Societé, Témoignages
Train quotidien

Chroniques du harcèlement sexuel dans les transports

CW : grossophobie et psychophobie dans des propos rapportés

 

Donc là, ce soir, j’ai été tripotée par un mec dans le train. J’ai failli écrire «je me suis fait tripoter » mais cette formulation implique une forme d’action de ma part, alors que je n’ai fait que subir. Je ne me suis pas « fait » tripoter. Un type m’a tripotée. Dans le transilien entre Paris et Meaux, à 19h01, OKLM.

100% des femmes harcelées sexuellement dans les transports en commun, bla bla bla. Je connais tout ça. Je le conçois intellectuellement. Plus jeune, j’ai été plusieurs fois suivie dans les couloirs du métro.

Et même une fois, à 19 ans, j’ai subi des attouchements de la part de mon voisin, dans un vol long courrier entre le Mexique et la France. C’était il y a longtemps. J’étais jeune et jolie. Plus jeune, et plus jolie que maintenant. J’ai passé les années qui ont suivi à me demander, chaque fois que j’y repensais, ce qui s’était réellement passé cette fois-là. Je voyageais avec ma famille, mais nous étions réparti·e·s entre plusieurs rangées de sièges. Il y avait un groupe de trois (ou quatre ?) dans la rangée du milieu, et puis une place seule, dans la rangée de deux, contre le hublot. J’ai demandé à prendre cette place. Voyager avec mes parents et mes petits frères, pitiéééé ! Alors que discuter avec un·e voisin·e en transit entre le Mexique et la France, me la raconter un peu avec mon anglais de fille d’expat’ ou mon espagnol d’apprentie-mexicaine, comment résister ? Bon, j’avais 19 ans, pardon. Et donc je papote avec mon voisin. Puis c’est la nuit, et je m’assoupis en écoutant le ronronnement des moteurs. Je sens alors quelque chose sur ma cuisse. Je m’interroge. C’est quoi ? C’est lui ? Est-ce qu’il fait exprès ? Je tourne la tête : l’homme, un adulte dans la quarantaine, est étendu, recouvert d’une couverture, et a l’air de dormir profondément. Je me demande alors si sa main n’est pas simplement tombée sur ma jambe par inadvertance. Je la repousse doucement et je me rendors. Mais quelques minutes plus tard, autre chose : sur le côté gauche de ma fesse, sous l’accoudoir. Un contact. Qui bouge. Je le regarde de nouveau, mais il est toujours endormi. Alors je me tasse contre le hublot, aussi loin de lui que possible, déplaçant mes fesses sur l’avant du coussin pour éviter tout contact accidentel. Mais le contact revient. Clairement contre mes fesses. Sur mon siège. Je suis pétrifiée. Je cherche ma mère du regard, mais elle est un rang trop loin derrière mon épaule, et puis elle dort sûrement. Je suis pétrifiée. Que dois-je faire ? Les gens dorment. Le type dort. Où puis-je aller ? Et si je le réveille, va-t-il m’engueuler ? Et si je me fais des films, vais-je me taper la honte devant tout le monde et déranger tout l’avion ? Je me souviens d’un angoisse terrible. Et la honte. J’ai honte d’avoir fait ma crâneuse et d’avoir refusé de rester auprès de mes parents. J’ai voulu jouer à la fille autonome, j’ai l’air fière maintenant. J’ai papoté avec un inconnu, et maintenant il me touche. Je n’aurais pas du lui parler. Je lui ai envoyé des signaux qu’il a mal interprété. J’étais trop avenante, trop souriante. J’aurais du rester avec maman. J’ai voulu faire ma grande, et voilà, je suis bien khougne.

T’es trop khougne.

