LGBTQ+, Sexe

POST-ITS


(A)SEXUELS
Je n’aime pas trop devoir rentrer dans une case spécifique, pour m’identifier. C’est trop restrictif, trop normatif à mon goût. Néanmoins, nommer permet de donner une visibilité. Cette visibilité est nécessaire pour témoigner de l’existence des choses, d’en parler.

Pour les besoins de cet article, je vais donc accepter d’user de ces étiquettes pour mieux pouvoir aborder le sujet de l’asexualité dans un cas particulier, le mien.

(Et là, vous allez pouvoir m’imaginer rajouter des post-its sur mon visage, au fur et à mesure de la description).

Qu’est-ce que l’ asexualité ? (imaginez une pancarte…)

Tout le monde a une idée – assez vague – de ce qu’est l’asexualité. L’asexualité, pour la définir simplement, c’est une absence de désir ou d’attraction sexuelle.

Néanmoins, c’est un peu plus complexe que cela en réalité. Il existe en effet tout un spectre de l’asexualité, parce que rien n’est moins rigide au final que l’(a)sexualité (je ne sais pas si le spectre de la sexualité vous dit quelque chose ? sinon voici un récapitulatif).

Etre asexuel·le ne signifie pas forcément absence de relations sexuelles. L’abstinence est en effet un choix de vie conscient, et non pas une orientation sexuelle. C’est une confusion pourtant très fréquente sur ce sujet.

Etre abstinent·e, c’est renoncer ou s’abstenir de relations sexuelles ; mais cela n’empêche en rien d‘en ressentir l’envie ou le désir. C’est donc une décision qui est prise par la personne de ne pas avoir de rapports. Une personne asexuelle, quant à elle, ne ressent pas cette attirance ou ce désir. C’est un non désir sexuel, étendu non pas à quelques personnes (comme c’est le cas pour beaucoup), mais à tout le monde (sauf exceptions, selon les nuances du spectre).

Graysexualité : une nuance du spectre (ajoutez-y des post-its…)

Dans ce spectre foisonnant, on y trouve les graysexuel·le·s (premier post-it). Et c’est de cela que je souhaite parler aujourd’hui, de façon plus précise. Etre graysexuel·le, c’est ressentir du désir sexuel pour quelqu’un·e extrêmement rarement ou dans certaines circonstances très spécifiques. Par exemple, dans mon cas, je dirais 1 % de désir contre 99 % de non désir, si je devais schématiser cela.

Comment vous décrire ceci ? Je ne me rendais pas compte au début, que j’étais différente de mes camarades d’école. Je me disais que j’avais simplement peu d’attirance pour des personnes, et peu de désir. Mais peut-être était-ce parce que je n’avais pas rencontré de personnes qui me plaisaient assez ? Et puis, finalement, avec le temps, j’ai pris conscience que ce non désir s’étendait de façon très générale.

Il y a eu quelques exceptions de personnes pour lesquelles j’ai ressenti de l’attirance (ce fameux 1 %). Je ressentais une sorte de frétillement de désir, chose surprenante pour moi. Mais je peux les compter sur les doigts d’une main. Je n’ai eu qu’une seule relation sexuelle et romantique, et une seule relation sexuelle non romantique. Et même lors de cette relation amoureuse, cette attirance et ce désir fluctuaient.

J’ai été – les rares (très rares) fois où j’ai ressenti une quelconque attirance pour une personne – attirée tout aussi bien par des femmes que par des hommes. Cette bisexualité (deuxième post-it), je l’ai réalisé quand j’étais au lycée, lors d’un voyage scolaire. C’était la toute première fois que j’éprouvais un quelconque sentiment d’attirance sexuelle. Ce fut ainsi une double surprise pour moi, une découverte de moi-même stupéfiante et passionnante. Cela ne me dérangeait pas d’être attirée par une jeune femme, mais je ne savais que faire de cette attirance en tant que telle (puisque c’était tout nouveau pour moi). Je vous spoile : il ne s’est jamais rien passé, je ne l’ai pas revue ensuite.

Ce désir ne s’est plus manifesté ensuite pendant quelques années, jusqu’à ce que j’aie dix-huit ans. C’est à cet âge-là que j’ai rencontré mon ex. Après plus d’un an à se tourner autour vaguement, on a décidé de se fréquenter. Je ne me sentais nullement pressée de voir notre relation avancer, et cela a pris un certain temps à ce que nous nous embrassions, puis ayons des rapports sexuels. Ces rapports, selon les périodes, pouvaient être stimulants et agréables pour moi, ou me laisser de glace. Et cela dépendait de notre relation et de la qualité de nos échanges lors de discussions.

On revient donc à ce qui déclenche ces rares et éphémères désirs. Cela porte un nom, la sapiosexualité (troisième post-it). Un·e sapiosexuel·le est une personne chez qui l’intelligence de l’autre provoque une excitation sexuelle : stimulation de l’esprit sans laquelle lae sapiosexuel·le ne ressent donc pas de désir.

Je peux observer que la personne en face de moi est séduisante, par exemple, parce que les courbes de son corps sont harmonieuses, ou qu’il se dégage un charisme et une énergie particulière. Mais cela se fait de façon tout aussi détachée que si j’observais un paysage ou une œuvre d’art.

Ainsi, lorsque les échanges sont trop anodins et peu intellectuels, mon attirance baisse, et mon désir décroit. Je ne ressens pas de répulsion, ou de lassitude. Je ne ressens simplement plus de désir.

