Culture, LGBTQ+, Racisme, Sexe, Societé
Moonlight

VS

Christophe Honoré

Qui de vous deux ?

Entre Moonlight et la critique que Christophe Honoré en a fait dans Les Inrocks le 10 avril dernier, mon coeur n’a pas balancé longtemps.

Christophe Honoré, au sujet de Moonlight :

« C’est un film qui, en tant qu’homosexuel, m’embarrasse énormément parce que j’ai l’impression qu’on est sur ‘l’homosexualité, ce douloureux problème’. Et que le film, en voulant travailler sur la honte, pourtant un sujet très intéressant, propose une forme qui est, pour moi, honteuse dans l’évitement absolu de la sensualité, de la représentation de l’homosexualité, dans le bon goût permanent que le film affiche et une manière de surtout pas heurter le spectateur avec quelque chose qui serait, quand même, un peu dégueulasse. Le film est faux cul en permanence (…) et évite constamment son sujet et, en revendiquant un discours très bien pensant, fait exactement l’inverse de ce qu’il prétend. (…) J’y ai vu tout ce que je ne voulais pas faire. »

La honte et le reste

Christophe, Christophe, Christophe. On se tutoie ? Primo, je me dis que tu ne liras probablement pas cet article. Deuzio, si c’est le cas, je pense que ça ne te dérangerait pas plus que ça. Christophe Honoré, mon adoré. J’ai honte de n’avoir même pas vu tous tes films. Il m’en manque deux ou trois, je crois. Christophe, Christophe, pardonne-moi. Tu m’as tant fait rêver, tu m’as tant fait aimer, désirer, chanter et danser (Alex Beaupain, si tu passes par ici : je t’aime aussi). J’aime tes films, les dialogues, Paris, les gens jolis, les grandes stars et les inconnu·e·s. Ton cinéma me touche profondément, et même si on me rit souvent au nez quand je l’avoue, moi, Christophe, je m’en fous. Parce que ce n’est pas une question de films de bobos parisiens, de nouvelle vague ou je ne sais quoi, non. C’est une question de tripes, d’amour profond, vraiment, de sensations, de bonheur ultime. J’aime tes films, je t’aime. Mais il arrive parfois qu’on ne soit pas d’accord avec les personnes qu’on aime.

J’ai lu cet article des Inrocks avant d’aller voir Moonlight. Je pense avoir compris ce que tu voulais dire, dénoncer. Ce sont des problèmes qu’on retrouve dans de nombreux films qui traitent de non-hétérosexualité. Mais j’étais surprise quand même, étonnée. Et puis, j’ai finalement eu la chance de me faire ma propre idée. Evidemment, je m’en étais doutée, j’ai adoré. J’ai adoré, et peut-être en partie grâce aux défauts que tu lui as trouvé. Moonlight parle de la honte, mais pas que. Il parle de la solitude, de la tête qui se brouille car tu ne sais plus bien si tu es normal·e, de la peur qui te ronge le ventre un peu plus chaque jour. Et puis, d’ailleurs, ça ne parle pas seulement d’homosexualité. Ça parle aussi d’un milieu social qui n’a pas l’air de t’intéresser beaucoup, cinématographiquement parlant. Ça parle de la pauvreté, du racisme. Ce n’est pas seulement l’histoire d’un homo, c’est celle d’un homo noir et pauvre. On pourrait dire que c’est un film intersectionnel. Moonlight c’est tellement plus que la honte, tu vois.

