi, mon corps, mes limites en général, mentales, qui t’empêchent d’être toi-même ou d’aller vers les autres. Qui t’empêchent de te voir tel que tu es. Ni gros, ni grand, ni mal fichu. Au final juste toi et c’est déjà pas si mal.

D’ailleurs, pour te convaincre, je vais te décrire les cours qui pour moi sont le symbole de ce qu’est Stretch Festival, les cours de Ralf Jaroschinski. Hugs & squeezes. Tout est dans le nom : expérimenter le câlin sous toutes ses formes, tendre ou ferme, apprécier ce que l’autre t’offre, offrir toi-même un instant de plaisir ou de réconfort, à 2, à plusieurs. Sensual contact improvisation : le but est de toujours toucher le partenaire, ne jamais briser le contact. On commence à 2, on se touche, on se frotte, un peu comme des chats, on se caresse, on s’emmêle, debout, assis, couché, l’un contre l’autre, l’un sur l’autre aussi. Parfois compliqué, parfois acrobatique et sportif, on travaille sa confiance en soi et la confiance en l’autre. On réfléchit à son prochain geste. On se porte, on se plie, on se soulève, on supporte le poids de son partenaire. Puis l’exercice se complique, on se réunit ensuite à 3 pour une sorte de danse où il faut suivre les gestes de autres tout en gardant le gardant le contact avec chacun. Puis à 4, à 6… à la fin, il n’y a plus de moi, plus d’autre. Plus de corps. Plus de pensée. Que de l’instinct. Tout est fait au fur et à mesure des propositions de tous, ça fonctionne et c’est beau. Comme un seul corps. Se connecter à l’autre, même si on ne se connaît pas, c’est ça Stretch. Toucher et être touché à l’extérieur mais aussi à l’intérieur.

Sortir de la bulle

J’avais appris sur moi, appris à me voir et à voir les autres. Appris que j’avais les capacités pour vivre une expérience commune et d’apprécier son contenu et les gens qui y participent. Sans me sentir étranger à ce qui se passe. Ressentant quelque chose de fort que chacun ressentait j’en suis sûr. Le vivre ensemble, être acteur de ce qui se passe autour. C’était, tu le vois, une très bonne première expérience, et c’est pourquoi j’y suis retourné pour l’édition d’été, et en avril cette année.

Tout ce que j’avais ressenti à Stretch, je l’ai ressenti pendant un certain temps après être rentré chez moi. J’étais bien, à l’aise à mon retour à Paris. Drôle même, et je parlais beaucoup, j’avais envie de parler à n’importe qui. Mais le problème de vivre dans une grande ville, c’est qu’on perd souvent son enthousiasme, on ne l’exerce pas assez dans la vie quotidienne. Va parler à quelqu’un dans le métro le matin ou essaie de regarder quelqu’un, tu vas voir comme tu peux être bien reçu·e ! Hors cadre du festival, cette envie de partage semble parfois loin de toute réalité, comme une bulle dont il faut sortir et qu’on éclate en la quittant. Du coup j’oublie, la vision que j’ai de moi, mon enthousiasme, et je me renferme. Donc j’y retourne, je m’injecte des piqûres de rappel, de sentiments positifs, l’idée d’appartenir à une communauté le temps d’un long weekend, ouverte sur les autres, sur ses propres besoins. L’envie d’être ensemble et de partager des choses, des émotions. Qui comprennent ce qui se passe dans ta tête, dans ton corps. La tendresse de tous. Sans sexualiser l’autre pour autant. Sans sexualiser son corps ou ses gestes mais juste recevoir et vivre des instants de grâce, des rires, des désirs aussi. Tout ça sur le fil d’un rasoir, le temps d’un exercice, ou d’une minute. Comme en apesanteur.