Il m’a fallu des années, DES ANNÉES pour me dire que non, ce n’était pas ma faute. C’était un attouchement. Ce n’est pas parce qu’on est souriante et bavarde avec son voisin de voyage qu’on lui accorde le droit de nous toucher les fesses, des heures durant, dans l’angoisse et le confinement d’une carlingue d’avion. Des années durant, cette scène m’a mise mal à l’aise. Je n’en ai jamais parlé à ma maman. J’ai trop honte. Honte d’avoir provoqué tout ça par mon attitude de sale grande-ado-naze. Des années durant, j’y ai repensé avec l’impression que c’était mal, qu’il s’était passé quelque chose d’insupportable, ce jour là. Et je me suis jurée que plus jamais, je ne resterais figée d’effroi si ça devait arriver de nouveau. Et puis les années ont continué de passer, les études, les aventures, les amants, les déménagements, les premiers boulots, le premier appart’, mon mari, nos bons et nos mauvais moments, la bande de parisiennes, Facebook, la Safe-Zone charmante qui m’initie au féminisme, le partage des opinions, des idées, la découverte de la réalité du harcèlement. Non, se faire siffler dans la rue n’est pas « plutôt sympa » , madame de Menthon. Tel Monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, j’adoptais des comportements d’auto-défense sans m’en rendre compte. Ne pas s’habiller comme ci. Marcher droit. Ne pas sourire aux hommes dans la rue. Serrer les genoux. Baisser les épaules quand on nous insulte. Se taire quand on entend une énième petite blague sur le cul de tel·le collègue, parce que si on proteste, on risque sa réputation au sein de l’entreprise. Et je me suis dit que j’avais passé l’âge. Qu’il y a une date de péremption. Que je suis hors des canons de beautés de la société pour me faire emmerder désormais. Et puis surtout, j’ai trop d’assurance. Je ne suis plus la « minette de 19 ans » qui s’est demandé pendant 10 ans si cette main sur sa cuisse, ce n’était pas de sa faute ; si elle ne « s’était pas faite tripoter ». J’ai 35 ans. Je suis rodée à la rhétorique féministe. Je débats des heures durant, en ligne ou non, sur le sexisme et le patriarcat. Qu’ils viennent, les harceleurs ! Je saurai les recevoir !

Illustration : Janna B

Et ce soir, donc, le train quotidien. Paris-Meaux, omnibus parce que le direct était dans 20 minutes et que je préférais attendre dans le confort d’un wagon que dans le froid glacé d’un hall de gare. Le train est rempli au départ, et se vide station après station. Je suis assise, seule, côté couloir, dans un « carré » de cinq places : un rang de trois face à un rang de deux. Je suis au bout du rang de trois, j’ai de la place pour mes jambes. De l’autre côté du couloir, dans le carré symétrique, il y a deux jeunes. De grands ados. Casquettes et blousons, affalés sur leurs fauteuils, pieds sur les sièges. Pas le genre qui donne trop confiance. Eh oui, je vieillis, je me méfie des jeunes. Enfin je m’en méfie… Disons que je ne suis pas de leur monde. Je ne le suis plus, en tous cas. Au bout d’un long moment, un mec vient s’asseoir. Je le calcule à peine. Je suis justement en train de me prendre la tête dans un débat Facebook à propos du féminisme, avec un type qui clame que nous sommes des névrosées qui nous inventons des problèmes. Le type s’est assis dans le siège adjacent au mien. Nous partageons un accoudoir. Il n’y a personne en face, il étale ses jambes, en biais, dans ma direction, et bascule ses épaules de l’autre côté (en quelque sorte, il se tourne vers moi). Je l’ignore. Du coin de l’œil, je remarque qu’il me regarde. Il regarde ce que je fais sur mon téléphone. Je fais très attention de l’ignorer, pour l’encourager à se détourner. Et puis il me gêne, avec son bras trop grand, il s’est affalé, je sens sa main droite contre ma hanche gauche.

Attend.

J’ai rêvé ou quoi ?

Il tire son sac sur lui, l’étale sur ses genoux. Sa main me gêne. Est-ce qu’il le fait exprès ? Il est jeune, il a l’air d’avoir à peine 15 ans. Il porte un pantalon de sport, il est habillé comme les deux autres de l’autre côté. Je me fais des idées. Il est juste affalé pour se donner un genre et prend toute la place, voilà tout. Sa main a du glisser sous l’accoudoir, c’est tout. Je repense à ces récits horrifiques de harcèlement dans les transports, où des filles ont surpris des mecs se couvrir les cuisses d’un blouson pour se masturber. Je me fais des films. Merde. Fait chier. On ne peut même plus être une femme et se sentir sereine dans les transports, c’est abusé. Ces pauvres types, tous ces harceleurs, tous ces frotteurs, ils nous poussent, par leur comportement intrusif (et pervers), à nous ôter tout sentiment de sécurité, où que nous allions. Et lui avec sa main là, on dirait le mec dans l’avion, j’ai l’impression qu’il me touche. Je rêve ou quoi ?