Tu parles aussi d’un « évitement de la sexualité », et je crois comprendre ce que tu veux dire par là. Evidemment qu’il faut montrer ces non-hétérosexualités, montrer à ce monde qu’on existe, que nous aussi on baise, qu’on se prend dans les bras fort fort fort, qu’on se roule des pelles, qu’on est sexy, désirant·e·s et désiré·e·s. Oui Christophe, oui je suis d’accord. Il faut des films qui montrent tout ça, c’est essentiel. Mais, je dois te dire une chose : la non-hétérosexualité, ce n’est pas juste la sexualité. Il y a une scène d’amour entre deux hommes dans ce film, une seule. Je l’ai trouvé merveilleuse. Car elle est fraiche, elle est tendre, sensible, et tellement réaliste. On entend les respirations, on sent le vent, la tension, l’appréhension aussi, et on ne voit rien si ce n’est une main dans le sable, des poings qui se serrent. C’est peut-être ça qui t’a gêné. Moi, c’est ça qui m’a touchée. Parce que ça fait du bien aussi, que tout ne tourne pas forcément autour du sexe, de deux personnes qui se sautent dessus parce qu’elles sont vraiment trop excitées, qu’elles ne peuvent pas attendre une seconde de plus et commencent à se déshabiller dans la cage d’escalier. Sincèrement, dans la vrai vie, qui fait ça ? Dans la vrai vie, souvent, on n’est pas sûr·e·s, on hésite, on tâtonne – au sens propre comme au figuré. On a froid, on attend, on cherche. Qu’on soit hétéro ou non.

La douleur et la lutte

Tu critiques aussi le fait que l’homosexualité soit présentée comme un « douloureux problème ». Encore une fois, je suis en partie d’accord avec toi : il faut plus de films queers qui ne soient pas juste des histoires de coming-out. Il nous faut de tout, des comédies musicales et romantiques, des films dramatiques, des films d’animation avec des personnages queers qui ne soient pas simplement là pour expliquer que, quand même, c’est pas facile. Tu le montres d’ailleurs bien dans tes films : la vie des personnage non-hétéro n’est ni plus ni moins palpitante que celle des autres. Et je t’aime aussi pour ça. Mais quand même, Christophe, tu ne vois pas ? Tu ne vois pas les violences aujourd’hui en France et ailleurs ? Les gens qui souffrent, qui se cachent, qui fuient, qui ont peur pour leur vie ? Tu ne vois pas les gens qui meurent, Christophe ? La non-hétérosexualité peut, malheureusement, être un douloureux problème. C’est d’ailleurs trop souvent le cas. Alors Christophe, s’il-te-plait, ne remue pas le couteau dans les plaies des personnes concernées par cette souffrance. D’autant plus que j’imagine qu’elle ne t’est pas si étrangère.

Dis-moi Christophe, tu penses vraiment que le film évite son sujet ? Moi je me dis que justement, on est en plein dedans. On suit un homme gay sur des dizaines d’années, on apprend à le connaitre, on le voit grandir, il nous inquiète, nous fait sourire et nous surprend. Bien sûr la violence est présente, souvent, chose que tu regrettes apparemment. Mais le film ne tombe pas dans la facilité, il n’est ni larmoyant ni misérabiliste. Moonlight est un film complexe et tendre. Tendre car malgré les problèmes de communication, il y a toujours de belles personnes pour protéger ce petit garçon, cet homme. Complexe aussi, car comme je l’ai évoqué plus haut, on n’est jamais juste homo, on est plein d’autres choses, plein d’autres personnes à la fois. Mais ça tu le sais bien Christophe, tu le vis aussi.

Je ne pense pas que ce film soit bien pensant, du moins pas plus que les tiens. Pour moi il n’est ni « faux-cul  », ni « dans le bon goût permanent ». Ce film m’a émue, ce film m’a fait monter les larmes, comme les tiens le font aussi, Christophe. Ce film est fort, ce film est dur, ce film est beau et plein d’amour. Tu dis, plus loin dans l’article, que tu travailles sur un projet qui traitera aussi de la non-hétérosexualité. Et bien tu vois Christophe, même après tous ces désaccords, tout ce que cette citation a chamboulé en moi, je trouve que c’est génial. Je n’attends que ça Christophe, que tu t’empares de ce sujet, de ce non-sujet même, si tu préfères le voir ainsi. Qu’il soit là, à l’écran, à Paris ou ailleurs, en musique ou sans, je m’en fiche, ce sera le tien. C’est ça que je veux, Christophe. Je veux du multiple, des films queers aux milles visages, que chacun·e puisse s’exprimer, qu’on crache tout ce qu’on a sur le coeur. Parce qu’on n’a ni raison ni tort quand on est concerné·e. Juste nos voix à porter, nos vies à filmer, notre pluralité à fêter.