Je cherche les mots les plus purs pour te faire vivre au plus près ce qu’est le Stretch Festival selon moi, ce que je ressens quand j’y suis mais c’est assez difficile à décrire. C’est une expérience à vivre en tout cas. Ce n’est peut-être pas pour tout le monde (j’espère que ça te donne envie d’y aller et pas de fuir dans l’autre sens), mais je n’arrive pas à le concevoir. Je n’y vois que du positif.

Les joies de la non-mixité

Après, « ce n’est pas pour tout le monde », si tu relis la phrase d’accroche que je cite plus haut. C’est un festival pour hommes gay, bi, trans et queer (j’imagine que les personnes non-binaires doivent aussi pouvoir participer. Je ne sais pas comment se positionne le festival sur la question. Je n’ai pas non plus fait une enquête auprès des participants et demander à quel genre ils s’identifiaient précisément). Sans jouer l’Hidalgo offusquée, on peut se dire que c’est un peu dommage pour nos copines cisgenre et trans*. Est-ce qu’il faut être un homme pour apprécier ? Je ne crois pas, bien entendu.

Mais il faut comprendre aussi je pense, les participants et et se mettre à leur place. Tout le monde n’est peut-être pas à l’aise avec l’idée de la présence de femmes dans un cours où on peut être amené à être nu ou se toucher (comme pour un cours de massage). Quant à nos amis hétérosexuels hommes, même combat. On peut se considérer « ouvert » ou être du même sexe, et malgré tout mal vivre certaines situations.

Je me rappelle de gens qui regardaient de travers des couples gays s’embrasser à la « Flash Cocotte », alors qu’il s’agit d’une soirée gay mais malgré tout « friendly » au delà des couleurs de l’arc-en-ciel. Comment peut-on se retrouver dans ce genre d’endroit sans savoir où on met les pieds ? Ouvrir les portes à tous, ce serait le rêve bien sûr mais il reste encore des combats à mener pour en arriver là. Le jour où on n’aura pas besoin de se cacher pour s’embrasser et où on n’enverra pas des gens dans des camps à cause de leur sexualité.

L’avantage d’un endroit non-mixte permet avant tout d’oublier les sensibilités ou opinions diverses de la communauté dominante, de se sentir dans un lieu « safe » où les tenues, les idées, les avis, les comportements ne seront pas jugés contraires ou anormaux. Au contraire, la liberté s’avère totale, du moins la liberté d’être soi-même et non ce « soi » un peu biaisé quand on est au travail ou dans la rue et qu’on doit penser à nos faits et gestes. Et intériorisé. Rentré ce « soi » à l’intérieur, dans sa coquille. Stretch festival me donne tous les ingrédients pour l’extérioriser, peut-être un peu plus dans le « vrai monde ». Et puis après tout, que ferait là un hétéro homme par exemple ? Il se serait perdu ou vu de la lumière et entré sans doute. Car a-t-il vraiment envie d’y être ? Est-ce vraiment sa place ? Sûr que non.

A défaut de pouvoir entrer dans ce Stretch Festival, je vous conseille de créer le vôtre. Si l’idée vous en dit, n’hésitez pas. Et il en existe d’autres comme lui qui tels de petits champignons poussent par ci par là, en Europe. En participant à ce festival, j’ai découvert que beaucoup de gens les faisaient presque tous, et qu’il s’agissait d’une sorte de niche, un milieu restreint où tout le monde se croise et au fil des ans, se connait. Je parle ici d’événements qui ne sortent pas du cadre de la communauté gay. Mais qui sait, si quelqu’un ose se l’approprier, peu importe son genre ou son orientation, peut-être qu’il ou elle, en le modifiant parfois, ou pas, en y apportant sa touche personnelle, cette personne pourra l’apporter à un autre public, qui est, dans une époque où l’ego devient roi, et l’image tellement importante, possiblement en demande. Il est sans doute possible de l’adapter à chacun. N’est-il pas temps enfin, de se faire du bien ?

Le prochain festival aura lieu du 21 au 23 juillet 2017.
Plus d'infos sur stretch-berlin.com