Si je lui demande de retirer sa main il va nier. Si je me trompe il va m’agresser. Si je ne fais rien il va continuer. Si je me lève et m’en vais en silence, il gagne. Quoi que je fasse, je suis coincée. Si je fais un scandale, il va peut-être me frapper. Si je l’accuse pour rien, j’accuse pour rien un môme, ce serait vache. Le mec dans l’avion, il a gagné. A 19 ans, j’ai fermé ma gueule, et le mec m’a tripotée tranquillou. A 35 ans, je viens de passer 5 minutes à ne pas comprendre ce qui m’arrive, puis à comprendre, et enfin à avoir peur.

Il me touche.

Je jure, il me touche.

Je pivote sur mon siège : sa main est sur le mien, entre mon dossier et mon cul, aucune équivoque possible.

– Oh, tu enlèves tout de suite ta main de mon siège.

J’aurais voulu être polie, mais ferme. Mais les mots sont sortis tous seuls, ma bouche parle sans mon cerveau, je ne contrôle plus rien.

– De quoi ?
– Ta main. Tu l’enlèves tout de suite de mon siège. Y’a de la place partout dans le wagon, t’as pas besoin de foutre ta main sur mon siège.
– Mais qu’est-ce que tu dis ? Oh !

Il se redresse. C’est juste un môme, putain. Il comprend. Il reprend le contrôle :

– Tu me parles pas comme ça, déjà ! Je t’ai pas touchée, grosse folle!
– Ta main est sur mon cul, tu ne mets pas ta main sur mon cul c’est tout !
– Tu dis quoi ?! Tu m’accuses de quoi ? Vas-y on descend et j’te casse ta gueule-

Les deux jeunes se sont levés. Ça a été vite. Ils ont bondi de leurs sièges. Ils l’attrapent par le col :

– Oh, tu parles pas comme ça à une dame. La dame te dit de la laisser tranquille, tu la laisses tranquille, c’est clair ?

Je ne saisis pas le reste de la conversation. Je me suis levée et je me suis enfuie à l’autre bout du wagon. Ils en viennent aux mains avec le môme, mais c’est juste des démonstrations de grandes gueules, ils se poussent, roulent des épaules, parlent fort. Je n’entends rien de ce qu’ils disent. Je croise le regard d’un des deux jeunes, je lui fais un signe de tête pour le remercier. Il me le rend. On arrive à Meaux. Je n’ose pas me diriger vers la porte. J’ai peur que le gamin me suive. Je dois aller au parking toute seule. Finalement il a été repoussé par les deux jeunes et il descend par une autre porte. Un des deux vient me demander si je vais bien. Je dis oui, je le remercie. Il me demande s’il n’a fait que me toucher, et se reprend aussitôt « enfin, c’est déjà beaucoup trop. » je le remercie encore. D’être intervenu. Souvent, dans les conversations imaginaires sous la douche, je me dis que si j’assistais à ce genre de scène, j’interviendrais. Souvent, quand je me retrouve face à des types dans les transports, je me fais toute petite et je m’écrase. Mais ces deux jeunes, là, ceux que j’avais spontanément jugés sur leur dégaine, ils sont intervenus, eux.

Direct.

Merci les mecs. Respect.

J’ai couru à ma voiture. J’ai verrouillé tout de suite à l’intérieur, et je me suis mise à trembler. Puis à pleurer. Je n’ai rien. Je n’ai pas été violée. Je n’ai pas été frappée. Mais merde, j’ai été tripotée par un type dans le train. OKLM. Et j’ai versé des larmes de rage, à l’idée qu’une femme, peu importe son âge, peu importe ce qu’elle porte, peu importe où elle va, ne se sent JAMAIS en sécurité nulle part. Parce qu’elle n’est jamais en sécurité nulle part, il y a des tas de mecs qui y veillent.

Heureusement qu’il y a aussi des gens qui se lèvent. Cœurs sur eux.