C’est comme un préliminaire nécessaire à mon excitation, qui réveille en moi une envie de. Mais toute discussion ne convient pas (ce serait bien trop facile). Il n’est pas non plus question de culture, de connaissances particulières, d’années d’études minimum ; mais plutôt de capacité de raisonnement, d’ouverture d’esprit, d’affinités. C’est réellement un besoin d’échanger et de me retrouver dans un état d’extase spirituelle, qui me procure un désir sexuel pour ladite personne. Pour prendre deux exemples assez flagrants, au cours des dernières années, il m’est arrivé d’essayer. Essayer de voir ce qu’il se passerait, si je renouvelais l’expérience. Aurais-je de nouveau envie ? Comment allais-je réagir ? Ces questions me taraudaient, et j’ai décidé d’essayer.

Illustration : Janna B.

La première fois, c’était avec un jeune homme que j’appréciais et pour qui j’avais une affection et une tendresse certaines. Je ne ressentais aucune envie de dépasser le stade du platonique, alors que lui souhaitait voir notre relation évoluer. Nous sommes embrassés – embrassés étant un grand mot, puisque cela relevait davantage du simple smack – mais sitôt fait, j’ai ressenti un immense malaise, parce que rien – absolument rien – n’avait changé. Un vide absolu. Aucune envie, aucun désir –même minime – ne se manifestait. J’ai renouvelé l’expérience quelques fois les jours suivants, et toujours rien. J’abandonnai donc l’idée.

La seconde fois, c’était après une soirée arrosée. Je n’avais absolument pas prémédité la fin de soirée, mais je me suis au final laissé tenter par des préliminaires. Enfin, je me suis laissé tenter à lui faire des préliminaires, pour être exacte. Je trouvais cela à la fois amusant comme situation et grisant d’avoir le contrôle. J’avais envie de le faire, et je l’ai fait. Et pourtant, à aucun moment, je n’ai eu envie qu’il me touche. A aucun moment, je n’ai ressenti de désir. Rien. Je ne ressentais rien de plus qu’un amusement léger, un sentiment d’euphorie due à l’alcool, et de désintérêt. J’avais agi comme si j’avais été boire un café, sans davantage d’intérêt pour la chose. Et ce fut révélateur.

Acephobie ordinaire

Le problème avec cette situation, ce n’est pas moi, mais les autres. Je vis en effet très bien le fait de n’avoir aucun désir (ça vous manque, à vous, de ne pas désirer une personne que vous ne désirez pas ? et bien c’est pareil pour moi, sauf que c’est étendu à tout le monde). De n’avoir aucune relation amoureuse. Je ne ressens aucun vide, aucun manque, aucune tristesse. Je vis chaque jour sans y penser, sauf quand les autres m’en parlent.

Pour commencer, il y a toujours une remarque sur la durée de mon célibat – cela fait en effet 5 ans – qui soulève des cris et des mimiques ahuries. Soit. J’ai l’habitude…

Puis des recherches frénétiques d’explications, comme s’il était là question de vie ou de mort. Parce que mon sobre « je n’ai pas envie » semble ne pas être compréhensible, voilà que se formulent moult hypothèses : traumatisme ? Problème psychologique ou psychiatrique ? Déni ? Trop peu de rencontres ? (sur ce point, je vais quand même préciser que je vis en région parisienne, et que j’ai l’occasion – par mes activités variées – de rencontrer nombre de personnes de milieux et d’intérêts multiples) Trop prude ? Frigide ? Pas assez de confiance en soi ? Etc.

Et c’est alors que les conversations s‘orientent sur des pseudo-thérapies, pour me « sauver » ou me « guérir ». Pour trouver une « solution » et que je me mette à sortir avec des personnes, enfin, et à avoir des relations sexuelles. Pour que je sois « normale ». Oui parce que, autant on peut tolérer que – temporairement – je ne sois pas dans la dynamique sexe et/ou amour ; autant accepter que je n’en ai rien à faire, continuellement, et admettre que je suis comme ça, et que je ne ressente rien, ça ce n’est pas normal. Et quand on sort du cadre de la norme, c’est tout de suite problématique.

Cela revient, de façon incessante, par des questions (« tu as rencontré quelqu’un ? », « mais ça ne te manque pas ? », « comment tu fais ? », « moi à ta place je ne pourrais pas », « c’est vraiment étrange et bizarre quand même… le sexe c’est la base, et les relations amoureuses, c’est la vie », « mais tu vas rester seule toute ta vie ? », « tu es courageuse de t’en passer », et j’en passe) ou des remarques anodines, sur mon âge et mon absence de vie de couple et de « projet de famille à fonder ».

Et ça, c’est tout le temps. C’est répéter inlassablement la même chose aux mêmes personnes ; puis recommencer le lendemain, une semaine plus tard, ou dans l’heure qui suit. Parce que cela ne leur passe jamais, bien au contraire. C’est une obsession.

Reprenons nos post-its,
pour comprendre le tableau
dans son intégralité

Alors, si on reprend ces petits post-its que j’ai semés, et qu’on essaye de récapituler : je suis asexuelle.

Plus précisément, je suis même graysexuelle, avec une orientation bisexuelle, et un processus d’excitation sapiosexuelle.

Bon dit comme ça, c’est un peu le fouillis, je le conçois. Mais disons que, pour faire simple, les (extrêmement) rares fois où je suis attirée par une personne – quelque que soit son (absence de) genre – il me faut une stimulation intellectuelle pour me permettre de ressentir du désir pour cette personne. C’est un tout qui va ensemble. Sans stimulation intellectuelle, pas de désir. Et le reste du temps (à savoir 99 % du temps), je n’ai ni désir de sexualité ni attirance sexuelle pour qui que ce soit.

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